‹ Œuvres de M. de Bonald (volume 3)Chapitre 45 sur 144 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

('Histoire de Charles- Quint, « en établissant la première » armée sur pied qu'on eût connue en Europe, prépara une » révolution importante dans les affaires et la politique des » peuples divers. Il ôta aux nobles la direction de la force » militaire de l'État. »

Je n'ai pas besoin d'avertir que je ne parle ici que des corps en général, et non du particulier. Les troupes soldées ont produit de grands capitaines, et les religieux mendiants des hommes distingués par leur science et leurs vertus. Les pieux fondateurs de ces ordres convenaient même par leur simplicité aux siècles où ils parurent, et, comme l'observe Machiavel, l'exemple de leurs vertus ranima la dévotion et la foi languissantes. Ils étendirent l'Église par des missions, et les troupes soldées ont agrandi l'État par des conquêtes. Mais ces institutions, trop dépendantes du peuple qui donne et du peuple qui paie, ne sont pas assez liées à la constitution d'une société, où tout doit reposer sur la base immuable de la propriété foncière; et c'est tout ce que j'examine ici. Aussi depuis longtemps des symptômes non équivoques indiquaient un principe de maladie dans cette partie du corps social. Il s'était élevé même dans l'Église des plaintes contre l'excessive multiplication des ordres religieux, et plus récemment des écrivains politiques avaient fait sentir le danger de l'accroissement démesuré des troupes soldées : danger extrême, toujours imminent dans les États idolâtres, mahométans et philosophiques, et dont quelques autres États ne sont préservés que par la force de la religion chrétienne, et les principes de fidélité dont elle fait un devoir. Les ordres religieux non propriétaires ont rendu de grands services à la chrétienté, en arrêtant dans quelques contrées les progrès du luthéranisme; mais aujourd'hui qu'un ennemi plus dangereux, la philosophie moderne, attaque les principes conservateurs des sociétés, il faut à l'Europe une milice plus régulière et des défenseurs mieux armés. Certains ordres religieux subiront donc une réforme, soit que la force des choses l'amène peu à peu et sans désordre à mesure II. 11

du besoin, et en remplaçant des étais vieillis par des appuis nouveaux, soit que l'homme, rival imprudent de la nature, dans son opération violente, intempestive, détruise avec fracas, et servant, sans le vouloir, les desseins des impies, et peutêtre les projets de voisins ambitieux, ébranle la foi des peuples, altère leur fidélité, leur rende les abus plus chers, et le bien même odieux. Les gouvernements d'Europe réforment tout chez eux hors eux-mêmes; il faut beaucoup de religion, et de religion très-éclairée, dans les princes, pour entreprendre des réformes dans la religion.

Les grands États, placés par l'effet de la guerre présente dans des limites plus naturelles, et par là plus fixes, tous d'une force à peu près semblable, auront à l'avenir beaucoup moins de cette inquiétude qui leur mettait sans cesse les armes à la main, et qui n'est presque jamais qu'un indice de la fausse position dans laquelle un État est placé; et la prépondérance décidée des premières puissances empêchera les puissances du second ordre de troubler la paix générale. Cet effet, sans doute, ne sera pas sensible peut-être de longues années : après une grande guerre, comme après un grand procès, il reste beaucoup d'incidents à régler; mais l'Europe prendra une tendance générale au repos, et l'on peut assurer qu'il y aura moins de grandes guerres, lorsqu'il y aura moins de petits États. Les grandes puissances pourront donc un jour diminuer leurs troupes soldées, pour augmenter la force publique que l'on ne solde point, cette force qui, liée intimement à la constitution, peut seule la défendre des révolutions, plus à craindre désormais que la conquête, et contre lesquelles un État se défend avec la fidélité de ses ministres, plutôt qu'avec la bravoure de ses soldats.

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