CHAPITRE VII
même. Ces institutions factices et purement humaines affaiblirent l'homme, en offrant des hochets à sa vanité, lorsqu'il fallait ne proposer des motifs qu'à sa conscience. Elles hâtèrent la ruine du ministère public, qui est un ordre composé, dit Hincmar, contemporain de Charlemagne, d'anciens pour juger, et déjeunes pour combattre : senior es ad consilium ordinandum, et minores ad idem cansilium suscipiendum ; un ordre où les familles sont vouées à une destination générale, et les individus seulement soumis à des fonctions spéciales, et qui, par ces nouvelles institutions, se trouva divisé en plusieurs classes, de grands, de gens de qualité, les uns titrés, les autres présentés; ceux-ci décorés, ceux-là gentilshommes, distingués en noblesse de cour, noblesse de province, noblesse d epée, noblesse de robe. Heureuse la société, si ceux que l'autorité distinguait ainsi des autres eussent toujours autant respecté le public qu'ils en exigeaient de respect pour eux-mêmes! Quant aux décorations extérieures, un peu plus tôt, un peu plus tard prodiguées à tous, et pour toute sorte de motifs, elles ne distinguent plus rien, pas même la naissance : semblables à ces monnaies de papier indiscrètement émises, qui ne représentent plus aucune valeur.
Le clergé s'était mieux défendu de cet esprit innovateur. Les chefs de l'ordre politique, autrefois ducs, comtes, depuis sénéchaux ou baillis, n'étaient plus de nos jours, dans leurs ressorts, ce qu'ils avaient été et ce qu'ils devaient être; mais les évêques, chefs de l'ordre ecclésiastique, avaient aujourd'hui dans leurs diocèses l'autorité qu'ils y avaient toujours exercée. Cependant l'ordre ecclésiastique lui-même avait ses titres honorifiques assez récents, et des titres sans fonctions, qui donnaient des salaires sans travail : c'étaient les bénéfices simples et les abbayes en commande; et même, depuis quelque temps, il y avait dans le corps épiscopal lui-même une trop forte disposition à mêler l'administration civile aux fonctions ecclésiastiques. Les administrations provinciales, qui avaient introduit ce changement dans le régime politique et religieux, ont
été un des moyens les plus puissants qu'on ait pu employer, quoique peut-être sans intention perfide, pour affaiblir la constitution de l'Église et de l'État.
A la suite de la vanité venait le luxe, non le luxe de la profession, les chevaux, les armes, les fondations religieuses ou civiles, l'hospitalité grande et généreuse des premiers temps, mais le luxe de la personne, les meubles, le jeu, les bijoux, les parures, les théâtres, et les femmes entretenues.
Le pouvoir déclinait avec le ministère, comme il s'était élevé avec lui et par lui. Les officiers domestiques des princes devenaient plus nombreux que les officiers politiques. Des secrétaires du cabinet avaient pris la place des grands officiers, et dans le même temps qu'on érigeait en titre d'office inamovible le métier de valet de chambre, ou même les emplois domestiques les plus bas, l'office inamovible ou la dignité de chancelier se changeait insensiblement en la commission de garde des sceaux. Dans l'Église comme dans l'État, les commissions que l'homme distribue prenaient la place des offices ou devoirs qu'impose la constitution; et, pour en donner un exemple, les dignités d'archidiacres, vicaires nés de l'épiscopat, étaient remplacées par des grands-vicaires nommés par des lettres de l'évêque, comme des généraux par commission avaient remplacé dans le commandement des armées le connétable, commandant né des forces de l'État, et lieutenant naturel de la royauté. C'était là une véritable révolution, et elle annonçait que la dignité suprême, et de laquelle émanent toutes les autres dignités, allait elle-même tomber en commission, et devenir amovible \
Dès que la noblesse ne fut plus le ministère public et l'action conservatrice du pouvoir général, il s'éleva dans l'État des pouvoirs particuliers, dont les nobles furent trop souvent l'instrument. Dans les troubles suscités par la réforme, fa
1 Jusque-là la France s'était aggrandie par des réunions; elle allait s'ig grandir par des conquêtes, et les commissions amovibles y sont plus propres.