‹ Œuvres de M. de Bonald (volume 4)Chapitre 2 sur 79 · CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES SUR L'ÉTAT PRÉSENT ET FUTUR DE LA SOCIÉTÉ · texte numérisé non relu

CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES SUR L'ÉTAT PRÉSENT ET FUTUR DE LA SOCIÉTÉ

11 S est élevé de nos jours au milieu de l'Europe chrétienne, au sein même de la civilisation, un État indépendant, qui de l'athéisme a fait sa religion , et de l'anarchie son gouvernement. Armé contre la société, cet État monstrueux a présenté tous les caractères d'une société; son souverain a été un esprit prodigieux d'erreur et de mensonge ; sa loi fondamentale, la haine de tout ordre : il a eu pour sujets tous les hommes tourmentés de passions haineuses et cupides; pour pouvoir et pour ministres des êtres profondément corrompus, ou misérablement séduits, qui, sous des dénominations, ou (les noms à jamais fameux, unis par les mêmes serments, et plus encore par les mêmes forfaits, ont commandé cette terrible action avec tous les moyens du génie, l'ont exécutée avec le dévouement aveugle du fanatisme.

A peine cette société de ténèbres a-t-elle été formée, et pour ainsi dire, constituée, que l'opposition nécessaire et métaphy-

sique entre la vérité et l'erreur, entre le bien et le mal, qui a commencé avec l'être lui-même, et durera autant que lui, est devenue extérieure et physique, et que la France, où cet état infernal s'est un moment rendu visible, enivrée d'un vin de prostitution et comme transportée par une fureur surhumaine, a envoyé ses principes, ses soldats et ses exemples à l'extinction de toute vérité, au renversement de tout ordre, et menacé de l'état sauvage l'Univers civilisé.

Le pouvoir de l'anarchie est détrôné, et les armées de l'athéisme ne sont plus; mais les exemples survivent aux succès et les principes aux exemples. Une génération a commencé dans la haine du pouvoir et dans l'ignorance des devoirs; elle transmettra aux âges suivants la tradition funeste de tant d'erreurs accréditées , le souvenir contagieux de tant de crimes impunis; et les causes de désordre, toujours subsistantes au milieu de la société, y reproduiront tôt ou tard leurs terribles effets, si les pouvoirs des sociétés n'opposent à ce profond système de destruction leur force infinie de conservation, si pour rendre à leur action sociale son eiBcace toute-puissante, ils ne reviennent à la constitution naturelle des sociétés; si enfin ils ne déploient toute la force des institutions publiques, pour combattre, pour arrêter les funestes effets des institutions occultes *.

C'est surtout en France qu'il est possible, qu'il est nécessaire de ramener le pouvoir et ses ministres à leur constitution naturelle, c'est-à-dire, de constituer la société. La France a toujours servi de modèle en bien comme en mal aux autres nations; et seule peut-être en Europe, elle est dans la situation où doit être une société pour se constituer définitivement ou parfaitement, parce qu'elle est, je crois, la seule qui soit parvenue aux limites que la nature a marquées à son territoire. Une nation arrivée à ce point ne doit plus, ne peut plus même avoir d'ambition que celle de s'y maintenir , ni se constituer

' Lisez les Mémoires pour servir à l'histoire du jacobinisme, par Barruel.

qu'en état défensif contre l'ennemi du dehors, et plus encore contre l'ennemi intérieur, l'esprit d'orgueil et de révolte qui, enchaîné, mais jamais détruit, toujours présent à la société parce qu'il est toujours vivant dans l'homme, entretiendra jusqu'à la fin, dans le sein de la société, comme dans le cœur de l'homme, une guerre intestine et opiniâtre. Car, qu'on ne s'y trompe pas : la société est un véritable état de guerre, de la vertu contre l'erreur , du bien contre le mal, de la nature qui veut la société de tous, contre l'homme qui tend à s'isoler de la société, ou plutôt à se faire à lui seul sa société, et le nom de Dieu des armées que prend l'Être créateur et conservateur du genre humain, ne signifie que le Dieu des sociétés. ^

Nous touchons à une grande époque du monde social. La révolution religieuse et politique à la fois, comme l'ont été toutes les révolutions, est une suite des lois générales de la conservation des sociétés, et comme une crise terrible et salutaire par laquelle la nature rejette du corps social les principes vicieux que la faiblesse de l'autorité y avait laissé introduire, et lui rend sa santé et sa vigueur première.

Ainsi, la révolution rendra au pouvoir en France la forw nécessaire pour conserver la société, cette force qu'il avait perdue à mesure qu'il en avait méconnu les véritables agents, et quelquefois exagéré l'action. « Les troubles ont toujours » affermi le pouvoir » , dit Motesquieu, qui observe le fait sans remonter au principe. Ainsi, la révolution ramènera l'Europe à l'i/w^Ve religieuse et politique, constitution naturelle-, du pouvoir de la religion, et du pouvoir de l'État, dont l'a écartée le traité de Westphalie. C'est en effet dans ce traité à jamais célèbre que fut posé, pour la première fois, et en quelque sorte consacré le dogme athée de la souveraineté religieuse et politique de l'homme, principe de toutes les révolutions, germe de tous les maux qui affligent la société, abomination de la désolation dans le lieu saint, c'est-à-dire, dans la société soumise à la souveraineté de Dieu. Ce fut alors que les chefs des nations, réunis dans l'acte le plus solennel qu'il y

ait eu depuis la fondation de la société chrétienne, reconnurent l'existence publique et sociale de la démocratie politique dans l'indépendance illusoire de la Suisse et des Provinces-Unies, et celle de la démocratie religieuse dans l'établissement public de la religion réformée et du corps évangélique ', et légalisèrent ainsi en Europe des usurpations de pouvoir religieux et politique qui n'avaient jusque-là reçu qu'une sanction provisoire et précaire dans les États partiels.

Les traités qui, tôt ou tard, mettront fin à la guerre présente seront, quelle qu'en soit l'époque, rédigés dans des principes tout opposés. On y préparera l'abolition de tous les gouverne- [ meuls populacier s f la constitution de l'Europe en grands Étals, j peut-être même le renversement du mur de séparation, qu'une 1 politique égarée par des haines de parti, avait élevé entre cer- I tains peuples et l'ancienne croyance de l'Europe chrétienne. Déjà nous voyons en Angleterre l'opposition à l'unité religieuse s'affaiblir, en môme temps que par l'accession de l'Irlande, et peut-être par d'autres événements qui se préparent, elle devient plus monarchique. La Russie, lasse du despotisme qui, comme dit Montesquieu, lui est plus pesant qu'aux peuples mêmes, s'élève à la constitution une et naturelle du pouvoir politique par la loi de la succession récemment promulguée; l'on aperçoit en même temps dans son gouvernement des dispositions non équivoques à se réunir à l'unité religieuse, à entraîner peut-être l'Orient dans son retour ; enfin , dans la

' On appelle ainsi dans la constitution gerraaniqae la ligue des princes protestants.

M. Davaux, un de nos plus habiles négociateurs à la paix de Munster, quoique chargé par sa cour de défendre les intérêts des protestants d'Allemagne, ne voulut jamais leur donner le litre d'évangélîques à moins, écrivait-il, que ce ne soit pour avoir détruit l'Évangile, comme on donne à Scipion le titre d'Africain pour avoir soumis l'Afrique.

On sait qu'Innocent X, par sa bulle du 26 novembre 1648, déclara nul tout ce qui s'était fait à Munster et à Osnabruch au préjudice de la religion catholique. Le temps, ce révélateur de toute vérité, a déjà justifié la sagesse de la cour de Rome, ou plutôt la prévision de la religion, et la chute des démocraties politiques annonce celle des démocraties religieuses.

France même, le pouvoir plus un cesse de persécuter la religion plus une, en attendant qu'il puisse lui prêter son appui : et chaque événement de cette époque à jamais mémorabk* hâte la révélation universelle de cette vérité fondamentale de la science de la société : que hoî's de l'unité religieuse et politique, il ny a pas de vérité pour l'homme, ni de salut pour la société.

Le génie le plus vaste, peut-être, qui ait paru parmi les hommes, Leibnitz, qui vivait au commencement de ce siècle, et qui, placé entre les revers qui affligèrent la vieillesse de Louis XIV et les troubles qu'annonçait la minorité de son successeur, osait au temps du plus grand épuisement de la France, prédire sa grandeur future, et écrire à son ami Ludolphe ces paroles remarquables : « Voulez-vous que je vous » dise plus clairement ce que je crains? C'est que la France » réduisant sous sa domination tout le Rhin, ne retranche » d'un seul coup la moitié du collège des électeurs, et que les » fondements de l'empire étant détruits, le corps lui-même » ne tombe en ruine » Leibnitz traçait dans ses Nouveaux Essais sur l' entendement humain ' ces lignes non moins prophétiques : « Ceux qui se croient déchargés de l'importune » crainte d'une providence surveillante et d'un avenir mena- » çant, lâchent la bride à leurs passions brutales et tournent » leur esprit à séduire et à corrompre les autres; et s'ils sont M ambitieux et d'un caractère un peu dur, ils seront capables » pour leur plaisir ou leur avancement de mettre le feu aux

» quatre coins de la terre, et j'en ai connu de cette trempe

» Je trouve même que des opinions approchantes s'insinuant )) peu à peu dans l'esprit des hommes du grand monde qui » règlent les autres, et d'où dépendent les affaires, et se glis- )) sant dans les livres à la mode, disposent toutes choses à la » révolution générale dont l'Europe est menacée Si l'on se

' Ce profond philosophe faisait très-pea de cas delà métaphysique de Locke, qu'il trouvait très-mince sur !a nature de i'àmc.

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» corrige encore de cette maladie d'esprit épidémique dont les » mauvais effets commencent à être visibles, les maux seront » peut-être prévenus; mais si elle va croissant, la Providence » corrigera les hommes par la révolution même qui en doit » naître : car quoi qu'il puisse arriver, tout tournera toujours » pour le mieux en général, au bout du compte... [Esp. de » Leibn.). » C'est-à-dire, pour le perfectionnement du général ou de la société, opinion conforme au système de ce grand homme, à cet optimisme religieux et philosophique que Voltaire n'a pas compris et qu'il a ridiculisé, et que tant d'autres ont soutenu et n'ont pas expliqué.

G'est-là, et là seulement cette perfectibilité sociale que nous annoncent, sans la connaître, des hommes dont les opinions font rétrograder la société, au moins par leurs conséquences, jusqu'à l'état d'ignorance et de férocité, et que repoussent, sans l'examiner, des écrivains qui hâtent les progrès de la société, en défendant contre l'irruption des barbares les principes de la morale, de la raison et du goût; contradiction remarquable, et qui prouve que l'erreur et la vérité ne sont souvent que le môme objet vu de deux points différents. Certes, les adversaires de la perfectibilité sont excusables de la méconnaître, lorsqu'elle leur est présentée par des hommes qui en morale, en politique, en littérature prennent le monstrueux et Vinouï pour le nouveau, qui croient avancer, lorsqu'ils ne font que tourner dans un cercle d'erreurs et de folies renouvelées des Grecs, et ne voient de bonheur pour les peuples que les richesses, et de progrès dans la société que les arts.

Je me hâte de passer à l'exposition des principes sur les- (juels la société est fondée. Ils sont abstraits comme les principes de toute science : s'ils n'étaient pas abstraits, ils ne seraient pas généraux : s'ils n'étaient pas généraux, ils ne seraient pas principes; mais l'application sera toujours à côté de la théorie, et les faits particuliers, sans cesse ramenés, rendront sensibles les vues générales.

CukP. II. ^^

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