RETOUR VERS L'ÉTAT NATUREL DU MINISTÈRE PURLIC
Nous avons vu que rétablissement des troupes soldées, et l'introduction de la vénalité dans les offices de judicature, avaient affaibli la constitution du ministère public, en plaçant sur une propriété mobiliaire et artificielle un devoir établi jadis sur une propriété foncière et naturelle. L'État faisait comme un particulier qui change ses terres contre des rentes sur le grand livre. Cette innovation venait peut-être des changements que l'accroissement prodigieux du numéraire, depuis la découverte récente du Nouveau-Monde, avait produits en Europe dans les idées, dans les valeurs et dans les rapports.
Mais si ce changement altéra la constitution, il ne put la détruire : l'ordre politique continua à servir dans les armées, et même comme propriétaire; car, outre qu'il était, encore de nos jours, propriétaire de compagnies et de régiments, les appointements de tous les grades étaient insuffisants, et il fallait suppléer à leur modicité par une fortune patrimoniale : même les pensions de retraite que l'État accordait aux militaires, après un long temps de service, représentaient à peine l'intérêt de ce qu'il en avait coûté pour s'y soutenir.
Mais c'était surtout dans la magistrature que l'influence puissante, et en quelque sorte constitutionnelle, de la propriété foncière se faisait le plus sentir.
La vénalité des offices avait attaché le devoir de juger à une propriété mobiliaire placée sur le fisc, et dépendante des
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hommes et des événements. Cette disposition, même avec cet inconvénient, valait beaucoup mieux que le choix prétendu du mérite et des talents, qui, dans une société formée, ne peut être que le voile sous lequel se cache la corruption, et ne fait que substituer une vénalité secrète, scandaleuse et sans bornes, à une taxe publique, et dcs-Jors légale et déterminée; car, lorsque les moyens d'intrigue sont perfectionnés au point qu'ils le sont en Europe, on peut dire que, même sous le gouvernement le plus honnête, la faveur vend toujours ce qu'on croit quelle donne, et ce qu'elle croit elle-même donner. Ce ministère judiciaire de nouvelle création devait être, et fut effectivement dans l'origine moins considéré que le ministère établi sur la propriété foncière, par cela seul qu'il était plus dépendant des hommes et des événements. Ce qui le prouve sans réplique, est que la noblesse de robe est devenue plus considérée, à mesure qu'elle est devenue plus propriétaire, et par là plus indépendante. Je m'explique. A mesure que, par l'accroissement du numéraire, l'intérêt de la finance donnée pour l'acquisition d'un office de judicature perdit de sa proportion avec le capital primitif, le magistrat ne put vivre décemment avec un revenu devenu si modique, que les gages mêmes des premiers offices dans les cours inférieures ou souveraines de justice ordinaire rapportaient à peine un pour cent de leur finance. Le magistrat, obligé aux dépenses que demandent un état honorable et le séjour d'une grande ville, dut posséder une fortune considérable, et indépendante de sa charge. Cette fortune fut presque toujours en terres, principalement depuis un siècle, et dans les provinces, où les placements de capitaux étaient difficiles sur les particuliers, et regardés comme périlleux sur l'Etat. La fonction déjuger se rattachait donc ainsi, presque indirectement, à la propriété des fiefs, et peu à peu aussi la fonction de juger rentrait exclusivement dans Tordre politique. C'est ce qui fait que quelques parlements, au mépris des édits qui attribuaient l'ennoblissement aux fonctions suprêmes de magistrature, avaient arrêté de ne recevoir que des