‹ Œuvres de M. de Bonald (volume 3)Chapitre 63 sur 144 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

sujets déjà nobles. Une ordonnance militaire, à peu près de la même époque, exigeait de même des preuves de noblesse pour les emplois militaires, toujours au mépris de la loi qui attribuait aux fonctions militaires le privilège de l'ennoblissement : en sorte que les hommes décidaient qu'il fallait être noble pour juger et pour combattre, parce que la nature leur disait que juger et combattre sont des professions nobles, et les plus nobles de toutes les professions.

11 faut observer, pour avoir des idées justes sur cette matière, que le droit de conférer la noblesse par les charges de magistrature ne résidait pas dans la dispensation de la justice civile ou dislributive; cette justice n'est, à proprement parler, qu'un arbitrage, elle n'est pas exclusivement une fonction du pouvoir public, puisque les affaires civiles peuvent se terminer et se terminent souvent entre les parties elles-mêmes par une médiation amiable, et sans l'intervention, ni même la connaissance de l'autorité suprême. Mais la nobilité résidait dans l'exercice de la justice criminelle, dans la juridiction sur l'homme, le jus supremum vitœ et necis, attribut essentiel et exclusif du pouvoir suprême, à lui délégué par Dieu même comme souverain de tous les hommes: mihi vindicta, dit-il lui-même, et ego rétribuant; devoir essentiel dans les ministres, sur lequel il ne dépend pas de l'homme de transiger de son chef avec la société, de même qu'il ne peut juger sans l'autorisation de la société. Cette justice criminelle, qui frappe l'homme coupable par le glaive de la loi, renferme à la fois la fonction de juger et celle de combattre ou de punir; et c'est ce qui faisait que, hors quelques emplois administratifs, auxquels, par des vues purement fiscales, les rois avaient mal à propos attribué le privilège d'ennoblissement, les seules charges de magistrature qui conférassent la noblesse étaient et devaient être les magistratures en cours souveraines, celles en qui résidait l'autorité suprême et en dernier ressort des condamnations capitales, et la royale, ou plutôt la divine fonction de conserver la société par la répression de ceux qui la troublent.

« Soyez soumis au roi, à cause de Dieu, » dit l'apôlre, « et à » ceux qu'il commet pour la punition des méchants. » Et ailleurs : « Ce n'est pas en vain qu'il porte le glaive. »

Il est utile d'observer ici, comme une preuve de la supériorité de la constitution française sur les constitutions des autres États, que presque partout ailleurs le prince doit ratifier et peut annuler les condamnations à mort portées dans les tribunaux ordinaires. Là le prince n'est qu'un magistrat, et même le seul magistrat, puisque lui seul, à proprement parler, condamne à mort, et qu'il confond dans sa personne le pouvoir et le ministère, qui étaient séparés en France, comme ils sont distincts en eux-mêmes. C'est ce qui fait que partout il y a des juges, mais qu'il n'y avait des magistrats qu'en France, lesquels, à la noble fonction de juger les actions de l'homme, et de le ramener à la règle par le châtiment, joignaient la fonction auguste d'éclairer, et non d'arrêter les volontés du pouvoir, et de les faire connaître au sujet. L'abus que les tribunaux ont pu faire dans ces derniers temps du devoir naturel de remontrer n'empêche pas que cette fonction ne fût ce qu'il y avait de plus excellent dans la constitution française, et le principe de tout ce qu'il y avait de grand et d'élevé dans le caractère français. L'abus même qu'on en a fait a quelquefois garanti des excès du pouvoir. A l'avenir, des connaissances politiques plus étendues et plus certaines donneront aux sociétés une meilleure garantie contre les abus du commandement que les désordres de la résistance.

La noblesse, en France, exerçait donc encore aujourd'hui la fonction naturelle de servir à la justice et à la force, et le corps des officiers français et celui des magistrats français étaient l'un et l'autre, même au milieu de la dégénération universelle, connus et cités en Europe comme le modèle le plus parfait des vertus publiques.

La noblesse, en France, remplissait donc encore sa destination sociale, et même, malgré la vénalité des institutions actuelles, elle la remplissait à ses propres frais bien plus

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