‹ Œuvres de M. de Bonald (volume 4)Chapitre 13 sur 79 · LITRE I · texte numérisé non relu

LITRE I

Il faut revenir sur une assertion à laquelle le lecteur peutêtre n'a pas donné toute l'attention qu'elle mérite. Non-seulement la figure et la parole sont l'expression nécessaire de nos pensées à l'égard de ceux à qui nous voulons les communiquer; mais elles en sont l'expression nécessaire pour nous entretenir avec nous-mêmes ou pour penser. Ainsi nous ne pouvons tracer au dehors la figure d'un corps par le geste ou le dessin, sans en avoir en nous-mêmes la représentation ou l'image, car l'image est une figure intérieure, et la figure est une image rendue extérieure. Et de même nous ne pouvons émettre au dehors une parole ou la fixer par l'écriture, sans en avoir en nous-mêmes la prononciation intérieure. Ainsi penser, c'est se parler à soi-même d'une parole intérieure, et parler, c'est penser tout haut et devant les autres. Ainsi l'on peut regarder comme une vérité générale, qu'i7 est nécessaire d'avoir l'expression de sa pensée pour pouvoir exprimer sa pensée, ou bien, comme je l'ai dit ailleurs, que l'homme pense sa parole avant de parler sa pensée : proposition certaine, et qui explique le mystère de l'être intelligent.

Ainsi l'être intelligent conçoit sa parole avant de produire sa pensée, ainsi il y a conception et production de l'homme moral, comme il y a conception et production de l'homme physique; car c'est de la similitude des idées que naît la similiiude des expressions, autre axiome de la science de l'être intelligent [d).

Donc la parole n'est pas une invention de l'homme, puisqu'il ne peut y avoir même pensée d'inventer sans une parole qui exprime cette pensée. Donc le ris et les larmes, par lesquels

nous manifestons nos affections, vraies ou feintes, de plaisir ou de peine, sont des signes natifs ', au lieu que la parole et même le geste sont des expressions acquises, adventUiœ. Donc elles sont naturelles, c'est-à-dire conformes à la nature de l'être; car il n'y a rien de plus naturel à l'être qui doit acquérir que l'état acquis, et la perfection est l'état le plus naturel de l'être perfectible (e).

Ainsi Ihomme connaît les êtres par ses pensées, et ses propres pensées par leur expression. Ainsi, au lieu d'étudier la pensée de l'homme dans le sanctuaire impénétrable du pur intellect, comme on le fait aujourd'hui, il faut l'étudier, pour ainsi dire, dans le vestibule de la parole, et expliquer l'être pensant par l'être parlant, comme on connaît l'homme conçu dans le sein de sa mère, par l'homme produit au monde.

La pensée de l' homme est la représentation des êtres, fondement de X ontologie, ou de la science des êtres; la parole de l'homme est la représentation de ses pensées, fondement de l'idéologie, ou de la science des idées. « Comme il n'est aucun mot, dit le cé- » lèbre abbé de l'Épée, qui ne représente quelque chose, il » n'est aussi aucune chose, quelque indépendante qu'elle soit » de nos sens, qui ne puisse être expliquée clairement par » une analyse composée de mots simples, et qui en dernier » ressort n'ait besoin d'aucune explication. »

L'expression de nos pensées nous est transmise par les sens ^e la vue ou de l'ouïe; mais la pensée elle-même est distincte de son expression et la précède : c'est la conception qui précède

' L'homme seul peut rire, parce que le rire naît dun constraste ou rapport que l'homme seul peut saisir par la pensée, et voilà pourquoi rintelligence se peint principalement dans le sourire.

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