CHAPITRE III
Cependant une secte de penseurs qui se disent libres , et que, dans le siècle dernier, on appelait libertins, dernière variation de quelques doctrines sans règle fixe de croyance, minait sourdement ces principes conservateurs, et troublait le genre humain dans la possession immémoriale de cet antique patrimoine. La licence de penser et d'agir, parée de tous le? attraits du bel esprit, et quelquefois des dehors de la vertu, d'intelligence avec les passions, pénétrait au sein de la société domestique, y corrompait les mœurs, en affaiblissait les lois, et l'attaque à force ouverte que cette audacieuse philosophie méditait contre la société publique, n'était retardée que par la force d'inertie de gouvernements partout imprévoyants, et qui s'endormaient au bord des abîmes.
Dès que le gouvernement eut péri en France, la religion disparut de l'État et se réfugia dans quelques familles, et l'anarchie, appuyée sur l'athéisme et lui prêtant de nouvelles forces, se composa un trône sanglant des débris de l'édifice qu'elle avait renversé. Tout fut employé contre la famille pour la détruire, contre l'État et plus encore contre la religion, pour les anéantir : la ruse et la violence, le mépris et la haine, la persécution et même la tolérance. Enfin, pour en consommer la perte, et rendre les générations futures complices des crimes de la génération présente, et victimes de ses erreurs, on bannit des écoles publiques toute connaissance de lois divines, toute pratique de devoirs religieux, et l'on éleva pour les révolutions cette jeunesse née dans la révolution aux jours de confusion et de licence, non pas dans l'absence de l'époux et hors du mariage, comme les soldats de Phalante, mais dans l'absence de tout pouvoir domestique et public. Il y a à peine dix ans de ce renversement total de la raison de tous les siècles, et déjà les terribles effets s'en font sentir. Il faut que le gouvernement dépense en procédures criminel les ce qu'il épargne en instructions religieuses, et qu'il punisse des actions, puisqu'il a renoncé à diriger les volontés. On vient de H. 19
222 DE l'éducation religieuse.
voir M. Scipion Bexon, vice-président du tribunal de première instance du département de la Seine, révéler au public que. dans le cours de cinq mois de la présente année, il a été jugé a la police correctionnelle de ce département, soixante-quinze enfants au-dessous de seize ans, pour larcins, vols et atteintes aux mœurs; et il ajoute qu'on ne doit pas calculer le nombre des enfants coupables par le nombre de ceux qui ont été jugés, puisque plus de la moitié des vols qui se commettent dans Paris sont commis par des enfants : effrayante perspective que celle que présente une époque de la société où la faiblesse de l'âge ne défend plus l'homme de la force des passions ï
Des jeunes gens élevés dans de pareils principes seraient préservés des tentations de l'indigence par leur fortune, ou des vices de l'obscurité par leur condition, je le veux ; mais ne peut-on nuire à son semblable qu'en l'égorgeant, ou le dépouiller que par le vol avec effraction? Quelle garantie publique de leur probité offriraient à la société ces homme> élevés à l'école d'Helvétius, justes par sensation, bons par cgoïsme; ces hommes qui n'auraient entendu qu'une instruction purement humaine, et pour qui, à trente ans. la conscience serait une découverte, et Dieu même une nouveauté ? Seraient-ils nos juges ceux qui n'en reconnaîtraient aucun? et mettrait-on la force publique aux mains de ceux qui pour raient regarder toute modération comme une faiblesse, puisqu'ils regarderaient toute vertu comme une convention?
Il faut le dire avec le premier philosophe de l'antiquité, ou plutôt avec la raison éternelle : Otez Dieu de ce inonde; l'homme ne doit rien à l'homme, la société n'est plus possible, et tout devoir cesse là où il n'y a plus de pouvoir. Pittat< advci'sùs Deos sublatâ, dit Cicéron , pdes etiam et societas humain gène ris, et excellentissima virlus justifia iollitur.
Archimède ne demandait, pour soulever le monde, qu'un point d'appui, placé hors de la terre. Dieu est le point d'appui sur lequel se meut le monde des intelligences, et ils sont cou-