‹ Œuvres de M. de Bonald (volume 4)Chapitre 15 sur 79 · LIVRE I · texte numérisé non relu

LIVRE I

leur donnent, en quelque sorte, de leur intelligence, comme ils leur ont donné de leur corps. L'enfant exprime par le geste et même par \v. dessin les objets qu'il a vus, comme il exprime par la parole les idées qu'il a entendues; mais il ne parle pas plus sans avoir entend», qu'il ne figure sans avoir vu, La parole «st la monnaie du commerce des intelligences entre dies, représentative de toutes les idées, comme la monnaie est représentative de toutes les valeurs. Un langage inconnu dans un pays est une monnaie qui n'a pas de cours, et qui n'est pas marquée au coin du prince. L'interprétation des langues étrangères est une opération semblable à celle de la banque, qui , pour traduire la monnaie étrangère en monnaie nationale, observe les différences et en tient corapte.

Je reviens à la supposition de nos sophistes. La nature fait naître î'bommc en société, et ses vices l'isolent. TSos philosophes, au contraire, commencent par isoler l'homme, et lui font inventer la société. Il fau- (iiait s'expliquer nettement sur cette question. Croit-on que dans aucun temps l'homme ait pu naître de la seule énergie de la matière en fermentation, et qu'il en ait reçu l'admirable mécanisme de l'organisation de son corps et le prodige de son intelligence? Si les partisans de Condillac repoussent cette hypothèse, pourquoi en font-ils la base de leur système"? S'ils admettent un Dieu créateur, pourquoi refuser de reconnaître un Dieu législateur ou conservateur?

Pourquoi recourir à des absurdités pour expliquer l'exercice nécessaire de facultés nécessaires à l'homme ? Peut-on admettre qu'une intelligence infinie ait créé l'homme, et supposer que, telle qu'une marâtre cruelle, elle ait abandonné son existence sociale au hasard de ses inventions, en sorte que si un homme n'eût pas assez d'esprit pour inventer ia parole, le genre humain tout entier serait aujourd'hui dans un état bien au-dessous de celui des plus vils animaux? Le sauvage de l'Aveyron a certainement la faculté de penser et d'articuler. Depuis deux ans, on l'instruit avec zèle et intelligence, et il n'a pas même de gestes imitatifs d'aucune pensée, quoiqu'il montre du doigt quelques objets présents relatifs à ses besoins.

Sans doute, le moyen de la première transmission de la parole laite à l'homme nous est inconnu, et l'imagination n'en fournit aucune image; mais la raison conçoit et peut démontrer qu'il est impossible, c'est-à-dire contre la constitution physique et morale de l'homme, qu'il puisse inventer l'expression de ses pensées, car ce serait inven'.cr son

286 LÉGISLATION PRLMITIVE.

propre être intellectuel. Cette démonstration purement lakonnelle est suffisante, puisque l'bomme ne reçoit de certitude infaillible que de sa raison, et non de ses sens, et que l'imagination elle-même ne mérite aucune créance sans l'attestation et le visa de la raison. Et prenez garde que dans la question qui nous occupe, si la raison parle, l'imagination se tait; il n'y a pas entre elles conflit de juridiction, et l'imagination ne fournit pas d'images contraires aux perceptions de ma raison, au lieu que dans la démonstration des asymptotes, que personne ne révoque en doute , la raison et l'imagination sont en opposition formelle ; car la raison se démontre à elle-même par le calcul que deux lignes prolongées à l'infini et s'approchant toujours ne peuvent jamais se rencontrer. L'imagination, au contraire, se figure nettement que deux lignes, s'approchant continuellement , doivent finir par se rencontrer en un point , et la raison elle-même murmure contre le calcul qui la subjugue, et trouve malgré elle de la contradiction à admettre deux lignes infinies qui s'approchent toujours et s'évitent sans cesse.

Il faut faire ici une observation importante sur la rectitude de nos jugements. La rectitude des jugements sur les objets purement physiques tient à la force de nos passions : un homme intempérant juge en général très-bien des jouissances physiques, et un homme intéressé, de la bonté d'un marché; mais la rectitude du jugement en morale tient à la répression de nos passions , et voilà pourquoi l'habileté dans certaines affaires va rarement avec l'habitude de certains devoirs. « Les enfants du siècle, dit le grand maître, sont plus prudents en » afl'aires que les enfants de lumière. »

Quand nous disons que la parole est nécessaire pour penser, il faut entendre la parole des images comme celle des sons. Les sourds-muets pensent par images et parlent par gestes. Les mots qu'on leur transmet arrivent à leur esprit par les yeux, comme au nôtre par les oreilles, et sont pour eux une image, et pour nous un son. Et pour nous-mêmes, quand nous ne faisons que penser, les mots ne sont pas un son , ils ne sont qu'une image. Le mot cause réveille dans un homme instruit l'idée de cause, et il porte avec lui sa signification; je crois que, pour un sourd-muet, il ne marche jamais sans l'image de \ effet qu'on lui a donné pour exemple, et ils sont comme des enfants qu'on instruit perpétuellement avec des tableaux et des comparaisons sensibles. Les partisans de l'invention du langage veulent que le geste ait conduit à la parole. Le geste ne peut être d'aucune manière l'élément d'im son. et

Page 1