chapitre V
La force militaire, sous Charles Vil, avait passé au peuple armé, ou aux troupes soldées. La force judiciaire, sous François Ier, passa au peuple lettré, par la vénalité des offices de judicature, et par les innovations que la diminution de l'ordre et l'appauvrissement des familles rendirent peut-être inévitables. A cette époque, le devoir (officium) déjuger et de combattre, imposé à la possession des fiefs, devint la propriété du capitaliste, ou l'engagement du prolétaire. Nous verrons cependant que la nature, qui rétablit d'un côté quand l'homme détruit de l'autre, tendait à rattacher les devoirs publics à la propriété foncière, seule propriété véritablement sociale. La réformation dans l'Église concourut, et dans le même temps, avec ces innovations dans l'État. Les simples citoyens avaient pris la place des magistrats constitués dans les fonctions politiques; les simples fidèles usurpèrent sur les prêtres les fonctions religieuses. Luther attenta au sacerdoce public; Calvin le replaça dans la famille. Le popularisme entra dans l'État, «et le presbytérianisme dans l'Église; le ministère public passa au simple peuple, en attendant qu'il s'arrogeât le souverain pouvoir, et alors furent proclamés les deux dogmes parallèles et correspondants de la démocratie religieuse et de la démocratie politique : l'un, que l'autorité religieuse est dans le corps des fidèles; l'autre, que la souveraineté politique est dans l'assemblée des citoyens.
Dès que le pouvoir eut mis en vente les offices suprêmes de judicature, la noblesse dédaigna les fonctions de judicature inférieure, dont elle donna ou vendit les offices à des clercs; mais elle ignora les véritables intérêts et le point essentiel de sa grandeur, comme le lui reproche dans ses Mémoires le maréchal de Montluc. « Elle ne fit pas réflexion que rendre la » justice était remplir une des fonctions essentielles de l'an- » tique chevalerie, et que les magistrats combattaient sans » cesse les plus dangereux ennemis de l'État \ » Et parce
• Mémoires sur l'ancienne Chevalerie.
qu'elle était trop pauvre pour faire donner une éducation à ses enfants, et qu'ils ne pouvaient plus la recevoir, comme autrefois, à la cour des grands vassaux qui n'existaient plus, elle devint ignorante lorsque l'Europe s'éclairait, et elle se jeta exclusivement dans le métier des armes. Nos rois eux-mêmes, entraînés par le torrent des innovations, altérèrent l'antique et vénérable esprit de la constitution française, qui fait dans les principes et dans les formes dominer la justice sur la force; caractère essentiel qui la distingue des constitutions moins avancées '. La cour avait été jusque-là le sanctuaire du pouvoir; elle devint un camp pour la licence et la frivolité, et les mœurs graves et austères du roi firent place aux mœurs dissolues du soldat. La force intérieure de l'État en fut affaiblie sans que la force extérieure y gagnât, car nos rois depuis cette époque devinrent beaucoup moins guerriers qu'ils ne l'avaient été précédemment, et, excepté Henri IV, qui fit la guerre par nécessité, ils ne la firent plus que par goût. François Ier appela le premier tous les plaisirs au centre de tous les devoirs, et quelques années après, Charles IX le premier cessa de signer ses dépêches, et par conséquent de les lire.
Ce fut au siècle de François Ier, à ce règne brillant des arts, des jeux, des favoris, des maîtresses, des fautes et des revers que commença la distinction de noblesse d epée et de noblesse de robe; distinction inconnue jadis, et essentiellement contraire à la nature d'un ordre destiné à juger et à combattre ; mais distinction néanmoins plus raisonnable à son origine, parce qu'elle n'était autre chose que la distinction des propriétaires et des capitalistes. Aussi tendait-elle, et fortement, à s'effacer, aujourd'hui que la noblesse de robe était devenue propriétaire de fonds, comme nous le verrons tout à l'heure.
1 En France, Yépée était dans les cercles plus considérée que la la robe; mais dans la constitution, les corps de magistrature pesaient plus que l'armée: admirable disposition de choses, qui empêchait une nation vive et guerrière de retomber dans la constitution purement militaire, constitution de l'ent'ance.et avec laquelle une société ne saurait avancer.