‹ Œuvres de M. de Bonald (volume 4)Chapitre 4 sur 79 · DU POUVOIR SUBORDONNÉ, APPELÉ PROPREMENT POUVOIR · texte numérisé non relu

DU POUVOIR SUBORDONNÉ, APPELÉ PROPREMENT POUVOIR

Quoi qu'il en soit des deux systèmes que nous venons d'exposer sur le pouvoir souverain de vouloir et de faire pour la conservation de la société, il est vrai, et dans toutes les opinions, que les Lommes ne connaissent une volonté que par le signe qui l'exprime, et que les sens transmettent à leur esprit, et qu'ils ne reçoivent une action que par ses effets sur leurs sens.

Ce sont-là les conditions ou lois générales de l'union des deux substances, êtres ou facultés qui constituent l'homme, la pensée et le mouvement, la volonté et l'action, l'àme et le corps; et si cet ordre était dérangé, tous les rapports entre les hommes seraient renversés, toutes les lois illusoires et toute société impossible.

En effet, Dieu exécute sa volonté; il agit donc par les lois générales qui sont l'expression de sa volonté, comme étant le résultat des rapports entre les êtres créés; et tant que cette volonté subsiste , il ne peut rien contre ces lois , parce qu'il ne peut rien contre sa volonté. Il y a des lois générales qui gouvernent le monde sensible, ou des corps, et des lois générales qui gouvernent le monde social, le monde des intelligences. Ces lois ne peuvent pas être opposées les unes aux autres, car alors Dieu se contredirait lui-même; il n'y aurait plus ni ordre matériel, ni ordre social; il n'y aurait plus rien : car les êtres ne sont que dans un certain ordre , et en vertu de certaines lois.

C'est une loi générale de l'ordre social ou moral, que l'homme tel que nous le connaissons (et nous ne pouvons pas connaître un homme autre que nous, ni raisonner dans cette hypothèse), que l'homme, dis-je, connaisse la pensée par la parole qui l'exprime; et c'est une loi générale de l'ordre physique et du monde des corps, que cette parole soit manifestée par des signes que le son transmet à l'ouïe, ou que des figures tracées présentent aux yeux, et que cette parole soit parlée ou écrite par des êtres semblables à l'homme qui parle ou qui écrit.

Dieu, pour faire connaître à l'homme ses volontés, ne peut donc renverser les lois qui sont aussi ses volontés, et il n'y aurait plus de société possible entre Dieu et l'homme, si Dieu agissait par des lois étrangères à la nature de l'homme, et à son état présent ou futur. Dieu fera donc parler ou écrire des hommes pour instruire les hommes, et de quels autres moyens, en effet, proportionnés à la nature humaine, l'Etre suprême pourrait-il se servir? Car qu'on y prenne garde, l'homme ne peut pas imaginer le moyen de l'action de la suprême puissance, parce que les sens corporels qui lui transmettent des images et des sensations, n'ont rien de commun avec l'être simple. Mais laraison de l'homme peut concevoir la raison des volontés de la suprême sagesse, parce que la raison humaine, qui n'est que la perception de la raison des êtres, est non égale, mais semblable à la suprême raison, et faite à sa ressemblance. Dieu ne pourrait donc instruire les hommes par lui même, et sans la médiation d'êtres semblables à l'homme, qu'en parlant lui-même à toute la société ; ou en éclairant chaque individu par une inspiration particulière. 1° Mais Dieu ne pourrait se faire entendre luimême et immédiatement de tout un peuple à la fois, sans changer les lois ordinaires des sensations humaines, détruire tout libre arbitre par cette action humaine, puisqu'elle s'exercerait sensiblement sur des hommes, et surhumaine tout à la fois, puisqu'elle serait constamment contre le système de l'homme; car, comme un peuple s'éteint et se renouvelle con-

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tinuellemeut, il faudrait supposer, à tout instant et en tout lieu, cette instruction immédiate perpétuellement subsistante dans la société pour l'instruction successive de toutes les générations; supposition évidemment inadmissible, qui, contrariant également la nature de l'homme physique et l'ordre constant des communications sociales, place l'homme hors de la société, ou la société hors du temps.

« Cette intervention extraordinaire, dit G. Bonnet, ne serait- » elle pas un miracle perpétuel? et un miracle perpétuel » serait-il bien un miracle? et une pareille intervention serait- » elle bien dans l'ordre de la sagesse? »

2° La supposition que Dieu fasse connaître ses volontés sociales ou générales à chaque individu par une inspiration particulière, laisse la société sans garantie contre l'enthousiasme qui raconte des visions, ou la fourberie qui en invente; et ce moyen individuel et privé ne peut, sans contradiction, être proposé pour règle à la société. C'est ce qui a perdu les sectes protestantes qui, à la place d'une autorité visible parlante et écrivante qu'elles ont rejelée, ont érigé le sens privé et l'inspiration particulière en loi générale et constante de la société; fanatisme insensé, qui peut consacrer toutes les visions et légaliser tous les forfaits!

Les deux moyens de communication immédiate de Dieu aux honîmes, que nous venons d'exposer, ou d'une pensée sans parole et par inspiration à chaque homme, ou d'une parole de l'être incorporel, entendue immédiatement par des êtres corporels, sont donc également contraires aux lois générales de l'ordre présent et dans lequel nous vivons. Ils ne sont donc pas; et c'est proprement du fanatisme, que de supposer entre les êtres, comme le fait Jean-Jacques Rousseau, des moyens de communication hors de l'ordre naturel et constant. « Ce » que Dieu veut qu'un homme fasse , dit-il, il ne le lui fait » pas dire par un autre, il le lui dit lui-même, et l'écrit au

» fond de son cœur »

Il y a dans ce passage autant d'erreurs que de mots. Où sera

donc la règle publique et sociale des actions humaines? Chaque homme sera donc juge de ce qui est écrit au fond de son cœur, puisque seul il y peut lire. Et sur quelle loi la société pourrat-elle juger celui à qui Dieu a parlé lui-même, ou condamner des actions dont l'homme assurera avoir lu l'ordre écrit au fond de son cœur? Comment dans un État, les tribunaux jugeraientils les coupables, si le prince n'eût intimé à ses sujets les lois, qu'en parlant à l'oreille de chacun d'eux?

Les sophistes, comme Toussaint et Helvétius, qui ont nié le pouvoir du père et les devoirs des enfants, et Jean- Jacques lui-même qui a étouffé les sentiments paternels, n'avaient donc sur ce premier objet des affections de l'homme et de ses obligations, 7'ien d'écrit au fond de leur cœur ? Cette écriture peut faire image dans une déclamation et arrondir une phrase; mais on ne fonde pas la société sur une métaphore, et le christianisme qui entend bien mieux les intérêts de la société, et l'ordre des relations des êtres entre eux, loin de nous livrer chacun à notre sens privé et à nos inspirations personnelles, nous défend d'écouter les révélations même d'un ange, si elles étaient contraires â la parole ou à l'écriture, expression publique de la volonté du souverain, manifestée à la société.

Cette théorie des lois générales de l'ordre moral de l'univers sur lequel je me suis étendu à dessein, est la considération la plus vaste que la méditation puisse offrir aux pensées de l'homme. Le sentiment de la constante régularité de cet ordre général est le fondement de tout ordre particulier dont l'homme ici bas est l'instrument, quand il n'en est pas le ministre, et qui fait que l'homme domestique travaille avec la certitude de recueillir le fruit de son labeur, et que l'homme ^uhVicagit avec la certitude qu'il résultera du bien de son action. Je sais que des chrétiens plus pieux qu'éclairés craignent d'ôter quelque chose à la puissance divine, s'ils ne lui accordent que d'être souverainement absolue, et qu'ils voudraient encore qu'elle fut perpétuellement arbitraire; ils s'indignent dans l'amertume de leur zèle ou dans l'impatience de leur humeur,

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de voir luire le soleil sur les méchants comme sur les bons; ils voudraient faire descendre le feu du ciel sur les villes coupables, et qu'une catastrophe générale punît des désordres particuliers; mais le vrai philosophe franchit par la pensée le court espace des lieux et des temps; il voit l'ordre éternel, universel, nécessaire, dominant tout ce qui est temporaire et local, et l'homme rebelle à ces lois constantes, ramené à l'ordre par le châtiment, s'il n'y est pas revenu par le repentir.

Les sophistes qui abusent de tout ont dit, et sous toutes les formes, que la prière que l'homme adressait à la Divinité était inutile ou même absurde, puisqu'elle ne pouvait changer les lois générales de l'univers. Sans doute, l'homme religieux ne demande pas à l'Être suprême de suspendre la marche des lois générales, mais d'arrêter les effets de ses passions et de celles des autres qui l'empêchsnt d'être en harmonie avec ces mêmes lois générales qui vont à la vérité sans lui, mais hors desquelles il ne peut lui-même vivre bon et heureux. Or, cette demande est raisonnable; parce que les passions humaines peuvent être changées ou comprimées ; puisqu'elles ne sont réglées par aucune loi, et qu'elles agissent même contre toutes les lois. Dieu, dira t-on, connaît nos besoins. Sans doute, mais il veut que nous les connaissions nous-mêmes, puisque c'est la première condition nécessaire pour être soulagé; il veut surtout, que nous implorions son secours ; et ce rapport du sujet au pouvoir est lui-même une loi générale de l'ordre social, comme le rapport du pouvoir au sujet. Au reste, il est conséquent que ceux qui nient que Dieu ait parlé aux hommes, ne veuillent pas que l'homme parle à la Divinité, et] qu'ils ne connaissent plus de devoir, là où ils ne voient pas de pouvoir.

Dieu emploie donc des moyens dans l'ordre de la nature humaine, pour intimer aux sociétés humaines ses volontés suprêmes; il se sert d'un être humain pour parler aux hommes, parce qu'il est naturel, c'est-à-dire, dans l'ordre des communications établies, qu'un homme parle pour que tous entendent, qu'un homme commande pour que tous obéissent; et il est

naturel encore et conforme aux perceptions de notre raisouj que cet homme envoyé de Dieu pour instruire ses semblables, accrédite auprès d'eux sa mission divine, et que toujours conformément à la nécessité de la correspondance entre la volonté et l'action, il paraisse le ministre d'une action divine, puisqu'il s'annonce comme l'organe des volontés divines '.

' La question particulière de l'action divine ou des miracles, signe auquel on contredit, ne peut pas en être une entre les théistes et les athées, puisqu'elle rentre dans la question générale de l'existence de Dieu. Elle est donc uniquement agitée entre les théistes; mais elle serait aujourd'hui plus éclaircie, peut-être, si l'on eût proportionné l'attaque à la défense, si l'on eût senti que rien n'était plus propre à établir la vérité des faits de ce genre que d'en prouver la nécessité, je veux dire, la conformité aux rapports naturels des êtres en société, et aux lois générales de l'ordre qui les régit; et qu'en même temps que les uns soutenaient par l'histoire ce que les autres attaquaient avec les armes de la critique, ils eussent aussi défendu par des raisons métaphysiques ce que l'on combattait par des arguties de dialectique.

Cette discussion eût prouvé qu'il y a une raison plus générale, plus de raison par conséquent, pour croire, dans une hypothèse donnée, un fait surhumain, que pour croire un fait purement humain; et c'est uniquement et précisément ce qui fait que les mêmes hommes, des hommes sages, qui ont versé leur sang pour la croyance de l'un, n'auraient mis assurément aucun intérêt à soutenir l'autre.

En effet, étant donnée la raison la plus générale possible, la raison de l'éta- Uissement de la société religieuse universelle (et elle existe sous nos yeux ), je conçois la raison d'une (/uémorijinstantanée que le législateur donne en preuve de la vérité de sa doctrine, et i'idée un rapport juste et naturel entre action forte et volonté sage. A la vérité, je ne vois rien, pas même de succession de temps, entre la volonté et l'action , entre le commandement du médecin et la guérison du malade; et là où je conçois par ma raison une raison générale, et la plus générale possible à cette volonté, je n'imagine pas, par aucune entremise de mes sens, le moyen particulier de cette action.

Dans la guérison successive de la même maladie par les voies ordinaires, je conçois une raison, celle de rétablir un homme d'une infirmité physique, raison individuelle et particulière, si je la compare à celle du rétablissement de l'humanité même de l'état d'ignorance et d'erreur. Je vois, il est vrai, entre la volonté et l'action , le médecin et le patient, un milieu ou moyen : ce sont des paroles, des opérations, des remèdes, de temps enfin pour tout cela ; mais ce serait une grande erreur de croire que j'en conçoive davantage la raison de tant de parlage, d'instruments et de matières; c'est-à-dire, leur rapport avec l'effet produit, et la cessation plus ou moins prompte do cet état de mon corps appelé fièvre, inaccessible même aux conjectures ; ni que les

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Ainsi nécessité (on sait que ce terme ne signifie en philosophie que la conformité aux rapports naturels des êtres), néces-

chimistes et les botanistes aient au fond une autre raison à donner que celle de Molière de la question : pourquoi l'opium fait dormir? Et quoique mes sens perçoivent ici une succession d'hommes et de choses, bien loin d'y idéer un rapport avec l'effet produit, toutes mes idées se confondent; je ne vois plus même des rapports, et je me perds dans le vague dos probabilités, lorsque j'observe que les mêmes hommes et les mêmes choses produisent, dans des cas qui me paraissent semblables, des effets opposés entre eux comme la vie et la mort, et que les malades meurent plus souvent qu'ils ne guérissent, effets dont l'un est aussi inexplicable que l'autre. Que le médecin guérisse seul à l'instant et d'un mot, ou avec une ordonnance, et le secours du temps, des hommes et des drogues, la raison humaine n'idée rien, absolument rien du rapport ou raison particulière du moyen qu'il emploie; et toutes choses égales toits cet aspect, elle a de plus pour croire ce fait surhumain, dans la circonstance donnée, une raison générale qu'elle ne peut avoir pour le fait humain, parce qu'il est évident que le législateur de la société a, pour opérer la guérisond'un malade, une raison surhumaine et bien autrement importante que celle du médecin pour traiter ses pratiques.

Le témoignage de mes sens ou des sens d'autrui, qui peuvent, avec certaines conditions, remplacer les miens (et la société et la vie entière roulent sur cette compensation), me rapportent donc des mystères d'un côté ou d'autre, même des prodiges, c'est-à-dire, des effets dont le rapport est inconnu avec le moyen qui les opère; et s'il y a miracle d'une part, c'est-à-dire, action ^aite pour une cause divine, générale, sociale, action où l'Être éternel agit sans succession de temps, l'Être simple sans composition de parties, l'Être infini sans disposition de lieux, il y a, pour croire ce fait hors de l'ordre commun des faits, mais non contre l'ordre général des possibilités, une raison hx)rs de l'ordre commun des motifs contingents et particuliers, mais non contre l'ordre des idées générales et nécessaires, et la raison suffisante de croire s'y trouve abondamment; car il y a plus de raison pour croire le général que le I»rticulier, le nécessaire que le contingent, l'être de Dieu que l'existence de l'homme.

Au reste, il est singulier que les détracteurs les plus acharnés des mystères et des miracles soient les médecins , de tous les hommes ceux qui proposent à notre simplicité le plus de mystères, et qui, à la lettre, opèrent sous nos yeux le plus de prodiges, puisqu'ils ôtent et donnent la vie par les mêmes moyens en apparence, et sans qu'ils puissent plus que nous, connaître le rapport du moyen employé à l'effet produit; et c'est ce qui a fait leur réputation de sorcellerie, dans un temps, et de science dans un autre.

La résurrection d'un mort appartient à un autre ordre de possibilités, et au système des lois générales de l'ordre futur, état qui n'est pas étranger h l'homme, puisque tous les peuples en ont eu l'idée, et qui n'est peut-être pas impénétrable à la raison humaine; et Ch. Bonnet a prouvé qu'elle peut aller

silé, 1" que le souverain donne la mission, 2° que le pouvoir parle en son nom, 3° que les sujets entendent ses ordres; trois lois générales, résultat des rapports de la nature physique et morale des êtres : donc trois vérités nécessaires, relatives l'une à l'autre, et absolument inséparables, que le plus profond interprète de la science de la société renferme toutes sous cette conclusion courte et pressante : La croyance vient de Touïe. Comment entendront-ils, si on ne leur parle? comment leur parlera-ton, si l'on n'est envoyé?

Le peuple aussi, quand il exerce sa prétendue souveraineté, envoie des hommes qui se prétendent organes de ses volontés et minstres de son action, des hommes à qui il permet de vouloir, et surtout de faire. Dieu à cause de Vincorporéité et de la simplicité de son être, n'agit pas immédiatement et sans médiateur, sur l'homme sensible; le peuple par la raison contraire et à cause de sa multiplicité même, ne peut être entendu quand il parle, ni faire quand il se meut ; et si les Hébreux persuadés de la disproportion de l'action immédiate de la Divinité à la faiblesse des organes humains, craignaient, nous dit leur historien, que Dieu leur parlât lui-même de peur qu'ils ne mourussent, nous savons, par une expérience récente, que la volonté du peuple souverain prononcée aussi du haut de la montagne, avec le bruit du tonnerre et le fracas de l'orage, donne infailliblement la mort à la société où elle se fait entendre.

Les livres révérés des chrétiens confirment par leurs récits, et le paganisme par ses fables, cette croyance de l'univers, que la Divinité incorporelle manifeste sa présence à la société

loin sur ce sujet. Au reste, les sophistes eux-mêmes n'ont pas cru que la durée indéfinie de la \ie de l'homme, prodige à peu près du même ordre que sa résurrection, fût contraire aux lois générales de la nature humaine, puisque Condorcet espère et annonce, dans un ouvrage posthume, qu'on découvrira quelque jour le secret, il n'ose pas dire de ne pas mourir, mais de prolonger indéfiniment son existence.

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des ôtres corporels, par l'entremise d'êtres semblables à eux, et le raisonnement en établit la nécessité ', je veux dire la conformité à l'ordre constant et aux lois générales de notre nature.

Ces êtres humains, organes des volontés souveraines dans la société, et ministres de l'action souveraine, s'appellent proprement pouvoir, puisqu'ils ont le vouloir et le faire sur la société; et l'on dit effectivement le pouvoir en parlant des chefs visibles de toute société : pouvoir paternel, ecclésiastique, politique, etc.; mais ce pouvoir est subordonné au pouvoir suprême du souverain. Dieu ou peuple, puisqu'il ne fait, après tout, que manifester sa volonté suprême, et exécuter en son nom son action suprême.

Or, je vais plus loin, et j'avertis ici le lecteur de chicaner opiniâtrement le principe, de peur d'être forcé d'admettre la conséquence.

Le pouvoir existe donc, sous un nom ou sous un autre, dans toute société; mais j'avance comme un fait : Que l'unité ( même physique de -pouvoir existe toujours dans toute société, c'est-à-dire, qu'il n'y a jamais qu'un seul homme à la fois qui énonce une volonté, et commande une action dans la société. Ainsi ^ le fait prouve l'unité physique, comme la raison démontre la nécessité de l'unité morale; car elle dit, que s'il y avait à la fois dans la société deux volontés et deux actions, il y aurait bientôt deux sociétés.

Je n'ignore pas que les apparences et le langage usuel sont contraires à cette assertion; mais il faut dans les sciences morales, comme dans les sciences physiques, corriger le témoignage des sens, expliquer les apparences, et remonter aux éléments du langage. « L'homme sage, dit le Prophète, ne

' Nécessaire, en métaphysique, ne veut pas dire obligé, mais tel qu'il ne peut être autrement sans ehoquer la nature des êtres. Ainsi, l'amour d'un fils pour son père ^s\. nécessaire ou conforme à la nature de ces êtres; mais ii n'est ^n?-ohïigé, puisque plusieurs enfants se refusent à cet amour.

» jugera pas toujours sur le rapport de ses yeux ou de ses )) oreilles *. »

1° A commencer par la société domestique ou la famille, il est évident qu'un homme unique est pouvoir, et qu'il ne peut y en avoir deux. Les lois de la nature physique établissent la nécessité de cette unité physique, et les lois de la nature sociale qu'on appelle les lois politiques et civiles, surtout les lois romaines, la confirment et l'élendent. Quelques sophistes ont méconnu le pouvoir domestique ou paternel , et des lois rédigées sur leurs systèmes ont porté atteinte à ce pouvoir, le premier dans l'ordre du temps, de tous les pouvoirs humains, et supposant égaux entre eux des êtres qui ne sont que semblables, ont brisé le pouvoir marital, et affaibli, anéanti même le pouvoir paternel. Les mêmes hommes, entraînés par les mêmes principes, ont méconnu la nature du pouvoir public, et comme ils avaient soustrait les enfants dès l'âge des passions à l'autorité domestique, ils ont soustrait les peuples à l'autorité publique dans la crise des révolutions, en leur permettant de s'insurger contre le pouvoir, et même de le déposer; et ils ont ainsi légalisé la révolte dans la société domestique, et la révolte dans la société publique, état affreux, impossible même de société, et le nec plus ultra du désordre social ^

2" L'unité physique de pouvoir est évidente dans la monarchie, puisque monarchie ne veut dire quunité de pouvoir. Il est intéressant de remarquer que la nature de l'hommepouvoir est exprimée à découvert dans les langues des peuples du nord de notre continent, qui, seuls dans l'univers connu, forts de la nature et de ses lois, conservèrent la simplicité native de leur langue antique et la sagesse de leur constitution

' Non seeundum visionem oculorum judicabit, neque secundum auditum aurium arguet. Isaïe.

- On sait que les Romains renfoncèrent le pouvoir domestique à l'instant où par leur révolution politique ils affaiblissaient le pouvoir public. Kous avons fait tonl le contraire. Aussi les Romains conservèrent longtemps leurs mœurs, et nous avons achevé de perdre les nôtres.

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primitive, contre V artifice de la langue des Romains, et les combinaisons laborieuses de leurs institutions démocratiques.

Dans toutes les langues d'origine scytique, celtique, germanique, teutonne, etc., et depuis la Moselle jusqu'au Kamtschatka, l'homme revêtu du pouvoir public s'appelle Kœnig, King, Kan, Chagan, Kien, mots qui ont tous pour racine le verbe Kœnnen, qui, dans leur langue, signifie pouvoir, et que ces peuples disent familièrement Yhomme qui peut, comme nous disons, emphatiquement, potentat. 11 n'est pas inutile d'observer que ces langues paraissent n'être que les diverses dialectes d'une langue extrêmement ancienne de la haute Asie ; berceau des hommes et des sociétés. L'étymologie et la remarque sont de Leibnitz.

3° L'unité physique de pouvoir est certaine même dans les États populaires, aristocratiques ou démocratiques; car c'est au fond le même gouvernement. Le nombre des hommes qui prétendent au pouvoir ou l'exercent, peut importer beaucoup à la tranquillité d'un État, mais il ne change rien à la nature de sa constitution.

J'ai honte d'énoncer une vérité aussi simple : mais à travers toutes les formes dont se compose la législation dans un Etat populaire, le nombre de ses députés est le parlage de ses orateurs, je ne vois qu'un homme qui propose une loi et des hommes qui l'acceptent; car si deux voulaient la proposer à la fois, il faudrait, de nécessité physique, donner la parole à l'un et lôler à l'autre. Une assemblée législative n'est donc à la lettre et physiquement qu'une loterie de pouvoir où on le tire à chaque délibération. L'avis qui prévaut et qui passe en loi, est une volonté qui dirige Vaction du gouvernement. Celui qui la émis a donc eu réellement, dans ce moment et pour cette circonstance, le vouloir et le faire. Il a donc été \e pouvoir du jour et du moment; et que le vote ait été public ou secret, qu'on ait voté par appel nominal ou par assis et levé, il a prononcé entre les votants, comme le Roi en son conseil. Quand un homme propose une loi et qu'un autre la combat, le pouvoir

est incertain entre eux; et s'il la modifie, et que la loi passe avec la modification, ce sont deux pouvoirs qui se sont rapidement succédé, puisque ce sont deux volontés qui sont chacune devenues loi.

Voilà pourquoi toute assemblée doit être en nombre impair, ou avoir la faculté de s'y réduire en cas de partage, et qu'on suppose même ce nombre impair là où il n'est pas, en supposant un votant qui n'existe point, ce qu'on appelle donner à quelqu'un la voix prépondérante, car le nombre impair est celui où Vunité excède, domine : sans cela, cent mille opinions pourraient ne jamais devenir une volonté, cent mille bras ne jamais faire une action, et cent millions d'hommes ne jamais former une société. C'est ce que dit ou veut dire Montesquieu : « Le peuple est monarque par ses suffrages, qui sont ses vo- » lonlés. Ce monarque a toujours trop ou trop peu d'action : » quelquefois avec cent mille bras, il renverse tout; quel- » quefois avec mille pieds, il ne va que comme un insecte. )>

On voit la raison des troubles éternels dont les Etats populaires sont agités. Là où chacun peut à son tour être pouvoir, il est impossible que plusieurs à la fois ne veuillent être pouvoir \

à" L'unité même physique de pouvoir existe nécessairement dans la société religieuse, ou la société de Dieu et de l'homme; car en admettant l'existence de l'un et de l'autre, il y a entre l'être volonté et action infinies, similitude, donc rapports; inégalité, donc dépendance; rapports et dépendance, donc société.

Il est évident que toutes les religions publiques, et môme les sectes qui ont paru sur la terre, soit avant, soit depuis la

' Si l'on me reprochait de donner dans des abstractions, je répondrais qu'il n'y a rien de moins abstrait que l'unité physique. Ce reproche serait beaucoup mieux adressé aux partisans de la souveraineté du peuple. Je me rappelle qu'il parut quelques jours avant le 18 fructidor un petit ouvrage, dans lequel un homme d'esprit disait : Le chef-d'œuvre du gouvernement représentatif est que le pouvoir y est abstrait. Ce pouvoir abstrait a retenu cet écrivain en prison réelle pendant deux ans.

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religion chrétienne, les sectateurs de Mdise, de Zoroastre, de Confucius, de Mahomet, de Manès, à'Arius, d'Eutychès, de Montan, de Jean Huss, de Luther, de Calvin, etc., reconnaissent tous un homme pour fondateur, législateur, réformateur : car tous ces mots ont ici le même sens, soit qu'il se soit dit inspiré de Dieu, soit que ses disciples lui aient cru des lumières supérieures à celles des autres hommes; et même nos philosophes sont les échos de Spinosa, de Bayle, de Voltaire, de Jean-Jacques Rousseau, A'Eelvétius, etc. Partout enfin l'homme qui soumet la volonté des autres hommes à ses opinions religieuses ou politiques, et leur action religieuse ou politique au culte ou au gouvernement qu'il établit; cet homme, dis-je, a le vouloir et le faire sur d'autres hommes; et quelque soit son nom, son rang et sou titre, il rend les autres hommes sujets de son pouvoir.

Cette unité physique de pouvoir, cet être humain existe dans la religion chrétienne, que ses fdèles regardent comme le développement et la perfection du théisme; et ils ont, à ce sujet, une croyance fort ancienne et fort répandue. Celte croyance a une raison; car rien n'est sans une raison d'être, et voici celle qu'ils en donnent.

Le pouvoir existe comme un rapport entre le souverain et le sujet, pour les unir tous deux, les rendre uns de volonté et d'action, en conformant la volonté faihle, imparfaite, variable, contingente du sujet à la volonté parfaite, générale, nécessaire du souverain, et rendre l'action conservatrice du souverain réellement présente et sensible au sujet.

Le pouvoir est donc milieu, moyen, médiateur, car tous ces mots sont synonymes entre le souverain et le sujet; lien de l'un à l'autre, il àoii -participer de l'un et de l'autre; il doit être l'un et l'autre, pour les unir tous deux : et comme la raison conçoit qu'un corps peut seul être moyen de continuité entre deux corps, elle dit avec la môme clarté qu'un être esprit et corps peut seul être moyen à' union entre un esprit et des êtres esprit et corps. Ici le souverain est Dieu, le sujet est homme;

le pouvoir sera donc Dieu-homme rapport du souverain au sujet, non pas /brce, mais nécessaire, c'est-à-dire conforme aux rapports naturels entre les êtres dans la société, et aux lois générales de leur union. Mais si la raison de l'homme, semblable à la raison suprême, conçoit la raison de cet Être divin, ses sens, trop disproportionnés à la puissance infinie, ne rapportent rien à sa pensée qui puisse lui faire imaginer le moyen de cette prodigieuse opération.

Tel est l'être Dieu-homme, que les chrétiens reconnaissent et révèrent comme le législateur et le pouvoir de la société générale ou catholique, suivant la force du mot grec ', êtrelien, ou médiateur entre deux êtres, mediator unius non est: entre deux êtres semblables, mais inégaux, qui puisse les unifier en quelque sorte en divinisant l'homme et humanisant Dieu même, c'est-à-dire, en rendant les volontés humaines conformes à la volonté divine, et l'action divine ou le culte, semblable en quelque sorte à l'action humaine, sensible et extérieure comme elle, in similitudinem hominum factus et habitu inventus ut homo, qui fasse ainsi, que l'homme connaisse Dieu ou répare le crime de l'avoir méconnu, empêche que Dieu, par l'opposition nécessaire, invincible qu'il a à toute imperfection, ne détruise l'homme, et conserve ainsi rédempteur, réparateur, libérateur de l'homme. Dieu à l'homme et l'homme à Dieu.

Les chrétiens soutiennent que cette croyance, inimaginable dans ses moyens, est non-seulement compréhensible ou raisonnable dans SCS motifs, rationabile obsequium, mais qu'elle est même profondément philosophique, parce qu'elle est parfaitement conforme aux rapports naturels, ou à la raison des

' Général ou universel ne vent pas dire commun, mais nécessaire oa conforme aux rapports naturels des êtres. Ainsi la vérité est toujours générale, môme lorsque l'erreur est commune. La religion chrétienne n'en est pas moins a religion générale ou universelle, même, s'il était possible qu'il n'y eût pas de chrétiens. Ainsi les vérités mathématiques étaient des vérités générales, même avant qu'elles fussent connues des géomètres.

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êtres, dont la perception claire ou obscure, bornée ou infinie, forme, ou plutôt est la raison humaine et même la raison divine.

Il y a donc (je ne parle encore que de la société religieuse) un pouvoir divin et des pouvoirs humains, comme il y a une souveraineté de Dieu et une souveraineté de l'homme.

La société soumise au pouvoir divin sera forte et durable; celle soumise au pouvoir de l'homme sera faible et variable : là, selon les chrétiens, est la raison de l'imperturbable fixité de la religion chrétienne, de son insurmontable et tranquille résistance à toutes les persécutions et à la plus destructive de toutes, celle du temps, du développement successif des vertus qu'elle enseigne, et du perfectionnement de tous les peuples qu'elle éclaire, et la raison des éternelles variations des sectes et de leur disparution insensible. En eifet, la société doit être impérissable là où le pouvoir est immortel , et elle doit être changeante et périssable là où le pouvoir peut finir et n'est que celui des hommes. Celle-ci est à peine formée, qu'elle est en proie à la rivalité des hommes qui aspirent au pouvoir, et qui, avec un droit égal à vouloir el a faire, se croient tous des talents supérieurs pour vouloir et pour faire, et ne reconnaissent aucun arbitre public de leurs droits, aucun juge légal de leurs talents, aucun régulateur certain de leurs opinions, puisque le sens privé et l'inspiration particulière sont des dogmes fondamentaux de leur société. Ces sectes peuvent se prolonger, mais elles ne sauraient s'affermir : l'imperfection de ces pouvoirs humains entraîne nécessairement vers le néant la société qu'ils ont fondée. Avec le temps , on juge le législateur; l'enthousiasme se refroidit, l'illusion se dissipe, l'homme seul reste et paraît, et comme fait dire Voltaire au plus célèbre de ces fondateurs de religions humaines :

Mon empire est détruit si l'homme est reconnu.

Or, ce sont des faits; et déjà l'Europe voit la religion chré-

tienne renaître, pour ainsi dire, de ses cendres, et les sectes rivales descendre lentement au tombeau. L'indifférentisme introduit par la philosophie ne tuera que l'erreur.

Il nous reste quelques réflexions à faire sur le système social des chrétiens.

Ce système s'accorde parfaitement ayec ce que nous avons dit de l'origine du pouvoir, organe des volontés du souverain, et ministre de son action, puisque l'Homme-Dieu , que les chrétiens révèrent comme le législateur et le pouvoir de leur société, dit en mille endroits, en parlant de lui-même, qu'il n'enseigne rien que ce qu'il a appris de son Père, qu'il ne fait pas sa volonté, inais la volonté de celui qui Va envoyé; et ailleurs, que tout pouvoir lui a été donné au ciel et sur la terre; et que les premiers et les plus savants interprètes de sa doctrine, ministres de son pouvoir, disent de lui en mille manières, que toute paternité (c'est ainsi qu'ils appellent le pouvoir) tire son nom et son titre de lui au ciel et sur la terre; c'est-à-dire qu'il est la source et le type de tout pouvoir divin et humain.

Ici se présente d'elle-même une réflexion d'une haute importance.

La raison ne peut pas admettre le système des chrétiens, et supposer au milieu de la société des êtres pensants, un pouvoir pareil à celui d'un Homme-Dieu parlant et agissant dans la société au nom de Dieu même, sans observer des effets généraux, proportionnés à la grandeur et à la perfection d'une cause aussi générale. Si ce pouvoir n'a pas toujours été réellement préiient à la société, son influence, depuis qu'il a daigné se manifester aux hommes, a dû être sensible sur le perfectionnement de la société et le sort de l'humanité même. La question ainsi posée se réduit à des faits sociaux ou généraux, c'est-à-dire, extérieurs et visibles. Or, on peut avancer romme un fait évident de nos jours, après la longue expérience que l'univers a faite du christianisme, comme un fait dont la certitude est une démonstration historique de la vérité de la religion chrétienne, qu'à considérer les temps anciens et

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modernes, il y a oppression de l'humanité dans toute société politique et religieuse où il n'y a pas connaissance, adoration et culte de l'Homme-Dieu.

Qu'on y prenne garde : je dis l'humanité, et non pas l'homme; c'est-à-dire, que l'oppression est dans les lois, même lorsqu'elle n'est pas dans les mœurs; qu'elle est dans l'état public ( religieux ou politique) de la société, même lorsqu'elle n'est pas dans son état domestique ou dans la famille : ce qui veut dire que l'oppression de toutes les faiblesses de l'humanité, de la faiblesse du sexe par le divorce, la polygamie, la prostitution religieuse; de la faiblesse dé l'âge, par l'exposition publique ou le meurtre des enfants, les amours infâmes, etc.; de la faiblesse de la condition, par l'esclavage, les jeux sanglants de l'arène, la mutilation , les sacrilices du sang humain, l'anthropophagie, l'oppression morale, par les absurdités de l'idolâtrie, du mahométisme, de la divination, des sortilèges (car les peuples toujours deviennent crédules en cessant détre croyants) ; que toutes ces oppressions, dis-je, ont pesé légalement et sans réclamation, et pèsent encore sur l'humanité, toutes à la fois ou seulement quelquesunes, dans toutes les nations qui n'ont pas été ou qui ne sont pas chrétiennes, et même se retrouvent et s'aperçoivent encore aujourd'hui, quoique sous des formes plus adoucies, chez tous les peuples qu'une fausse philosophie a écartés de la pureté et de la perfection du christianisme.

Los ignorants qui vont sans cesse exagérant les désordres des chrétiens et les vertus des sages du paganisme , ne s'aperçoivent pas qu'ils ne remarquent des vices chez les chrétiens, que parce que la société chrétienne est essentiellement vertueuse, comme ils ne remarquent des vertus ailleurs, que parce que les autres sociétés sont essentiellement vicieuses En effet, chez les chrétiens, si le désordre est dans les mœurs, l'ordre est dans la loi sur laquelle l'autorité peut et doit toujours redresser les mœurs : au lieu que chez les peuples idolâtres ou non chrétiens, lors môme que les mœurs sont

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réglées, le dérèglement est dans la loi à laquelle les mœurs finissent toujours par se conformer; car la loi corrompt, par ce qu'elle ne défend pas, comme par ce qu'elle ordonne. C'est ce qui fait que chez les Romains la loi qui permettait le divorce, triompha enfin des mœurs qui le repoussaient. Les anciens disaient : Quid leges sine moribus vanœ proficiunt? parce que dans leur état imparfait de société, des mœurs devaient corriger les lois vaines, puisqu'elles étaient corrup- / trices; et nous devons dire : Quid mores sine legibus....? parce \ que dans notre état parfait de société des lois sages sont et doivent être la règle de mœurs corrompues, puisque letat public, ou la société régie par les lois, doit protéger, défendre et conserver l'état domestique ou la société régie par les tmmrs : et si les mœurs ne sont pas meilleures dans les États chrétiens, c'est uniquement la faute des hommes dépositaires des lois, règle inflexible des mœurs; et les révolutions sont, à la fois, le résultat nécessaire et le châtiment exemplaire de leur négligence. Ainsi, l'enfant chrétien ne naît pas avec plus de lumières que l'enfant idolâtre : l'homme chrétien ne vit pas avec moins de passion que l'homme païen ou mahométan. Peut-être même qu'un plus grand développement de son intelligence et un frein plus présent et plus sévère à ses actions, rendent ses passions plus industrieuses et plus irritées, et augmentent ainsi la force de son âme en ajoutant à l'activité de ses désirs; mais la société chrétienne est meilleure que la société qui ne l'est pas, et l'enfant naît et l'homme vit au milieu d'un état de choses où il trouve le pouvoir, c'est-à-dire, la volonté qui fait vouloir le bien, et la force qui le fait acconvpUr. S'il }' a des desordres dans les mariages entre chrétiens, il n'y a pas d'adultère légal ou de divorce; s'il y a des enfants abandonnés, ou même victimes inconnues de l'incontinence, il n'y a plus d'exposition publique et d'infanticide légal '. S'il y a des hommes opprimés par la violence, il n'y a

' On a TU récemment une allcinle portée à la loi qui punit de mort ce

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plus d'esclaves par la loi '; s'il y a des rivalités entre les peuples, il n'y a plus, comme l'observe Montesquieu, de droit barbare de guerre; enfin, s'il y a des passions violentes sur la terre, il n'y a plus dans les États chrétiens de lois injustes et oppressives, hors dans ceux où les doctrines philosophiques les ont introduites, malgré la religion chrétienne.

Je me résume : la souveraineté sur la société est dans Dieu selon les uns, dans le peuple selon les autres. Le pouvoir religieux ou politique sur la société est dans un être humain , organe de la volonté du souverain, et ministre de son action. Ici, Jean-Jacques Rousseau est tombé dans une contradiction manifeste. « Pour que le gouvernement soit légitime, dit-il, » il ne faut pas que le gouvernement (c'est-à-dire, le pouvoir) » se confonde avec le souverain , mais qu'il en soit le mi- » nislre. Alors la i^ionarchic elle-même est république. » Rien de plus vrai. Mais cet écrivain, en faisant du peuple ou des hommes le pouvoir ou le gouvernement, confond visiblement le pouvoir et le souverain, et détruit ainsi la légitimité du gouvernement qu'il veut établir, au lieu que ceux qui regardent Dieu comme le souverain , et un être humain comme le pouvoir mettent évidemment entre le souverain et le pouvoir cette distinction qui constitue, selon Rousseau et la raison, la légitimité de la société.

Ici se présente une haute question : Le pouvoir est-il institué par les sujets, et y a-t-il entre les sujets et le pouvoir un pacte ou contrat social? Non. 1° Il n'y a pas de pacte social dans la famille entre le père et les enfants qui ne naissent pas volontairement de tel homme plutôt que de tel autre.

2" Il n'y a pas de contrat social dans la société religieuse, ni dans la religion chrétienne où le pouvoir Homme-Dieu est d'une nature supérieure aux hommes, ni dans les autres re-

trime invisible presque toujours à l'œil de la justice; car, ce n'est que la religion du baptême qui a fait cesser dans les États cette horrible coutume.

' Les maîtres en Amérique n'ont point droit de vie et de mort sur leurs esclaves, différence qui ne permet pas de comparaison avec l'esclavage ancien.

ligions où l'acquiescement aux opinions d'un homme esl involontaire, puisqu'il est l'effet d'une conviction quelconque, coupable sans doute , lorsqu'elle est le fruit d'une ignorance volontaire dans les uns , ou d'une indocilité présomptueuse dans les autres.

3" Il n'y a pas de contrat social dans la société politique. 1" Il n'y a pas lieu au contrat avant l'institution du pouvoir; car il faudrait pour cela que l'institution du pouvoir fût arbitraire. Or, le pouvoir est nécessaire; il ne dépend pas de la société de l'admettre ou de le rejeter, puisqu'une société ne peut exister sans pouvoir. Bien plus, une loi, ne fut-ce que celle qui réglerait les formes à suivre pour faire la loi; un ho'tame, ne fut-ce que celui qui l'aurait proposée, aurait toujours précédé cette prétendue institution du pouvoir, et le peuple aurait obéi avant de se donner un maître. Bien loin, dit M. Bossuet, que le peuple en cet état (sans loi et sans pouvoir) pût faire un souverain, il n'y aurait pas même de peuple.

2° Il n'y a pas lieu au contrat après l'institution du pouvoir, puisqu'il n'y a plus alors entre les parties cette égalité nécessaire pour la validité du contrat, et qu'il n'y a plus entre le pouvoir et le sujet d'autre rapport naturel que celui de la dépendance. Les sujets doivent au pouvoir, mais le pouvoir doit au souverain pour l'intérêt des sujets. La raison des devoirs ne se trouve que dans le pouvoir; et c'est parce que les pères ne doivent directement rien à leurs enfants, que les enfants ne peuvent directement rien sur leurs pères, et que Dieu s'est réservé la punition des pouvoirs; et je Vexercerai, dit-il luimême. Même dans un contrat entre parties égales, les hommes ne se doivent les uns aux autres que parce qu'ils doivent tous également au pouvoir qui a reçu leurs engagements; et ôtez Dieu de ce monde, il n'y a plus d'autre raison au devoir que la violence, parce qu'il n'y a plus d'autre titre au pouvoir.

Enfin, si l'on prétend que le peuple peut choisir un homme pour le revêtir du pouvoir, il est aisé de répondre que jamais peuple n'a choisi sans une raison qui est elle-même une loi,

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et presque toujours la plus impérieuse de toutes, la loi des événements. Mais, même dans ce cas, où le peuple propose des lois conformes à la nature de la société, et alors ce sont les volontés de l'Etre suprême qu'il exprime; ou il propose des lois contre la nature des sociétés, des lois qui sont sa volonté propre, comme le serait celle de faire passer le pouvoir aux femmes, ou d'en revêtir une partie des sujets, et alors la nature ne ratifierait pas le contrat, et les troubles qui naîtraient de ces lois mêmes viendraient, tôt ou tard, punir le peuple qui l'aurait proposée, et le pouvoir qui l'aurait acceptée.

Le pouvoir est donc préexistant à toute société , puisque le pouvoir constitue la société, et qu'une société sans aucun pouvoir, sans aucune loi, ne pourrait jamais se constituer. Il est donc vrai de dire que le pouvoir est primitivement de Dieu : potestas ex Deo est, qui en a mis la nécessité dans la nature des êtres, et la règle ou la loi dans leurs rapports. Mais, comme il y a une souveraineté de Dieu et une souveraineté de l'homme, il y a un exercice divin ou légitime du pouvoir, et un exercice humain, vicieux et purement légal, selon que les lois que le pouvoir porte comme ia volonté du souverain, et qui dirigent l'action sociale, sont justes ou injustes, conformes ou non à l'ordre et aux rapports naturels des êtres dans la société; car une société sans aucune loi serait une contradiction dans les termes, parce qu'il y aurait impossibilité dans l'idée.

Nous traiterons donc des lois dans le chapitre suivant.

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