‹ Œuvres de M. de Bonald (volume 4)Chapitre 12 sur 79 · LIVRE I · texte numérisé non relu

LIVRE I

d'une femme voilée qui tienl un glaive et des balances. J'assimile l'être intellectuel au matériel, ou l'être matériel à l'intellectuel, et je dis : Une pensée prompte comme l'éclair, un éclair rapide comme la pensée. On voit la raison de toute métaphore, comparaison, parabole, hiéroglyphe, symboles, et la source commune des figures dans le style, des allégories dans le discours, des emblèmes dans les arts, qui consistent généralement à spiritualiser les images des corps, ou a matérialiser les idées d'êtres intellectuels, c'est-à-dire à figurer les idées, et à idéer les figures.

Les images et les mots sont donc plus que les signes de nos pensées; ils en sont l'expression, et de là vient que les mots s'appellent des expressions, et que l'on dit, avec raison, d'un homme qui parle : Il s'exprime bien ou mal.

L'homme a deux expressions de ses pensées, parce qu'il a deux pensées principales auxquelles toutes ses pensées se rapportent, pensée aux corps, pensée aux esprits. L'homme a deux signes de ses sensations, joie ou tristesse, parce qu'il n'a que deux sensations principales auxquelles toutes ses sensations se rapportent, sensation de plaisir, sensation de peine, et deux sentiments auxquels tous ses sentiments se rapportent, amour et haine. Ici la différence est sensible entre les signes et les expressions. Le rire et les larmes, signes de mes sensations de plaisir ou de peine, ne produisent pas sur ceux qui en sont témoins la même peine ou le même plaisir que j'éprouve; mais mon geste ou ma parole, expression dema pensée, éveillent en eux la même pensée qui m'occupe; ils n'ont pas senti ma joie ou ma douleur, mais ils pensent ma pensée. Si je conviens avec quelqu'un que je lui ferai signe que j'ai rencontré telle personne, en portant la main à mon chapeau, ce mouvement

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(>st un signe de ma pensée, qui suppose une parole qui a précédé et se confond avec elle; c'est une sorte d'écriture en «•hiffres, dont celui à qui je parle a la clef. En un mot, je désigne mes affections, j'exprime mes pensées; et telle est la différence des signes des affections aux expressions des pensées, (juune expression juste ne peut rendre qu'une pensée, au lieu qu'un signe dénote des affections quelquefois opposées, comme les larmes, signe de douleur, qui désignent aussi l'excès de la joie.

Cette distinction entre les expressions et les signes n'a pas été assez observée par l'idéologie moderne.

Si l'homme ne connaît les êtres que par ses pensées, s'il ne connaît ses pensées que par leur expression, il ne connaît donc les êtres matériels que par les images qui les figurent à son esprit, comme il ne les fait connaître aux autres que par les images sous lesquelles il les leur figure : il ne connaît les êtres intellectuels que par les paroles qui les nomment à sa propre pensée, et il ne les fait connaître aux autres que par les paroles qu'il leur dit, et si une image rend présent ou représente un objet matériel, une parole rend présent aussi ou représente un être intellectuel.

Donc tout être matériel qui ne peut pas être figuré ne peut pas être connu; il n'est pas dans les pensées de l'homme, il n'est pas : donc tout être intellectuel qui ne peut pas être nommé n'est pas dans les pensées de l'homme, il n'est pas. Il faut nier ce principe, ou se résoudre à admettre une longue série de conséquences.

Donc tout être matériel qui est ou peut être figuré, existe

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ou peut exister. Donc tout être intellectuel qui est ou peut être nommé, est ou peut être, et l'on peut défier tous les philosophes de l'univers de figurer ou de nommer un être impossible; car comment ce qui n'est ni ne peut être pourrait-il être représenté ou rendu présent par le nom ou par la figure?

Donc toutes les pensées de l'homme sont vraies ou représentatives de l'être.

3Iais avec des pensées vraies, l'homme porle des jugements faux, et suppose entre les êtres des relations qui ne sont pas ou qui ne peuvent pas être, et comme il a deux sortes do pensées, il tombe dans deux sortes de jugements faux, l'un d'imagination qu'on appelle fiction, l'autre d'idée qu'on appelle erreur. -

J'ai l'image d'une femme, d'an poisson, de chants, de rochers; ces pensées sont vraies et représentatives de ce qui existe. Je forme un jugement de toutes ces pensées, et j'imagine une femme-poisson qui habite des écueils où elle attire les navigateurs par ses chants; je forme un jugement d'imagination qui est faux, parce que cet être appelé sirène n'existe pas : ce jugement s'appelle une fiction.

J'ai l'idée de sagesse, de force, de préférence; ces pensées sont vraies ou représentatives de ce qui est. J'en forme un jugement, et je pense ou je dis que la force est préférable à la sagesse : ce jugement est faux, parce qu'une force qui l'emporte sur la sagesse nest plus force, mais faiblesse; ce jugement s'appelle une erreur.

li y a celte diiférence entre les faux jugements de l'imagination et les faux jugements de l'intelligence, entre la fiction et l'erreur, que l'erreur manque de vérité, et la fiction seulement de réalité. Une sirène n'existe pas; mais il n'est pas impossible qu'elle existe, puisque je ne la figurerais pas, si elle était impossible, et que je conçois distinctement que la môme puissance qui a fait les femmes et les poissons, peut faire un être qui soit l'un et l'autre à la fois (c). Au lieu qu'une force préférable à la sagesse ne peut pas être, puisqu'elle cesse d'être force à l'instant qu'elle se préfère à la sagesse, et parce que cette force préférable à la sagesse ne peut pas être, je ne puis pas la nommer, commej'ai nommé si'rèwe; je ne connais pas de mot qui exprime une force préférable à la sagesse, et pour en faire mieux sentir l'impossibilité, on n'a qu'à traduire sagesse par ce qui doit diriger, et force par ce qui doit être dirigé, et l'on verra qu'il est impossible ou contradictoire que ce qui doit obéir soit préférable à ce qui doit commander.

Ainsi un faux jugement d'imagination manque de réalité, un faux jugement dans les idées pèche contre la vérité; l'un conduit à l'inexistence actuelle, l'autre aboutit à la contradiction, et c'est mal à propos que Condillac élève des difficultés sur cette épreuve infaillible de l'erreur dans nos jugements.

Ainsi les hommes n'inventent pas les êtres, ils les déplacent, et supposent entre eux des rapports. Ils peuvent se tromper dans leurs jugements, mais leurs pensées ne les trompent pas.

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