CHAPITRE II
Trois sortes de personnes appartiennent exclusivement à lélat domestique de société, et ces trois personnes, livrées aux soins domestiques, ne peuvent exercer de fonctions publiques» Ce sont les femmes, les enfants, le peuple, tant qu'il est occupé de travaux mécaniques; c'est ce qu'on appelle la faiblesse du sexe, de l'âge et de la condition.
La famille a des besoins pour son entretien et sa subsistance, et tant qu'elle est isolée de toute autre famille, elle est forcée d'y pourvoir elle-même. Elle construit son habitation, prépare sa nourriture et ses vêtements, fabrique ses ustensiles et ses armes, et même, dans l'état le plus civilisé, l'homme champêtre est plus industrieux, à mesure que son habitation est plus écartée des autres habitations, et qu'il peut moins compter sur le secours de ses semblables. C'est ce qu'on peut remarquer surtout dans les habitants des montagnes. Les administrations modernes, occupées à provoquer l'invention de mécaniques qui puissent multiplier le travail de l'homme et le rendre plus facile, ne voient peut-être pas assez que plus il y a de machines qui remplacent les hommes, plus, dans la société, il y a des hommes qui ne sont que des machines.
Mais la division du travail s'introduit avec la multiplication des familles. Chacun se livre exclusivement à un genre particulier d'occupations d'abord nécessaires, ensuite utiles, plus
tard agréables à la famille, et il fait plus vite et mieux ce qu'il fait uniquement et habituellement. Il en résulte des professions domestiques, appelées aussi arts mécaniques. L'agriculture n'est pas une profession, c'est la condition naturelle et nécessaire de la société domestique, lorsqu'elle est fixée, comme la chasse est sa condition naturelle tant qu'elle est errante; et c'est ce qui fait que l'agriculture et la chasse sont également honorables. La famille nomade, qui tient le milieu entre la famille civilisée ou fixée sur le sol, et la famille en état sauvage, vit du produit de ses troupeaux : subsistance moins précaire que celle que fournit la chasse, mais moins assurée que celle que l'homme tire de l'agriculture.
Ceux donc qui se livrent exclusivement aux professions domestiques sont dans un état général de dépendance domestique, puisqu'ils sont au service de la famille, et qu'ils vivent de leur travail et de ses besoins.
La société publique a aussi des besoins. Elle a besoin d'une action publique continuellement exercée sur un grand nombre d'hommes, pour régler leurs volontés et leurs actions personnelles : cette action publique s'appelle culte, discipline, dans la religion; gouvernement, administration, dans l'État. Elle est, dans l'une et dans l'autre société, la fonction de connaître les lois, et de contraindre les sujets à les observer; ce qu'on appelle juger et combattre. Ceux qui servent à cette action s'appellent ministres, du mot ministrare, qui veut dire servir. Ce sont les prêtres dans la religion, les magistrats ou guerriers dans l'État, et leur emploi ou fonction s'appelle devoir ou office, ofjicium, ou même service. Ceux-là sont les serviteurs de la société, et trop souvent elle les traite comme des esclaves. Ils jugent, ils combattent, ils périssent pour elle, vi quelquefois par elle. Ce sont les hommes publics, et leur distinction, par un étrange renversement de toutes les idées, passait, et même à leurs propres yeux, pour une prérogative, lorsqu'elle n'était qu'une servitude. « Que celui d'entre vous