‹ Œuvres de M. de Bonald (volume 4)Chapitre 1 sur 79 · GÉRANT, CH.-J. DE MAT · texte numérisé non relu

GÉRANT, CH.-J. DE MAT

RTE DE LA BATTEKIE , 21.

« Un peuple qui a perdu se» mœurs en voulani )) se donner des lois écrites, s'est imposé la dure » nécessité de tout écrire, et même ses mœurs. » Disc, préli».

DISCOURS PPvÉLDIINAIRE.

Toute société est composée de trois personnes distinctes l'une de l'autre, qu'on peut appeler personnes sociales, pouvoir, MINISTRE, SUJET, qui reçoivent différents noms des divers étals de société : père, mère, enfants, dans la société domestique; Dieu, prêtres, fidèles, dans la société religieuse; rois ou chefs suprêmes, nobles ou fonctionnaires publics, féaux ou. peuple, dans la société politique; raison métaphysique de la première, seconde et troisième personne de tous les temps du verbe dans toutes les langues de ce mot, disent les grammairiens, appelé verbe ou parole par excellence, parce qu'il exprime Vaction, c'est-à-dire, l'être intelligent, seul être qui agisse puisqu'il est le seul qui fasse sa propre volonté. Or, l'être intelligent étant l'être social, il est naturel qu'on trouve dans la société la raison des règles fondamentales de son expression ou du discours, comme l'on y trouve la raison essentielle de son être.

Un homme qui n'a écrit et parlé que dans des circonstances remarquables, demandait en 1789 : Qu'est-ce que le tiers? expression qui désignait alors en France la personne du sujet. Je demande aujourd'hui : Qu'est-ce que le pouvoir et le ministère, appelés alors en France et encore aujourd'hui dans d'autres Etats royauté et noblesse ? Et comme la question proposée par cet écrivain annonçait qu'une révolution allait commencer, la question que je traite annonce qu'une révolujf lion va finir ; car le sujet commence toute révolution , et le 1 pouvoir]» termine; et c'est-là la pensée de 3Iontesquieu, lors- I. 1

b DISCOURS

qu'il dit : « Les troubles en France ont toujours affermi le » pouvoir. »

L'auteur de la question qu'est-ce que le tiers? parlait du peuple, et devant le peuple : il calculait le nombre des hommes plutôt qu'il n'observait leurs rapports respectifs dans la société. Les passions entendirent ce qu'il ne disait pas, et même ce qu'il ne voulait pas dire. Son ouvrage eut une vogue rapide, et accrut l'effervescence. Je parle du petit nombre, et j'en parle au petit nombre. Je considère les rapports sociaux, , et non les proportions arithmétiques; j'attends le succès àe \ mes idées, de la raison et du temps. « Il faudra du temps, dit j » quelque part Duclos, parce que cela est raisonnable. »

Je considère donc le pouvoir dans la société comme l'être qui a le vouloir et le faire pour la conservation de la société ; être public dont la volonté publique s'appelle loi, quand elle est connue de tous, et dont Vactio)i publique, exécution de ceitre volonté, s'appelle culte dans la religion, gouverxement dans l'État, quand elle est exercée sur tous *.

Cette action sociale s'accomplit par deux devoirs ou fonctions, celle de juger et celle de combattre; fonctions publiques ou générales sous lesquelles sont comprises toutes les fonctions particulières, puisque tout se réduit, pour la société, à découvrir ce que veut la loi, ce que j'appelle juger, et à (Mîarter les obstacles qui s'opposent, au dedans comme au dehors, à l'exécution de la loi connue : ce que j'appelle combattre.

Ces fonctions, étant générales et devant être exercées sur un grand nombre d'individus, et dans une infinité de lieux et de circonstances, ne peuvent être remplies que par un nombre proportionné d'agents , fonctionnaires publics , ministres du pouvoir, c'est-à-dire, serviteurs, suivant la force du mot latin ministrare.

Je n'entends donc pas par minisires, les hommes chargés de

• On dit dans lelangage ordinaire la volonté de la loi, l'action du gouvernement.

diriger une partie quelconque de l'administration publique, guerre, police, finance, etc. : ce ne sont, à proprement parler, que des secrétaires d'État, et c'est ce titre qu'ils portaient en France et qu'ils portent encore dans d'autres Etats. Je n'entends pas non plus, comme dans les anciennes cours de justice, par ministère public les fonctions censoriales, exercées près les tribunaux par Xa?, procureurs- généraux, solliciteurs-généraux, et encore par les accusateurs publics; mais j'entends l'ensemble , le corps des hommes qui jugent et qui combattent par les ordres du pouvoir, pour accomplir sur le sujet l'action conservatrice de la société; et c'est dans ce sens que l'on dit les ministres de la religion; ministère public , institution ou plutôt établissement naturel, puisqu'on le retrouve sous différents noms dans toute société, et à toute époque de la société ; établissement nécessaire, parce que le pouvoir dans la société ne peut pas plus exister sans ministres que la société exister sans pouvoir.

Roijauté, noblesse, tiers-Ètat, mots proscrits en France, ne s'appliquent qu'à un certain état de pouvoir, de ministère, de sujet, c'est-à-dire, qu'à un certain état de société. Ma\& pouvoir, ministère, sujet conviennent à toutes les espèces, à tous les états, à tous les âges de la société, depuis l'état natif ou sauvage, où les plus âgés sont ministres pour juger, et les plus jeunes ministres pour combattre, jusqu'à l'état civilisé ou naturel, dans lequel, à cause du nombre des hommes, de l'étendue du territoire, de la diversité des intérêts et de la multiplicité des professions, le devoir àe juger et de combattre forme une profession distincte, et l'occupation habituelle, ou la fonction spéciale de certains individus, ou même de certaines familles. Car, dans toute société sauvage ou civilisée, religieuse ou politique, domestique même ou publique, il y a une première personne sociale qui veut l'action productive ou conservatrice des êtres qui forment société, et qui la fait par le ministère d'une seconde personne pour l'avantage d'une troisième, terme ou sujet de l'action; en sorte que sans cette hiérarchie de pouvoir

qui veut, de ministre qui fait par les ordres du pouvoir, de sujet qui reçoit, et qui est le terme de la volonté et de l'action , sans cette trinité de personnes (qu'on me permette cette expression nécessaire) on ne peut pas même concevoir une société.

Si je me sers des mots pouvoir, ministre, sujet, là où il semble que j'aurais dû employer les mots royauté, noblesse, tiers-État, c'est parce que ces expressions générales conviennent naturellement à la manière générale dont j'envisage la société, et non par aucune crainte injurieuse à une autorité forte qui ne s'alarme pas d'un mot usité, et indigne d'un écrivain indépendant qui ne redoute pas d'employer un mot nécessaire. Ainsi, je me servirai des mots anciens et particuliers pour exprimer l'état précédent et particulier de la France, et d'expressions générales lorsque je traiterai de la société en général, et de cet ordre de choses sur lequel l'homme, tôt ou tard, finit par s'accorder avec la nature.

Et remarquez ici la supériorité réelle et en quelque sorte intrinsèque des expressions générales sur les expressions particulières. Royauté ne signifie étymologiquement que direction, à regere, et cette direction peut être fausse et nulle par conséquent : noblesse, à notabilis, signifie des personnes qui doivent se faire remarquer par leurs vertus, et elles peuvent n'être remarquables que par des vices : peuple a sa racine dans le moi populare, ravager, dévaster; et de là vient que dans le grec, multitude est synonyme de mauvais, de méchant '. Mais pouvoir dit à l'homme qui en est revêtu qu'il ne peut que pour vouloir et pour faire le bien , puisque le mal est l'action des passions, c'est-à-dire, du défaut du pouvoir, de l'impuissance, impotentia, irœ, amoris, impotens, comme disent les Latins, et qu'il cesse réellement de pouvoir quand il cesse de vouloir et Refaire le bien. Ministre ou serviteur dit à ceux qui sont dé-

' Voyez dans les notes sur Aristotc, traduclion de Champagne, les autres synonymes du mot multitude.

voués à l'être, qu'ils ne sont établis que pour le service de leurs semblables; que le caractère dont ils sont revêtus est un engagement et non une prérogative, et qu'ils se méprennent étrangement sur leur destination dans la société, lorsqu'ils se regardent comme élevés au-dessus des autres par la supériorité du rang, tandis qu'ils n'en sont distingués que par l'importance des devoirs. Sujet enfin dit à tous qu'ils sont le terme d'une action sociale et conservatrice, dont le but est de défendre l'homme des erreurs de sa volonté et de la tyrannie de ses passions, pour le faire jouir de sa véritable liberté, et le conduire à sa nature, qui n'est autre chose que la perfection dont son être est susceptible, et que sous ce rapport, l'homme . » j ne pouvant être bon sans être éclairé dans sa volonté et dirigé '' dans son action, il est vrai de dire qu'il ne peut être libre sans être sujet.

Je traite donc de la société qui est la science des rapports d'ordre entre les êtres moraux, comme les analystes traitent des rapports de quantité (numérique ou étendue) entre les êtres physiques. A, h, c, y, x, leur servent à exprimer la collection même indéfinie des proportions de nombre et d'étendue, et sont par cela même propres à recevoir et à représenter toutes les dénominations de quantités partielles et finies. Pouvoir, minstère, sujet expriment aussi la généralité, même l'infini, dans les rapports possibles entre les êtres qui forment société, et sont susceptibles de dénominations particulières, différentes suivant le génie des langues, l'espèce et l'état de chaque société. On peut pousser plus loin le parallèle.

Comme tout dans l'univers est être ou néant, l'algèbre a ses quantités positives ou possibles, et ses quantités négatives ou impossibles; elle opère sur les unes comme sur les autres par des procédés absolument semblables dont l'analyste aperçoit l'impossibilité par le signe de négation dont ils sont affectés. De même dans le monde social ou moral, où tout est bien ou mal, on trouve des rapports faux qui divisent les êtres à la place des rapports vrais qui les unissent. On trouve par

exemple, des lyrans à la place du pouvoir, des satellites à la place du ministère, des esclaves à la place des sujets; et l'on a en dernier résultat, une société négative, si l'on peut le dire, constituée pour le désordre et la destruction, à la place d'une sociéié positive, constituée pour l'ordre et la conservation, et l'on prouve la nécessité de celle-ci par l'impossibilité de celle-là.

Qu'on ne s'étonne donc pas du point de vue, nouveau peutêtre, sous lequel j'envisage les objets; après tant de siècles de faits religieux et politiques, et tant d'observations sur les religions et les gouvernements particuliers, il devient nécessaire pour les intérêts les plus chers de l'humanité, de s'élever jusqu'à la contemplation des lois même de l'ordre, et de considérer la société en général, par le même procédé de l'esprit humain et la même raison, qu'après avoir longtemps marché dans les sciences exactes, à l'aide de la géométrie linéaire et de l'arithmétique, il est devenu nécessaire pour aller plus loin, de considérer la quantité en général, et d'inventer Vanalyse.

De celle théorie simple, et dont l'histoire offre à toutes les pages une juste et vaste application, on déduira comme des formules algébriques, des maximes générales par lesquelles on résoudra les problèmes que présentent les événements de la société, passés et même futurs. Car le monde moral est gouverné comme le monde sensible, par des lois générales et' constantes, qui, dans un temps donné, reproduisent des effets semblables, parce qu'elles agissent par des causes et avec des moyens semblables; et l'homme moral qui, de la pleine puissance de son libre arbitre, et par des volontés particulières et trop souvent désordonnées, contrarie, dans son cours passager, un ordre général dont il ne saurait troubler l'immuable durée, est semblable à l'homme physique qui se meut à tout instant d'un mouvement particulier, contraire au mouvement général de la planète qu'il habite, sans l'arrêter ni même le déranger, et qu'elle emporte dans Yespace, même lorsqu'il se fixe dans un lieu.

PRÉLDIINAIRE. 11

Il suit naturellement de cette manière générale de considérer le pouvoir et le ministère dans la société, que je cherche la meilleure constitution possible de l'un et de l'autre, sans avoir égard aux dispositions personnelles des hommes, pour^/ voir, ministres ou sujets , dispositions que l'administration seule doit prendre en considération. Ainsi la théorie des lois mécaniques calcule d'une manière absolue et générale les mouvements, les forces et les résistances, et laisse à la pratique de l'artiste à tenir compte de l'imperfection des instruments et des qualités relatives des corps.

Je regarde donc comme erronée l'opinion, que les lois doivent être accommodées à l'imperfection des hommes et condescendre à leur faiblesse ; tandis au contraire que la loi , règle suprême et inflexible de nos volontés et de nos actions, nous est donnée pour soutenir par sa force notre faiblesse, et redresser nos penchants par sa rectitude. Je crois que les lois M^ /faibles ne conviennent qu'aux peuples naissants, et qu'elles "^ i doivent être plus sévères à mesure que la société est plus avancée, parce que pour la société, comme pour l'homme, les rapports s'étendent et les devoirs se multiplient à mesure que l'âge augmente. Je pense enfin, que l'homme de la société domestique ne peut parvenir à la perfection dans les mœurs, qu'autant que l'homme de la société publique parvient à la perfection dans les lois, peifecti estote, et que les révolutions , a/' ces grands scandales du monde social, résultat nécessaire ' des passions humaines que le pouvoir néglige de réprimer, deviennent entre les mains de l'ordonnateur suprême, des moyens de perfectionner la constitution de la société, et rentrent ainsi dans les lois générales de sa conservation, comme les comètes, malgré l'excentricité de leur orbite, l'apparente irréguliarité de leurs mouvements, et le long intervalle de leurs apparitions , soumises à l'observation et au calcul, rentrent dans les lois générales du système planétaire.

' Necesse est ut veniant scandala.

Ce sont donc ces lois générales du monde moral que j'ai cherché à déterminer dans un autre ouvrage dont celui-ci n'est à quelques égards que l'extrait et l'abrégé, comme Kepler et Newton ont cherché à découvrir et à calculer les lois générales du monde physique , lois générales de l'ordre entre les êtres moraux auxquelles la société obéit, même lorsque les passions de l'homme semblent contrarier sa marche et suspendre ses progrès. Ainsi, un corps lancé conserve la tendance à aller en ligne droite, même sous l'obstacle qui le détourne, et reprend sa direction lorsque l'obstacle vient à cesser. Je n'indique donc pas à l'autorité ce qu'elle ûo'il faire, la nature /a?^ assez; mais plutôt ce qu'elle doit empêcher, car l'homme fait toujours trop, et j'aurai, ce me semble, bien mérité de la société, si montrant au pouvoir le but auquel il doit tendre invariablement, j'épargne au sujet les hésitations, les tâtonnements de l'homme qui cherche sa route, la rencontre quelquefois, et faute de la connaître, l'abandonne aussitôt et s'égare le plus souvent.

Je n'io^norc pas l'éloignement qu'inspire à des personnes estimables pour tout ce qu'elles appellent métaphysique, l'abus qu'on en a fait de nos jours, et qui a produit tant d'erreurs et de crimes. Peut être aussi qu'une pente secrète au matérialisme, particulière à ce siècle, arrête l'esprit à la considération des effets sensibles, et le détourne, même à son insu, de s'élever à la recherche des causes; car la métaphysique bien entendue n'est que la science des causes et la connaissance des lois de leur action '. Cependant, je dirai au

• Les métaphysiciens modernes qui , dans l'univers moral , ne voient d'autre être intelligent que l'homme, ont mis toute la métaphysique dans la science de ses idées, qui n'en est qu'un chapitre assez court, et l'ont nommée idéologie; science des idées plus bornée qu'on ne pense, et sur laquelle nous saurons tout ce qu'on peut savoir , lorsque réunissant les deux systèmes extrêmes de Malebranohe et de Locke étendu par Condillac, de l'un qui veut que nous voyions en Dieu toutes nos idées, des autres qui veulent que nous les recevions totites par le canal de la matière ou des sens ; et ôtant à chacun ce qu'il a d'exclusif et de trop absolu, nous jugerons, que les idées générales ou

philosophe chrétien, que la religion qu'il professe est le plus vaste système de métaphysique , puisque le fondement en est la croyance dune cause universelle, et quelle métaphysique plus haute que celle de ses premiers interprètes, saint Jean et saint Paul? Je dirai au philosophe qui rejette le christianisme pour ne suivre que sa raison particulière, que tous les hommes à conceptions, depuis Platon jusqu'à Ch. Bonnet, ont aimé et cultivé la métaphysique. Or, ce sont les hommes à conceptions qui ont éclairé le monde, et ce sont les hommes à *) imagination qui l'égarent et le troublent. Au fond, il y a de la métaphysique dans tous les ouvrages d'esprit, depuis les méditations de Descartes jusqu'aux poésies de Dorât, comme il y a de la mécanique dans tous les ouvrages d'art, depuis les ancres de vaisseaux jusqu'aux mailles imperceptibles des chaînes de montres. Mais si la métaphysique ne doit pas se montrer dans les ouvrages d'imagination, doit-on pour cela trouver inutile ou dangereux le travail de ceux qui, rappelant la société à ses éléments, lorsqu'ils sont oubliés ou méconnus, remontent jusqu'au principe de son existence, et indiquent les moyens de sa conservation? Notre malheur est d'avoir voulu

simples qu'on peut appeler sociales , parce qu'elles sont les éléments de toute soàé\.é, raison, justice, bonté, beauté, cic, etc., se voient en Dieu, puisqu'elles sont l'idée de Dieu même considéré sous ces divers attributs, ce que les idées collectives et composées, que j'appelle individuelles, parce qu'elles sont image, ou naissent dans chacun de ses sensations, viennent à notre imagination par les sens : et cependant que nos idées même simples doivent beaucoup aux sens, puisqu'elles leur doivent le signe qui les exprime et les réveille, le signe ou mot, sans lequel nous ne pourrions en entretenir les autres, ni même nous en entretenir avec nous-mêmes; et que les idées les plus composées doivent aussi beaucoup au pur intellect, puisqu'il les reçoit et combine leur rapport avec les idées simples. Là, j'ose le dire, est toute l'idéologie, tout le reste sur le développement des idées et des opérations de l'entendement humain, si longuement traité par Condillac, est sans intérêt, sans utilité; et peut-être est-il impossible à l'esprit de s'espliquer lui-même, tout seul, et sans recourir à un autre être que lui, comme il est à notre corps de s'enlever lui-même sans prendre au dehors un point d'appui

constituer la société avec de la métaphysique des hommes à imaginatîon, de Bayle, de Voltaire, de Jean- Jacques , d'Helvétius, de Diderot, etc., etc., au lieu d'en chercher les bases dans celle de Descartes, de Malebranche, de Leibnitz, de Bossuet, de Fénelon, etc.; semblables en cela à un propriétaire qui appellerait son vernisseur pour construire la charpente d'un édifice.

J'ai supposé l'existence d'une cause première et intelligente contre Vathéisme, opinion absurde, mais surtout opinion désolante, qui ne naît jamais que chez l'homme enivré par la prospérité, et ne se répand que chez les peuples abrutis par l'oppression.

J'ai défendu la nécessité de la religion, et cependant je connais la défaveur attachée à cette noble cause, et les efforts que fait depuis longtemps la démocratie de la médiocrité pour ébranler le trône de la raison, si glorieusement occupé par le génie. Encore un peu de temps, et ces hommes célèbres par leurs vertus autant que par l'étendue de leurs connaissances et la profondeur de leur esprit, qui d'âge en âge ont soutenu l'existence d'une cause première, l'immortalité de notre être, et la nécessité de la société de Dieu pour fonder la société de l'homme, seront estimés comme les seuls et les vrais sages; et l'on s'apercevra enfin que les vers passionnés de Zaïre et la prose brillante à'Héloïse ont fait auprès des imaginations faibles et crédules tout le succès des sarcasmes irréligieux et des discussions sophistiques de leurs auteurs.

J'ai traité à la fois de la société religieuse et de la société politique, parce que je crois leur union aussi nécessaire pour constituer le corps civil ou social , que la simultanéité de la volonté et de l'action est nécessaire pour constituer le moi humain. Jusqu'à présent on a considéré la religion sous un point de vue particulier, et relativement à l'individu dont elle doit régler les mœurs : à l'avenir on la considérera encore sous un point de vue plus étendu, et relativement à la société , dont elle doit régler et sanctionner les lois, en donnant ce qu'on ne

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peut trouver ailleurs, une raison au pouvoir de commander, et un motif au devoir d'obéir.

Et non-seulement la religion ( je parle de la religion chrétienne) affermit la constitution des Etats, mais elle facilite l'administration des peuples , parce que présentant à tous de grandes craintes et de grandes espérances, et réunissant, par les liens d'une charité fraternelle, des hommes que séparent des inégalités personnelles et des distinctions sociales, elle rend le commandement plus débonnaire et la dépendance moins chagrine ; semblable à ces matières onctueuses qui dans les machines compliquées produisent la force sans effort, le mouvement sans bruit, et diminuent les résistances en adoucissant les frottements.

C'est-là l'incontestable avantage de la religion sur la philosophie, pour régler l'homme et gouverner la société, et le véritable motif de l'insuffisance de l'une et de la nécessité de l'autre. La philosophie, voisin officieux, qui sans autorité vient s'immiscer dans les affaires de la famille, n'a que des conseils à donner, et se relire s'ils ne sont pas suivis. La religion, comme un père sévère, souveraine dans la maison, y dicte des lois, parce qu'à elle appartient la sanction de toutes les lois, le pouvoir de punir et de récompenser. La philosophie, qui sent l'insuffisance de ses préceptes, avide de domination, met, comme les gens faibles, l'exagération à la place de l'autorité, et nous crie que la vertu porte avec elle sa récompense et le crime son châtiment : elle fait ainsi de la vertu un plaisir, et du vice une fatigue, un malaise, rêves subtils du stoïcien, dont s'accommode si bien l'heureux méchant, et qui ne sont qu'une dérision cruelle pour l'homme juste qu'il opprime. La religion, qui n'outre rien, parce qu'elle peut tout, nous apprend ce que nous ne sentons que trop en nous-mêmes, que la vertu est un combat et le vice une lâcheté : elle place donc hors de nous et dans un ordre de choses définitif et inaccessible à nos passions, le prix du vainqueur et la peine du vaincu; idées analogues à nos jugements ordinaires, puis-

qu'elles sont la règle de notre conduite habituelle envers nos enfants, nos élèves, nos domestiques, nos subordonnés, dont nous punissons les fautes, dont nous récompensons le zèle et la fidélité; idées raisonnables, donc utiles, donc vraies, et vraies d'une vérité nécessaire , indépendante des faux raisonnements que nous suggère un fol orgueil; idées générales, qui sont le fondement delà morale universelle, et dont les conséquences plus ou moins développées, et trop souvent altérées, font la religion de tous les peuples.

Dl POIVOIR, DES LOIS,

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