CHAPITRE m
pables d'une étrange présomption, s'ils ne l'étaient pas d'une insigne folie, ces écrivains qui, nouveau-venus dans l'univers, et seuls contre le genre humain, cherchent dans les affections de l'homme le contre-poids de ses passions, ôtent ainsi tout fondement à la morale \ toute sanction aux lois, et ne laissent à la raison de l'homme d'autre direction que sa raison même, toujours si faible contre ses penchants. Ils placent dans l'égoïsme le principe de la justice, parce qu'ils sont égoïstes, et qu'ils veulent paraître justes, et dans la sensibilité physique le principe de l'humanité, parce qu'ils ont les nerfs faibles, et qu'ils veulent qu'on les croie humains. Ils ne voient pas que i'égoïsme même le plus éclairé n'enseigne qu'à éviter l'éclat dans le mal que l'on fait aux autres, et la sensibilité physique la plus exquise, qu'à ne pas les voir souffrir ; et de là vient que
1 M. Deluc, célèbre professeur de Goltingue, encore vivant, célèbre par ses s'crits, et entre autres par ses Lettres géologiques, magnifique commentaire du récit de Moïse sur la création, et le plus beau monument que !a physique ait consacrée la religion; M. Deluc crut longtemps aux devoirs de l'homme, puisés dans ses affections et dans les relations naturelles : mais il en fut dissuadé par les reflexions que lui suggéra l'anecdote que nos lecteurs nous seront gré de leur rapporter. Un célèbre professeur de philosophie morale, à Edimbourg ( le chevalier Pringle, médecin de la reine d'Angleterre, et président de la société royale de Londres avant le chevalier Bancks), s'entretenait avec M. Deluc, et celui-ci lui ayant offert le livre intitulé Morale universel} e, ou les Devoirs de l'Homme fondés sur sa nature, ce vieillard refusa l'offre, et dit : « J'ai été » pendant plusieurs années professeur de cette prétendue science; j'avais » épuisé les bibliothèques et mon cerveau pour en trouver les fondements; mais » plus je cherchais à persuader mes disciples, et moins j'avais moi-même de » confiance en ce que je leur enseignais, tellement qu'enQn je changeai de vo- » cation et repris la médecine, qui avait été l'objet de mes premières études. » J'ai néanmoins continué pendant quelque temps d'examiner tout ce qui » paraissait sur ce sujet, où je ne m'étais pas senti en état d'enseigner avec » conviction; mais enfin j'ai lâché prise, et reconnaissant bien profondément » que, sans une sanction divine immédiate des lois morales, sans des lois po- » sitives, accompagnées de motifs précis et pressants, les hommes ne sauraient » être convaincus qu'ils ne doivent se soumettre à aucun code pareil, ni en » convenir entre eux. Depuis ce temps-là, je ne lis aucun ouvrage de morale » que la Bible, et Je le fais toujours avec un nouveau plaisir. »
224 DE l'éducation religieuse.
des hommes qui ont commandé l'incendie et la dévastation de royaumes entiers n'auraient pas peut-être vu de sang-froid égorger un animal '.
L'éducation doit donc être religieuse, comme elle est domestique et politique, parce que la religion, lien universel des êtres intelligents, consacre à la fois la famille et l'État.
Nos pères, qui regardaient la Divinité comme le principe et la tin de toutes choses, élevaient leurs enfants dans la connaissance de ses lois, fondement de toute moralité des actions humaines; dans son amour, règle de toutes les affections légitimes, et dans les pratiques de son culte, qui sont les actions de cet amour et le témoignage de notre obéissance. Lorsqu'ils parlaient à un enfant de pouvoir et d'obéissance, de bonté et d'amour, de bien et de mal, l'enfant, instruit à connaître la volonté de son père, à sentir la bonté de sa mère, à obéir et à aimer, à faire et à éviter, ne faisait que généraliser ses idées et ses sentiments, et concevait, imaginait, si l'on veut, un être qu'on lui disait puissant plus que son père, bon plus que sa mère, et dont on lui montrait les magnifiques ouvrages dans le spectacle de l'univers; car on appelait l'imagination au secours de la raison. L'enfant, qui a de si bonne heure des notions de plus et de moins, concluait naturellement qu'il y avait plus de puissance là où il voyait des effets plus merveilleux, qu'il fallait plus de soumission là où il y avait plus de puissance, plus de reconnaissance envers une plus grande bonté, et il se développait naturellement dans son esprit des idées de pouvoir et de devoir, fondement de toutes les vérités sociales, moins explicites sans doute, mais aussi justes que celles que peuvent se former les plus grands génies. En effet, les uns ont plus d'idées que les autres, c'est-à-dire saisissent plus de rapports d'un même objet; mais ils n'ont pas des idées différentes les uns des autres, lorsqu'ils considèrent l'objet sous
' On assure que la sensibilité du fameux Couthon allait Jusque-la.