‹ Œuvres de M. de Bonald (volume 4)Chapitre 16 sur 79 · LIVRE I · texte numérisé non relu

LIVRE I

il y a entre eux l'infini. C'est, au contraire, parce que les horaraes s'entendent par le moyen du geste, que jamais ils n'auraient songé à inventer la parole, si la parole pouvait être une invention ; car là où il y aurait un moyen suffisant de s'exprimer, il n'y aurait jamais de motif nécessaire ou de raison suffisante d'en inventer un autre.

(<?) Les hommes ont des images avant d'avoir des idée?; ils voient les corps avant de connaître les esprits. De là vient que les enfants et les peuples naissants gesticulent beaucoup, et même dessinent volontiers. Il est évident que le dessin est un geste fixé , car le geste significatif d'une chose n'en exprime que les contours, et les premiers dessins des peuples et des enfants ne sont aussi que des contours et des linéaments sans ombres et sans relief. Le premier progrès est de colorer les objets, le dernier d'y mettre les ombres, et l'on peut dire qu'il faut être fort éclairé pour apercevoir les efTets de la lumière sur les corps. Les hiéroglyphes étaient une écriture de contours, un dessin des objets. Aussi les hommes ou les peuples qui pensent beaucoup par images^ s'expriment beaucoup par gestes, et aiment les arts d'imitalion.

[f) Le lecteur le moins attentif remarquera combien ces locutions familières, ?rt ^jaro/e, expression de notre intelligence, et son image; fille de la pensée, et ])ar laquelle la pensée se produit; ne faisant qu'un avec la pensée, et cependant en étant distinguée; née de la pensée et son égale, etc., etc.; combien, dis-je, toutes ces locutions, qui développent le mystère de l'homme, s'accordent avec celles que la religion emploie pour mettre à notre portée le mystère de la nature divine, en qui elle nous montre aussi une parole éternelle ou verbe, expression de l'intelligence suprême et image de sa substance; fils de Dieu, et cependant égal à son père, par lequel il se jyroduit et se manifeste, etc., etc., etc. Je laisse ici le lecteur à ses reflexions; mais qu'il ne s'effraie pas de ce rapprochement. Ce n'est pas une vaine parole, que l'homme a été fait à l'iniage et à la ressemblance de la Divinité; et Bossuet lui-même, Iraitant ces hauts sujets, dit : « Et nous-mêmes, n'avons-nous pas en » nous une intelligence dont notre parole est le fruit ? »

Ces deux propositions, l'intelligence divine n'est connue que par son verbe , V intelligence humaine n'est connue que par sa parole , peuvent servir à instruire le chrétien dans la science de l'homme, et celui qui croirait n'être que philosophe dans la science de Dieu. En effet, le chrétien persuadé par la foi de la première proposition , se prouverait à lui-même par la raison de la vérité de la seconde, et irait ainsi de Dieu

à l'homme : le philosophe, après s'être prouvé à lui-même par la raison la vérité de la seconde proposition , pourrait en conclure la première, et verrait en nous-mêmes la raison des locutions les plus étonnantes de la religion, et irait ainsi de l'homme à Dieu ; car, encore une fois, on peut démontrer à la raison que notre pensée n'est exprimée à l'esprit des autres, n'est connue à notre propre esprit que par la parole.

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