‹ Œuvres de M. de Bonald (volume 4)Chapitre 5 sur 79 · DES LOIS · texte numérisé non relu

DES LOIS

» Legem bonam à malà, nuliâ aliâ nisi naturali » nornià dividere possutnas. Cic. de hg.

La loi est l'expression de la volonté du souverain, promulguée par le pouvoir, pour être la règle du sujet.

Elle est donc la volonté de Dieu selon les uns, la volonté des hommes ou du peuple selon les autres, et tous ont raison, en quelque sorte, puisqu'elle est (j'entends la loi juste) la volonté de Dieu parlée par l'homme, pour être entendue des hommes; mais la loi a des éléments ou sa raison, et c'est ce qu'il faut considérer.

Il existe des rapports entre les êtres physiques, et des rapports entre les êtres moraux ou sociaux, et ces rapports résultent de leur similitude et de leur coexistence.

Entre les êtres physiques, il existe des rapports de distance, d'étendue, de mouvements dont l'ensemble forme le système général du monde physique, assure sa conservation, et s'appelle aussi la nature des êtres physiques.

Entre les êtres moraux, il existe des rapports d'amour, de volonté et d'action, dont l'ensemble forme le système général du monde moral et social, et maintient l'ordre qui doit régner entre les êtres qui le composent : « Cet ordre, dit Malebranche, » qui est la loi inviolable des esprits, » et qui s'appelle la nature des êtres moraux; « l'ordre de la nature, dit C. Bonnet,

» est le résultat général des rapports que j'aperçois entre les » êtres. »

Ces rapports sont naturels, puisqu'ils sont par cela seul que les êtres sont : ils sont nécessaires, puisque les êtres ne peuvent sans eux être conservés dans l'état propre à leur nature physique et morale.

Ainsi, sans le mouvement qui vivifie, anime et féconde toutes les parties de l'univers matériel, il n'y aurait plus bientôt ni végétation, ni reproduction, ni vie; et sans les rapports d'amour, qui unissent entre eux les êtres intelligents, il n'y aurait plus d'ordre entre ces êtres ni par conséquent de société.

Ces rapports sont donc parfaits puisqu'ils sont ce qu'ils doivent être pour assurer la reproduction des êtres physiques et l'ordre entre les êtres moraux.

Ces rapports naturels, nécessaires, parfaits sont l'ouvrage de la volonté de Dieu même, qui en créant librement les êtres a produit les rapports nécessaires' qui existent entre eux. Ainsi, le potier ne peut former un vase sans lui donner une figure et un poids quelconques; et en le plaçant dans son atelier, il le met en rapport nécessaire de distance avec tout ce qui l'entoure. Cette réflexion sert à concilier en Dieu la volonté indépendante qui crée, avec l'action nécessaire qui conserve tant que la volonté a résolu de conserver.

Les rapports entre les êtres sont en eux-mêmes et indépendamment de la connaissance que nous en avons, mais ils n'existent pour nous que lorsqu'ils sont imprimés et connus. Alors, ils s'appellent lois. Et, comme il j a des rapports entre les êtres physiques, et des rapports entre les êtres moraux, il y a des lois pour les uns comme pour les autres; et l'on dit, les lois du mouvement, comme l'on dit, les lois de la société.

' Il est très-différent de dire que Pieu a produit nécessairement les rapports, ou de dire que Dieu a produit des rapports nécessaires ; car nécessairement, adverbe, veut dire forcément, inévitablement; et nécessaire, adjectif, n'est, dans la langue métaphysique, que le superlatif de naturel.

Noos ne parlerons ici que de ces dernières; mais il j a peutêtre de grandes analogies entre les unes et les autres.

S'il y a une vérité générale universellement convenue entre les hommes, une vérité qui fasse établissement, comme dit Leibnilz, c'est que les lois sont le résultat des rapports naturels entre les êtres. Lex est ratio profecta à naturâ rerum , dit Cicéron.

« Les lois sont des rapports nécessaires qui dérivent de la » nature des êtres, dit Montesquieu. » « Les rapports naturels » et les lois doivent tomber toujours de concert sur les mômes » points, dit Jean-Jacques Rousseau. » « Les lois de la na- » lure résultent essentiellement des rapports qui sont entre » les êtres, dit C. Bonnet. » Tous les publicistes, absolument tous, tiennent le même langage; et cette uniformité est un signe certain de la vérité. La loi n'est donc pas uniquement le rapport, mais le résultat et la manifestation des rapports. Ainsi c'est un rapport naturel que le tils hérite de son père, et il devient loi, lorsqu'il résulte, qu'il sort au dehors, qu'il est produit ou manifesté dans un testament. De là vient que l'homme n'est pas coupable uniquement pour manquer à un rapport naturel, mais qu'il faut encore qu'il ait eu connaissance de la loi qui manifeste ce rapport. In lege cognitio peccati.

Donc les lois sont, selon les théistes, l'expression de la volonté de Dieu, auteur des rapports 'qui sont entre les êtres, comme créateur des êtres eux-mêmes.

L'état de société est celui où les rapports entre les êtres sont manifestés dans les lois, expression de la volonté du souverain.

« Si les lois sont le résultat des rapports parfaits entre les » êtres, et l'expression de la volonté de l'être infiniment par- » fait; l'être imparfait et fini, l'homme, quand même il pour- » rait dans son imperfection découvrir ce rapport, n'a point f) en lui la raison de son expression ou de la loi, c'est-à-dire. » qu'il n'y a pas de raison pour qu'il donne sa volonté pour

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» loi à des êtres égaux à lui, » dit le vrai théiste, qui, toujours conséquent à lui-même, voit le législateur suprême dans le souverain pouvoir, comme il a vu le souverain pouvoir dans !a cause première. « Il est donc nécessaire que Dieu daigne » révéler à l'homme la connaissance de ces rapports en les » manifestant par des lois, expression de sa volonté. Mais, » entre des êtres intelligents, il existe un rapport naturel >j qu'une expérience journalière et constante nous découvre; » c'est que l'homme, s'il a des idées, ne les connaît, n'en a la » conscience que par les signes qui les revêtent, et que les » sens qui les reçoivent transmettent à son esprit, et prin- » cipalement par la parole, signe exclusif des idées générales » ou sociales; et le Créateur lui-même, législateur suprême de » de la société, ne déroge pas aux lois dont il a mis la néces- » site dans la nature physique et morale de l'homme, et qu'il » a posées comme le fondement de toute société.

» Dieu fera donc entendre une parole à l'homme • ; et » comme cette parole entendue d'un homme ou d'une famille, » dans un lieu et dans un temps déterminé, doit être, sans » altération, entendue de tous les hommes, dans tous les lieux » et tous les temps, puisque cette parole leur enseigne ce )> qu'il leur importe le plus à tous de savoir, leurs rapports » avec les êtres semblables. Dieu rendra cette parole fixe, )) universelle et perpétuelle par Y Écriture, qui n'est qu'une » parole fixée pour tous les lieux, tous les temps et tous les » hommes.

» Il doit donc y avoir, continue le théiste, une parole di- « vine pour l'instruction de l'homme, fixée par une Écriture » divine qui puisse conserver et transmettre cette parole pour » l'instruction des sociétés. Et comme la raison me démontre » la nécessité de cette parole et de cette écriture, les faits m'en )> apprennent l'existence. »

Effectivement les théistes conservent avec une grande vé-

' Voyez le cliap. III.

nératioii un livre où ils croient lire la parole divine, ce qu'ils appellent XÈcriture par excellence, parce qu'ils y trouvent écrites, à ce qu'ils croient, les lois, résultat des rapports les plus naturels, et qui, outre sa prodigieuse antiquité, à laquelle aucune écriture humaine ne peut atteindre, présente des caractères frappants d'une intelligence sublime , et d'une connaissance profonde des devoirs de l'homme et des lois de la société.

Telle a été dans tous les temps et chez tous les peuples, la foi de l'univers aux communications divines faites à l'homme par la parole, parlée ou écrite, que tous les anciens législateurs ont assuré que la Divinité leur avait parlé pour les instruire de ses volontés, et que, dans tous les temps, les peuples les plus célèbres ont révéré des livres ou des écritures, comme dépositaires de la parole divine.

Certes, elles avaient de nobles sentiments de la dignité de l'homme, ces nations qui voulaient et croyaient n'obéir qu'à Dieu; et ils en ont une idée bien abjecte, ces hommes qui veulent absolument n'obéir qu'à l'homme, et qui s'appellent libres, quand ils reçoivent les lois de leur égal, cl égaux, quand ils lui en imposent; comme si l'homme et tous les hommes ensemble avaient sur l'homme un pouvoir dont la raison fût en eux-mêmes, et non dans la Divinité souveraine de tous les hommes, et que l'homme eût une raison d'obéir à un pouvoir qu'il ne regarde, ni comme l'organe, ni comme le ministre, pas même comme l'instrument du souverain universel. C'est en vain que ces hommes si dociles nous disent qu'ils ne se soumettent à une loi, que parce qu'ils l'approuvent; car outre qu'ils obéissent souvent à des lois qui ont été portées sans eux, ou même contre leur volonté exprimée, ils ne font pas attention que l'adhésion à une loi est toujours forcée. En eflet, que cette adhésion ait pour principe l'ignorance ou les lumières, un esprit convaincu est, suivant la force môme de l'expression, un esprit soumis, vaincu, asservi. Or, ce joug imposé à l'homme pensant, indifférent dans les sciences phy-

siques livrées à nos vaines disputes, Ihomme n'a en lui-même aucune raison de le recevoir de l'homme dans les sciences morales d'où dépend le règlement des volontés et la direction des actions sociales, parce qu'en sa qualité d'homme, il n'a pas une volonté inférieure à celle d'un autre homme, et il n'en trouve pas davantage la raison dans l'homme de qui il fait la volonté, et qui ne naît pas avec d'autres besoins, et ne vit pas avec d'autres passions. On voit la raison pour laquelle les nouvelles doctrines en morale excitent, entre les hommes, bien d'autres débats que les nouveaux systèmes en physique; et, comme l'a dit un philosophe, les hommes disputeraient des vérités géométriques les plus évidentes, si de leur démonstration il naissait des devoirs dans la société.

. A la nécessité des communications faites aux hommes par une parole divine, parlée et écrite, est inséparablement liée la nécessité que l'homme ait reçu de la Divinité l'art de parler, et môme l'art aussi prodigieux de l'écriture, non de l'écriture des images, appelée hiéroglyphique, symbolique, etc., etc., qui n'est que le dessein des objets, et qui a été connue de tous les peuples-enfants; mais l'écriture des idées, l'écriture phénicienne ou plutôt hébraïque, et qui est celle des peuples civilisés; écriture qui fixe le son, qui parle aux yeux et donne un corps à la pensée; « art divin, s'écrie Cicéron, qui a renfermé dans un » petit nombre de signes les combinaisons infinies de la voix » humaine : Ex hac ne tibi terrenâ mortalique naturâ concre- » tus is videtur qui sonos vocis, qui infiniti videbantur, paucis » litterarum notis terminavit *? »

' Il serait aisé de prouver, 1" que l'art de faire voir l'idée par Vécritun, est aussi incompréhensible en lui même que l'art de la faire ouïr par la parole. Je dis Vidée, car il faut bien distinguer cette écriture de l'écriture hiéroglyphique ou des images, avec laquelle, comme l'observe très-bien Duclos, elle n'a aucun rapport. 2' Que l'origine de cette écriture a été attribuée par les anciens aux peuples de la Palestine, qu'ils appelaient généralement Phéniciens, cl qui sont les Hébreux. Phœnices primûm, etc. 3° Que les fables débitées, sous mille formes, jiar les Grecs sur le Mercure Trismégiste, sur V Hermès des

Puisque les rapports naturels entre les êtres sociaux sont manifestés aux hommes par une parole et une écriture divines, et que le résultat de ces rapports s'appelle loi, il y a donc deux modes de loi; loi^ parlées ou traditionnelles, lois écrites ou publiques; et de là suivent deux états de société.

La société est un fait extérieur, visible par certains caractères qui la constituent société ; et je vois effectivement dang l'univers deux espèces de société, et dans chaque espèce, deux états successifs de société parfaitement correspondants l'un à l'autre dans chaque espèce.

Je vois partout, 1° une société entre l'homme et l'homme, c est-à-dire, entre des êtres semblables, mais non égaux ; société rendue sensible par une action soumise à certaines lois, résultat de certains rapports entre les êtres, et dirigées vers une lin, qui est la production et la conservation d'êtres semblables;

Égyptiens, sur Thaut, Thau, etc., prétendu ministre d'un roi d'Egypte, l'un ou l'autre, selon les Grecs, inventeurs de l'art d'écrire, ne sont évidemment que la tradition défigurée de l'intervention de la Divinité dans l'invention des arts nécessaires à la société; car Mercure, Hermès, Tlinut, Theutates des Gaulois, et Gott des Germains, ne sont que le nom de Dieu. Ainsi, on retrouve le peuple de Dieu à la tête de toutes les sociétés, de toutes les traditions, de toutes les histoires, même de toutes les fables, de toutes les institutions nécessaires, à la tête de tout. Certes il y a peu de réflexion à croire que les peuples à leur enfance aient inventé d'eux-mêmes cet art prodigieux, qu'encore les peuples-enfants, Chinois et autres, peuples à sensations, qui tous écrivent leurs images, n'inventent pas, même aujourd'hui et d'après nous, et Condorcet en a fait la remarque. Je me contenterai de rapporter une observation bien naïve de Duclos sur ce sujet. « L'écriture, dit-il, n'est pas née comme » le langage, par une progression lente et insensible; elle a été bien des siècles » avant que de naître, mais elle est née tout à coup et comme la lumière ;. ... » une fois conçu, cet art dût être formé presque en même temps. » Ce passage, qui fait de l'invention de l'art d'écrire un prodige plus étonnant que de l'invention même de l'art de parler, est décisif contre l'opinion de ceux qui attribuent cette découverte à l'homme, condamné par sa perfectibilité même à avancer lentement dans la route de la perfection. Il prouve en même temps que l'écriture, moyen de la société publique, a dû naître postérieurement de beaucoup à la parole, moyen de la société domestique; les faits sont ici d'accord avec le raisonnement, et la société, ainsi que chaque homme, a eu la parole avant d'avoir Vécriture.

et je retrouve dans cette société les trois personnes sociales caractéristiques de toute société, le pouvoir, le ministre et le sujet.

2° Une société de l'homme, cause seconde, être subordonné, avec l'Être suprême, cause première; êtres par conséquent semblables, mais non égaux; société rendue sensible par une action soumise à certaines lois, résultat de certains rapports entre les êtres, et dirigée vers une fin, qui est de produire et de conserver dans l'être fini la connaissance de l'être infini; et je retrouve encore dans cette société le caractère dislinctif de toute société, le pouvoir, le ministre, le sujet; société divine, société humaine, deux espèces de société.

Chacune de ces deux espèces présente deux états parfaitement correspondants dans chaque espèce, l'état domestique et l'état public de religion ou société divine, l'état domestique et l'état public de société humaine.

Dans l'un, état naissant, primitif, originel, élémentaire, la société divine ou humaine est purement domestique, et s'appelle famille et religion naturelle, et mieux, peut-être, native ou patriarcale. Dans cet état de société, la loi, volonté du souverain, se transmettait par une tradition domestique; l'action sociale (appelée culte dans la religion) était domestique, ou renfermée dans l'intérieur de la famille; les personnes sociales étaient inférieures ou domestiques. Dieu même, pouvoir de cette société, ne permettait aucune représentation extérieure de son Être divin, comme on peut le remarquer dans les livres saints. Le ministre ou le prêtre était le père de famille; les sujets, les personnes de la maison.

On voit la raison pour laquelle, dans les premiers âges de la société, et lorsqu'une nation n'était encore qu'une famille nombreuse, le sacerdoce était toujours uni à la royauté; usage qui se retrouvait môme à Rome , où un membre du collège des pontifes portait le titre de roi, pour pouvoir offrir un sacrifice national, usage qui s'aperçoit encore dans les États les mieux constitués, et que je crois la secrète raison de la

cérémonie du sacre des rois. « Car tout ce qui est, dit un au- )) teur, tient toujours de ce qui a été. »

Dans l'autre, état subséquent, développé, accompli, la société divine ou humaine est publique, et s'appelle religion révélée, ou manifestée, et état politique ou gouvernement. Dans cet état de société, la loi, volonté du souverain , est presque toujours extérieure ou écrite; car dans toute société publique, le pouvoir finit par écrire la tradition et rédiger les coutumes. L'action sociale (appelée culte dans la société religieuse) est extérieure, les personnes publiques sensibles même dans la religion; et l'on peut remarquer que dans la société judaïque , Dieu rendait sa présence sensible dans le tabernacle; et que, dans la société chrétienne , l'Homme-Dieu s'est rendu extérieur, et rend encore sa présence réelle sous des signes ou espèces sensibles. Les ministres sont des hommes distingués des autres par une profession publique ; les sujets, fidèles ou féaux, sont le corps même de la nation.

Or, aussi haut que l'on remonte, à l'aide de l'histoire, dans les temps passés, ou aussi loin que conduisent les voyages chez les peuples modernes , on retrouve un culte domestique dans la famille, et un culte extérieur dans l'Etat. « Jamais » Etat ne fut fondé que la religion ne lui servît de base, » dit Jean-Jacques Rousseau.

C'est ici qu'il faut remarquer l'influence des mots sur les idées. De ce que la religion domestique est exclusivement appelée naturelle, on en a conclu que la religion révélée n'était pas naturelle; et de ce que la religion chrétienne s'appelle exclusivement la religion révélée, on en a conclu que la religion domestique n'était pas révélée. Toutes les deux religions, ou plutôt ces deux états de religion, sont naturels, l'un à l'état de famille isolé, l'autre à l'état public ou politique, et tous les deux sont révélés, l'un par la parole, l'autre par l'écriture.

La religion naturelle, ou domestique, produit au dehors la

connaissance qu'a l'homme de la Divinité, en faisant de son

'culte une action extérieure et sensible. La famille produit

l'homme, et lui donne l'existence. Ce sont des sociétés de ]production. La religion révélée maintient et étend la connaissance de Dieu; l'état politique conserve la famille, et perfectionne tout ce qui a rapport à l'homme. Ce sont des sociétés de conservation.

Aussi nulle part on ne voit des familles subsister rapprochées sans former, d'abord momentanément, et bientôt d'une manière permanente, un état public, comme on ne voit encore la religion naturelle se conserver dans aucune société que dans la société publique du christianisme.

Donc l'état domestique est l'état faible, puisqu'il a besoin d'être conservé, et l'état public est l'état fort, puisqu'il conserve. L'un est l'état natif, originel; l'autre, l'état accompli, naturel; car la force, la bonté, la perfection sont la vraie nature de l'être perfectible.

Ce sont là des faits qui prouvent des raisonnements, et des raisonnements qui expliquent des faits; mais l'art des sophistes consiste à combattre des vues générales par des faits isolés et^obscurs, et des faits généraux et publics par de petites raisons.

La religion naturelle ou primitive est donc à la famille considérée hors de tout gouvernement, et antérieurement à tout établissement public de société, ce que la religion révélée ou publique est à Tétat politique. La raison saisit avec une irrésistible évidence le rapport de cette proportion sociale, et c'est ce qui lui démontre le contre-sens des réformateurs religieux calvinistes, théophilanthropes, philosophes, qui, aujourd'hui que la famille ne peut plus être considérée hors de l'état politique, puisqu'à quelque époque qu'elle remonte elle trouve toujours cet état antérieur à elle, veulent rétablir la religion naturelle (car on sait que les calvinistes mettent le sacerdoce dans le père de famille]; comme si une religion domestique était naturelle à un état public de société : discordance impossible, comme il le serait à une famille isolée dans une île déserte d'offrir sans ministres le sacrifice de la reli-

gion chrétienne, et d'en exercer toute seule le culte public.

La religion judaïque, passage nécessaire de la religion patriarcale à la religion révélée, ne convient pas davantage à l'état présent de la société. Les habitudes imparfaites de l'adolescence ne s'accommodent plus avec la dignité et les lumières de l'âge viril. Ce culte grossier et local a fait place au culte pur et universel; et ses sectateurs dispersés ne retrouveront plus ses ministres, et ne relèveront jamais ses autels '.

Telle est la simplicité des voies de l'auteur de la nature, législateur de toute société, et la fécondité de son plan, que la société domestique ou de production est le germe et l'état primitif de la société publique ou de conservation, et la société de conservation le développement, l'accomplissement, la perfection de la société de production. Ainsi, la famille partout a précédé le gouvernement politique, et dans la religion, ce qu'on appelle l'état de grâce a suivi, accompli, perfectionné l'état de nature.

Cette distinction d'état domestique ou familier et d'état public , explique le monde ancien et le monde moderne, sous le rapport de la religion, de la politique, de la littérature même, et fait voir, par exemple, pourquoi les anciens réussissaient mieux que les modernes dans le genre familier, dont ils transportaient les détails naifs " même dans les genres les plus relevés, et pourquoi les modernes réussissent mieux dans le ^Qwve "public ou noble, et qu'ils en ont porté la dignité jusque dans les sujets les plus familiers; et c'est ce qui fait qu'on

' Il y a de quoi s'étonner de l'acharnement ridicule que Voltaire a mis à engager quelques puissances à faire rebâtir le temple de Jérusalem ; comme si la religion judaïque, flgurée par son temple, pouvait être rétablie aussi facilement qu'un édifice peut être reconstruit. La foi et la raison attestent que le cuite mosaïque ne renaîtra pas; mais il n'est pas de foi que le fait rapporté par Ammien Marcellin se répétât toutes les fois qu'il plairait à un prince d'essayer, à Jérusalem, de remettre une pierre sur une autre.

- iVaï/' n'est que le mot nai//" contracté, et cette observation n'est pas indifférente au sujet que je traite.

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trouve des détails si ignobles dans l' Iliade, et tant de dignité et d'élévation dans certaines fables de Lafontaine.

11 y a donc eu, selon les théistes et la raison, une parole de Dieu aux hommes, ûxée, confirmée, développée peut-être par VÉcriture. Cette parole doit convenir à tous les hommes et à toutes les sociétés, à tous les besoins des uns, à tous les états des autres; et de même que l'état domestique et primitif de société est le germe de l'état public, les lois simples et primitives seront le germe des lois subséquentes et développées de la société perfectionnée.

Tu adoreras ton Dieu, et tu le serviras lui seul.

Loi fondamentale de la souveraineté de Dieu sur les hommes, et qui exprime les rapports généraux de la créature intelligeqte et corporelle avec son Créateur, rapports qui consistent à l'adorer par son esprit, à le servir par ses sens, à l'aimer par conséquent; car l'amour est le principe de nos volontés et de nos actions sociales.

L'amour esi donc le principe du pouvoir, ou plutôt il est le pouvoir lui-même, puisqu'il donne à l'esprit et au corps le vouloir et le faire; et comme l'amour de soi est le principe du pouvoir dans la société de soi ou société domestique, l'amour des êtres semblables à soi est le principe du pouvoir dans la société des êtres semblables à soi, ou la société publique. Cette proposition fondamentale de la science de la société renferme des conséquences très-étendues, et elle contredit directement le principe de la philosophie moderne, qui fait de l'intérêt privé, ou de l'amour de soi, la base de la société des autres et qui veut ainsi unir les hommes entre eux, précisément par ce qui est la source intarissable de leurs divisions.

La loi du service qu3 l'homme corporel doit à l'Etre suprême, est développée par la loi qui suit, loi fondamentale du culte public, puisqu'elle y consacre chaque septième jour. On retrouve des traces de celle loi dans toutes les sociétés. Elle est aujourd'hui tolérée en France ; mais on n'y parle plus d'adoration ni de culte public envers la Divinité, depuis que J. J. Rous-

seau, reconnu fou par ses plus zélés partisans ', a dit : « Qu'à » quinze ans son Emile ne savait pas s'il avait une âme, et » que peut-être à dix -huit ans il n'était pas encore temps » qu'il l'apprît. »

Tu honoreras ton père et ta mère afin que tu vices longtemps sur la terre.

La première loi était la loi du souverain, celle-ci est la loi du pouvoir; car le pouvoir, domestique, politique et religieux, n'est que \a paternité d'une famille ou domestique ou publique, ou particulière ou générale; le raisonnement le prouve, et le langage usuel y est conforme. Il appelle Dieu le père de l'univers, et les chefs des nations les pères de leurs peuples. Les livres sacrés autorisent cette interprétation , puisqu'ils nomment expressément le pouvoir une paternité ' ; et M. Bossuet lui-même trouve dans cette loi le motif de l'obéissance que nous devons au pouvoir politique et à ses ministres.

Ce précepte ne s'adresse donc pas seulement à l'homme, individu qui chez les Juifs, comme chez les chrétiens , ne vit vas toujours plus longtemps sur la terre, quoiqu'il honore ses parents ; mais il doit s'entendre surtout de l'homme social ou de la société domestique ou publique, qui subsiste plus longtemps heureuse et forte, à mesure qu'elle honore son pouvoir, ce qui même ne peut subsister du tout si elle ne lui rend ïhonneur et l'obéissance qui lui sont dus. Cette interprétation est autorisée par les livres sacrés qui se servent de la même expression à'hoiîorer en parlant des rois, regem honorifcate ; elle n'est donc pas nouvelle ou différente de celle qu'on donne ordinairement à ce passage, elle est seulement plus générale; et puisque le Décalogue renferme, selon M. Bossuet, les premiers principes du culte de Dieu et de la société humaine, il est évident que cette expression n'en est que la conséquence naturelle et le développement.

' Voyez sur sa démence réelle, et même héréditaire dans sa famille, les écrits contradictoires de deux de ses amis, Dussaux et Corancez. Esc quo omnis paternitas in cœlis et in terra nominatur.

Dieu ne parle à l'homme que de dépendance , et point de liberté, parce que sa véritable liberté n'est que sa dépendance.

Tu ne tueras pas.

Tu ne commettras point d'adultère.

2'm ne déroberas point.

Tu ne porteras point de faux témoignage contre ton prochain.

Tu ne désireras rien qui soit à lui, etc. , et les autres.

Ces lois expriment les rapports des hommes entre eux, soit comme êtres intelligents et en rapport de pensées, soit comme êtres physiques et en relation de propriétés.

Ces lois, ces rapports, les hommes ne les auraient jamais découverts; car relativement à Dieu, pour l'adorer et le servir, il faut en avoir l'idée, donc le signe qui l'exprime ; car les signes servent à penser comme à parler. Or, sans communication point de signes, point de parole, point d'idée, par conséquent. Relativement à l'homme, il n'aurait pas découvert de lui-même la loi qui lui défend de nuire à son prochain, parce que cette loi est en contradiction formelle et continuelle avec le principe même de l'homme, l'amour de soi et son intérêt propre, et qu'aujourd'hui même qu'il la connaît cette loi, il n'a pas assez de raison, ni la société assez de force pour obtenir de lui qu'il la mette en pratique.

L'homme, il faut le dire, a horreur de sa destruction, bien plus que de la destruction des autres. Même chez les peuples adoucis par la civilisation, une exécution à mort est le spectacle qui attire le plus de curieux ; et le métier de la guerre est, comme l'a dit Voltaire, le plus naturel à l'homme, et celui auquel il s'accoutume le plus aisément.

On confond beaucoup trop, et surtout les femmes, la faiblesse de ses nerfs avec la tendresse de son âme. La sensibilité à ses propres maux ne part pas, il s'en faut bien, de la même source que la compassion aux peines d'autrui ; c'est de l'amour de soi, de l'égoïsme, le mortel ennemi de l'amour des autres, et de là vient qu'on est toujours moins sensible aux malheurs d'au Irui, à mesure qu'on l'est davantage à ses propres souffrances

Un homme, connu par les grâces de son esprit, définit la vertu, dans un ouvrage qui vient de paraître, une disposition naturelle, inhérente à tous les hommes, à faire du bien aux autres, et il en trouve la source dans la sensibilité physique. Si cela était, il n'y aurait pas plus de mérite à pratiquer la vertu qu'à cultiver la musique, ni plus de faute à être vicieux qu'à avoir l'odorat obtus ou l'oreille fausse. La verlu n'est pas une disposition, mais une action. L'homme a une disposition à se faire du bien à lui-même, native, inhérente à l'individu , et il fait , contre cette disposition même, du [bien aux autres par des motifs naturels à l'homme social. La sensibilité physique, qui est plutôt faiblesse que force de tempérament, fait les cœurs tendres; la raison éclairée fait seule les hommes vertueux ou forts, et l'on peut assurer en général, qu'à commencer par Caton, la sensibilité physique n'est jamais la mesure de la vertu, de la force d'âme, virtus. Je reviens aux lois.

Ces lois sont la base de toute législation morale , civile et criminelle chez tous les peuples, et on les appelle exclusivement naturelles, quoique toutes les lois doivent être naturelles. Ce sont les lois fondamentales du genre humain, le titre primordial de la fondation de la société, et les moyens généraux de sa conservation ; '(. lois, dit Cicéron, aussi anciennes que la » Divinité, et qui ont précédé la naissance des villes et des » empires; » « idées du bien et du mal, dit 3Iably, qui ont » précédé l'établissement de la société, » comme le rocher sur lequel on a bâti la maison, en précède la première pierre.

A cette source ont puisé tous les peuples, absolument tous, même les peuples souverains, et il n'en est aucun dans l'univers qui ait ignoré ce principe de toutes les lois, dont une tradition obscure a conservé la trace partout où VÊcriture n'en a pas conservé le texte.

Ces lois fondamentales, germe de toute législation, renferment les premiers principes du culte de Dieu et de la société humaine, mais elles n'en développent pas les conséquences; elles prescrivent, il est vrai, mais elles n'enseignent pas corn-

ment il faut obéir; elles disent qu'il faut adorer le souverain et honorer le pouvoir, mais elles se taisent sur la manière dont l'un veut être adoré ei l'autre honoré; elles défendent de tuer et de voler, mais elles n'expliquent pas si le meurtre est tonjours illégitime, et toute disposition de la propriété d'autrui criminelle; en un mot, elles énoncent le vouloir , mais elles n'apprennent pas et ne donnent pas le faire.

De là suit la nécessité de lois particulières, religieuses et politiques, morales et civiles, explicatives des lois générales, qui en fassent l'application aux différents rapports de l'homme dans la société, et qui, pour établir V union entre les hommes, mettent Yuniformilé dans les devoirs, comme la nature ellemême met Vunité dans le pouvoir.

Ces lois particulières, la raison dit qu'elles ne doivent pas être eu contradiction avec les lois générales ; qu'elles doivent, au contraire, en être les conséquences plus ou moins éloiç^nées, mais toujours justes, et être, comme les lois générales ellesmêmes, le résultat des rapports naturels entre les êtres et l'expression de la volonté de leur auteur. « Les lois seront « bonnes, dit Mably, lorsqu'elles seront le rejeton des lois » naturelles. » « Les lois politiques, dit Jean-Jacques, seront » fondamentales elles-mêmes, si elles sont sages. » Et il appelle ailleurs une loi sage , une loi conforme à la nature, a Ce » n'est que dans la nature, dit Cicéron, qu'on peut trouver la » règle qui sert à distinguer une loi sage de celle qui ne l'est »' pas. » Tous les publicistes, absolument tous, tiennent le même langage : tous s'accordent à reconnaître la nature, qui n'est que l'ensemble des rapports entre les êtres et des lois qui en résultent, comme la seule régulatrice des lois. 3Iais lorsqu'il faut déterminer le sens qu'ils attachent chacun à ce mol nature, ils se divisent et ne s'entendent plus. Les uns, comme Mablv et J. J. Rousseau, suivis par la foule des sophistes modernes, ne voient la nature de l'homme que dans l'état imparfait et purement domestique de société; c< philoso- )) phie vaine et trompeuse qui veut ramener le monde à ses élé-

)) ments, dit saint Paul aux Colossiens, » et faire rétrograder la religion révélée à la religion naturelle, et l'état politique à la famille. De là viennentles éloges exlravaganlsque J.J.Rousseau donne à l'homme des bois et à la société sauvage, et à la faveur dont jouit la religion naturelle auprès de nos modernes philosophes. « Ils voient la nature, dit très-bien Leibnitz, dans » l'état qui a le moins d'art (c'est-à-dire, de développement) » ne faisant pas attention que la perfection emporte toujours » l'art avec elle. » C'est aussi dans l'état accompli et parfait qui demande le plus d'art que ce grand philosophe, après Aristote et la raison , place la nature de l'homme né pour se perfectionner, parce qu'il est perfectible. Et c'est parce que cet état naturel et accompli opposé à l'état natif ou originel est, pour l'homme moral comme pour l'homme physique, un état d'effort, à' art et d'action, qu'on dit communément, et avec une grande vérité, qu'il n'y a rien de si difficile à atteindre que le naturel, soit dans les ouvrages d'esprit, soit dans les manières. Verum, dit Quinlilien, id ex maxime naturale quod natura fieri optimè patitur.

Chez tout peuple oiî les lois particulières, religieuses ou politiques seront, comme dit Mably, un rejeton de lois naturelles, où elles seront sages, donc fondamentales elles-mêmes, comme dit J. J. Rousseau, là le pouvoir où le père sera honoré; car les lois particulières, religieuses ou politiques ne sont au fond que la constitution du pouvoir : l'homme social vivra longtemps sur la terre, c'est-à dire, que la société politique ou religieuse subsistera; « mais dit J. J. Rousseau, que je » ramène ici par force à mes principes, si le législateur se » trompant dans son objet, établit un principe différent de » celui qui naît de la nature des choses, l'État (religieux ou )) politique) ne cessera d'èlre agité, jusqu'à ce qu'il soit » détruit ou changé, et que l'invincible nature ait repris son » empire. »

Voilà la théorie, et voici l'application : 1" le seul peuple de l'univers habité qui ayant conservé par YÉcriture la connais-

tUkP. IV. 71

sance de la parole divine, a fait l'application des lois générales aux circonstances particulières de son état social : ce peuple, dis-je, a honoré le pouvoir puisqu'il l'a attendu, et il a vécu longtemps sur la terre; mais lorsqu'il a cessé de Yhonorer en refusant de le reconnaître , il a cessé de vivre en société, et s'il a cessé de vivre en société, et s'il vit encore, il vit saqs aucun pouvoir, esclave de tous les pouvoirs, étranger à tous les lieux, suspect à tous les Etats, distingué de tous les peuples : il vit ce peuple « que cinq mille ans n'ont pu détruire , ni même alté- » rer, et qui est à l'épreuve du temps, de la fortune et des » conquérants ! »

2° Tous les peuples, sans en excepter un seul, qui n'ont pas connu la première écriture n'ont conservé qu'un souvenir confus, des traits à demi effacés, extrema quœdam limamenta, dit saint Augustin; une tradition altérée de la première parole dont la mémoire ne peut entièrement se perdre dans une société, et forme le caractère distinctif de la sociabilité, et comme le fil imperceptible qui guide chaque peuple à son tour dans la route de la civilisation.

Tous ces peuples ont reçu des lois qui n'étaient pas des rejetons des lois naturelles, des lois qui n'étaient ni sages, ni fondamentales elles-mêmes, parce qu'elles ne dérivaient pas naturellement des lois fondamentales. Ces sociétés, ou plutôt ces peuples ont tremblé devant des pouvoirs humains, et n'ont pas honore des pouvoirs naturels; ils n'ont pas vécu longtemps sur la terre, et n'ont fait qu'y passer, funestes à eux-mêmes et terribles à leurs voisins.

3" Tout peuple, je parle des peuples modernes, qui ayant connaissance de la première parole, par la première écriture, en a fait la base de sa législation a vécu longtemps sur la terre, et a vécu plus fort et plus perfectionné, jo^j/s naturel en tout, à mesure que ses lois particulières ont été des conséquences plus naturelles des lois générales, des rejetons plus semblables à leur tige, des lois par conséquent plus sages et plus fondamrntalrs dles-mêmes d'une société, comme les lois primitives

7â Î)Ë LA SOUVESAIKETÉ.

sont fondamentales du genre humain; et pour comparer ici l'une avec l'autre, les deux sociétés qui partagent l'univers, la société chrétienne et la société mahométane ou idolâtre, qu'on rapproche le développement toujours croissant, la force expansive, les lumières, et j'ose même dire, les vertus du monde chrétien, malgré quelques éclipses partielles et des désordres individuels, de l'état d'ahrutissement, de barbarie et d'oppression du monde anti-chrétien, et l'on verra l'un destiné à vivre longtemps sur la terre, parce qu'il honore celui qui en est \q pouvoir universel, s'y fortifier et s'y étendre, et l'on verra l'autre, mahométan ou idolâtre, qui ne le connaît pas, ou ne lui rend pas l'honneur qui lui est dû, condamné à disparaître de la terre, se diminuer et s'affaiblir; et puisqu'on ne peut s'empêcher d'attribuer l'état faible et chancelant de la société mahométane * à l'absurdité de son théisme, qu'on ait la bonne foi d'attribuer la force et le progrès des nations chrétiennes à la perfection de leur religion, de cette religion élevée qui, éclairant immédiatement l'intelligence humaine sur les rapports les plus vastes et les plus importants, ceux de l'homme avec l'être infini, y produit un foyer de lumière qui l'éclairé sur ses rapports secondaires avec les autres êtres \ Et qu'on n'al-

' Tous nos efforts pour changer les habitudes politiques et militaires des Turs, ont été inutiles, et cela devait être. C'était s'obstiner à soutenir un édilicesans fondements, où l'on ne voulait pas voir que les connaissances (sociales) sont le résultat de la civilisation, et que la constitution seule en est le moyen. Il n'y a jamais eu chez les peuples anciens que les Macédoniens, les Romains et les Spartiates qui aient su l'art de la j^nierre, parce qu'ils étaient plus constitués que les autres.

' La religion dit aux hommes : « Il existe des effets, vous pouvez en user; » mais il existe une cause première, et vous devez la connaître : voilà les don- » nées dont il faut partir pour la chercher, et la route que vous devez suivre; i) ne vous détournez ni à droite ni à gauche, vous vous égareriez infailliblen ment. » La philosophie moderne leur dit : " Il existe des effets, jouissez-en, " manipulez, décomposez, combinez, soyez chimistes, géomètres, artistes; » mais n'allez pas plus loin : il n'existe aucune cause, et s'il en existe une, » vous ne la trouverez pas. » Je le demande, quelle est de la religion ou de la philosophie, celle qui s'oppose le plus aux progrès de l'esprit humain? Aujourd'hui dans les écoles on défend de parler de Dieu, d'àme, d'esprit... e'

ciiAP. IV. 73

lègue pas les connaissances relevées de quelques sages du paganisme; car outre qu'ils ne savaient rien, puisqu'au fond ils doutaient de tout, je demanderais quelle influence ont eue leurs systèmes ou leurs doctrines sur le bonheur du peuple et l'état de la société ?

Si l'on m'opposait la prodigieuse durée de l'empire de la Chine, je répondrais que la Chine n'est encore qu'une société naissante, puisque toutes les faiblesses de l'humanité y sont opprimées : ce qui fait que cet empire, malgré son énorme population, est le plus faible des États; sans cesse ravagé par les révolutions, ou asservi par la conquête. La vie d'une société est sa civilisation et non sa durée.

Je vais plus loin, et à comparer entre elles les sociétés chrétiennes, je remarque plus de force, et une existence plus longue et plus glorieuse sur la terre dans la nation où le pouvoir public et religieux était le plus honoré, je veux dire la France, où la constitution politique était plus naturelle que partout ailleurs, et la religion mieux entendue et plus sévère ; et Condorcet, lui-même, s'en plaint : et je vois les sectes réformées et les Etats populaires, ces sociétés qui cessent d'honorer le pouvoir public, puisqu'elles ne les connaissent plus que de nom, et que gouvernées par des pouvoirs particuliers, elles substituent ainsi le pouvoir de l'homme à celui de la nature et de son auteur, je les vois, dis-jc, livrés en naissant à l'esprit de c-ontenliou et de révolte, vivre, ou plutôt végéter dans la haine et la guerre pour finir bientôt dans l'anarchie et dans l'athéisme, et annoncer par-là que les lois récentes qu'elles avaient reçues n'étaient pas des rejetons des lois naturelles, qu'elles n'étaient ni sages, ni fondamentales, et que loin de les faire mvre longtemps sur la terre, elles ne pouvaient que hâter leur dégénération et consommer leur ruine.

C'est ici que paraît avec la dernière évidence la vérité de ce

les hjpocritesaccusaient la religion de nous interdire les recherches, lorsqu'elle ne faisait que les guider.

que nous avons avancé, que l'homme imparfait et borné ne se serait jamais élevé de lui-môme à la connaissance des rapports fondamentaux, des rapports parfaits qui existent entre les êtres, et sur lesquels repose la société, et que, moins encore, il aurait pu les faire passer en lois, et y assujélir les autres hommes, puisqu'il n'en a pas môme su tirer des conséquences justes et naturelles lorsqu'ils lui ont été révélés, et qu'il a détruit les lois générales par ses lois particulières.

Ainsi, de cette loi fondamentale, dont une tradition ineffaçable avait conservé le souvenir, tu adoreras ton Dieu, et tu h serviras lui seul, tous les peuples anciens, hors un seul, et même des peuples modernes, ont tiré la conséquence qu'il fallait adorer et servir une multitude de dieux, ou servir Dieu en opprimant l'homme; et de là l'idolâtrie avec ses extravagances, et le mahomélisme avec sa barbarie; et môme sous nos yeux, des hommes se croyant éclairés, en tirent la conséquence, les uns qu'il y a un Dieu; mais qu'indifférent à nos actions et aux événements de ce monde, il demande de nous une adoration purement spirituelle, sans culte extérieur et commun; les autres, qu'il n'y a point de Dieu, et que toute adoration est un préjugé, et tout culte une superstition.

Ainsi de cette loi, tu honoreras ton père et ta mère, certains peuples sauvages en ont conclu qu'il fallait tuer et manger leurs parents parvenus à une grande vieillesse , pour les délivrer des misères de la caducité; et môme au milieu des peuples policés, des philosophes plus sauvages encore, ont avancé que l'enfant ne devait plus rien à son père et à sa mère une fois qu'il était parvenu à l'âge de raison et de force, précisément à l'âge où il peut les honorer et les secourir; tandis que dans la société politique d'autres insensés, raisonnant sur les mômes principes, concluaient qu'une nation parvenue à sa maturité ne doit plus honorer d'autre législateur qu'ellemême, et faisaient de toutes ces erreurs la base de leur législation religieuse et politique, domestique et publique.

Ainsi, lorsqu'il était dit aux hommes, tu ne tueras point, des

peuples entiers, et des plus célèbres, obéissaient, obéissent encore à la loi du meurtre légal des enfants, ou de l'exposition publique. Ceux-ci établissent le divorce pour enlever à leur prochain la femme qu'il n'est pas même permis de désirer : ceux-là enfin qui n'ont pas ignoré cette loi fondamentale, tu ne déroberas à ton prochain ritn qui soit à lui, ont porté des lois pour le dérober lui-même, et réduire sous le plus dur esclavage des familles, des nations entières.

C'est donc en tirant des conséquences justes des lois primitives et fondamentales, que l'être humain, pouvoir dans toute société, porte des lois sages et fondamentales elles-mêmes, des lois rejetons des lois naturelles, et qui font vivre longtemps l'homme sur la terre; des lois enfin qui sont l'expression de la volonté générale du souverain législateur de l'univers. « Ces » lois, dit Charles Bonnet, sont en quelque sorte le langage de » l'auteur de la nature, et l'expression physique de sa volonté. »

Ici, le croirait-on? je me trouve d'accord avec la fameuse déclaration des droits. « La loi, dit-elle, est l'expression libre )) et solennelle de la volonté générale. »

Mais les auteurs de cette mémorable déclaration entendaient par la volonté générale la volonté collective de plusieurs individus, ou la volonté populaire, imparfaite comme l'homme, et plus imparfaite quand elle sort du choc des intérêts et des passions entre plusieurs hommes; et j'entends par volonté gêné-, raie la volonté de l'être le plus général pour la conservation de la généralité des êtres, volonté parfaite, seule capable de réA gler des volontés imparfaites '.

La force vitale d'une société, qu'on me permette cette expression , est donc le caractère auquel nous pouvons reconnaître la sagesse de ses lois et la constitution naturelle de son pou-

' La grande erreur politique de J. J. Rousseau est d'avoir confondu la volonté générale et la volonté collective ou populaire, et la grande erreur idéologique de Condillac est aussi d'avoir confondu les idées générales et simples, et les idées co//ec(ii-es ou composées sous le nom d'idées abstraites; méprise qui conduit à l'athéisme, comme celle de Jean-Jacques conduit à l'anarchie-

76 DE LA SOUMÎRAINETÉ.

voir ; et c'est aussi ce caractère que l'Homme-Dieu , pouvoir de la société religieuse , nous donne comme le signe auquel nous reconnaîtrons la société qu'il a fondée; cette société de laquelle il dit lui-même que les portes de l'enfer ne prévaudront Jamais contre elle, parce qu'il est avec elle tous les jours jusqu'à la consommation; cette société qu'il compare à l'édifice bâti sur le rocher que les vents impétueux des nouveautés humaines, les efforts des passions, et la rage même de l'orgueil ne sauraient renverser. Cette subsistance, au milieu des combats, malgré la variation continuelle des choses humaines, cette vie de force, plus encore que de durée (car le mahométisme dure et ne vit pas ) ne pouvait pas être un signe pour les contemporains de la naissance même de la société. Il est de nécessité absolue qu'ils en aient vu d'autres; et, au défaut même de l'histoire, la raison nous dirait que l'être, dépositaire des volontés divines, devait participer à l'action divine, et faire ce que les hommes ne pouvaient pas faire pour accréditer auprès d'eux des vérités hautes et sévères qu'ils ne voulaient pas croire, et que si la religion chrétienne a perfectionné la société, et résisté aux hommes et au temps, elle est divine; si elle est divine , son souverain est Dieu même ; son pouvoir est de Dieu, et que cela posé, la raison aperçoit la nécessité des œuvres extraordinaires du fondateur, même avant que l'histoire en établisse la certitude. Mais si les œuvres merveilleuses du fondateur de la religion chrétienne font moins d'impression sur nous par l'habitude d'en entendre parler, ou par la distanco des temps qui , à cause de l'imperfection de notre esprit, affaiblit, non la certitude, mais la croyance des faits; comme l'éloignement des lieux, à cause de la faiblesse de nos organes, rend plus obscure, non la lumière, mais la vision de la lumière, l'âge du monde où nous vivons, et l'expérience bientôt de deux mille ans , nous donne des motifs de crédibilité plus forts encore parce qu'ils sont plus généraux, des motifs qui , par un effet contraire, deviennent tous les jours plus convaincants, et que la révolution qui s'est faite en France, et

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qui se prépare en Europe, portera à un degré d'évidence irrésistible; en sorte que si les contemporains de l'homme avaient, pour croire les œu^Tes sur-humaines du législateur , les sujets du pouvoir ont, pour croire, les effets divins de la législation.

C'est doncTHomme-Dieu, selon les chrétiens, qui est venu promulguer par une nouvelle parole, fixée dans une nouvelle écriture, une nouvelle loi, \ amour de Dieu et du prochain; loi fondamentale d'une nouvelle société divine et humaine; loi, développement naturel de la loi primitive, puisqu'il dit lui-même qu'il n'est pas venu la détruire, mais l'accomplir; loi primitive à laquelle il remonte directement, lorsque changeant d'autres lois, conséquences peu naturelles ou imparfaites données passagèrement à un peuple enfant, et qui ne conviennent plus au peuple d'hommes qu'il veut former, il dit : // « été dit à vos pères ; .... Vous ne tuerez pas ; et moi, je vous dis: ... Vous aimerez jusqu'à vos ennemis, etc.

Ces rapports, si l'homme les pouvait entrevoir, aucun autre législateur que Dieu ne pouvait leur donner force de loi. La législation des nations chrétiennes n'eu est que l'application plus ou moins développée; la société politique n'existe que pour les faire observer, et telle est l'influence du christianisme sur la législation des Etats, et le sort de l'humanité, que dans toutes les sociétés, même politiques, à conmiencer par celle des Juifs, il a resté, et il reste encore jusqu'au parfait établissement du christianisme, des lois imparfaites, conséquences fausses , quelquefois absurdes, des lois fondamentales; et ce fait au-dessus de toute contradiction est la preuve de l'assertion que j'ai présentée comme un axiome de la science de la société : que l'humanité a été opprimée dans tout état public de société où \ l'Homme-Dieu (représentant l'humanité toute entière) n'a pas* été reconnu.

L'homme chef de l'État politique , ministre de la Divinité

pour faire le bien et punir le mal, minister Dei in honum, si

autem malum feccris, time, mais pouvoir visible à l'égard des

hommes sensibles, tant qu'il ne contredit pas formellement le

pouvoir' supérieur dont il est le ministre, ne doit donc promulguer de lois que celles qui sont les conséquences naturelles de rapports naturels qui existent entre les personnes sociales constitutives de toute société, pouvoir, ministre, sujet, des lois qui fassent adorer le souverain et honorer le pouvoir , et qui empêchent d'attenter à l'homme dans sa personne et dans sa propriété, c'est-à-dire, pour réduire les lois à leurs principes, et la société à ses éléments; lois qui répriment l'action des passions , destructives de la connaissance de Dieu et de l'existence de l'homme ; car ce ne sont pas des lois, mais des règlements passagers et toujours provisoires , des arrangements locaux et de circonstances, que toutes ces lois de fiscalité et de commerce qui encombrent le code des États et la tête des administrateurs, et qui, trop souvent opposés aux vrais intérêts de la société, ne sont qu'un compromis entre la cupidité du prince et la cupidité des sujets.

Le pouvoir doit donc attendre, pour porter la loi, que la nature, ou l'ensemble des rapports naturels entre les êtres, qui, même à linsu de l'homme, dirigent les événements, lui en indique la nécessité. La nature qui , dans ce sens , nest autre chose que la volonté du Créateur des êtres, auteur de tous les rapports qui existent entre eux, prend donc, pour ainsi parler, l'initiative des lois nécessaires, comme l'homme prend l'initiative des lois qui ne le sont pas.

Ainsi, les mœurs, ou lois naturelles à l'état domestique de société, insensiblement développées, de\iennent naturellement les lois politiques naturelles à l'état public, telles que sont I'mnité et la masculinité du pouvoir, le droit de primogéniture et l'inaliénabilité des domaines, lois fondamentales de l'État, comme elles le sont de la famille; lois -d'Oui les autres lois, moins importantes, ou plus tard importantes, sont les conséquences plus ou moins éloignées. Ainsi, à partir des Germains, dont

' iVec possumus, nec debemus, disait au Roi le parlement de Paris, refusant son enregistrement à une loi majeure relative à l'état public de la religion.

les mœurs ont été si bien décrites par Tacite, et qui offrent les premiers pas d'une société hors de l'état domestique, et pour ainsi dire, son entrée dans le monde civilisé, on peut, en venant jusqu'à nous, suivre les progrès de la société, et le développement de nos lois politiques. 3Iais, lorsque l'homme a porté quelque loi qui n'est pas le résultat d'un rapport naturel, la société tombe dans un état de langueur et de trouble qui avertit naturellement le pouvoir de la nécessité de retirer une loi qui introduit dans l'État un usage vicieux; et si le pouvoir, averti par ces symptômes fâcheux de l'état de souffrance du corps social, néglige d'y porter remède, la nature le ramène à son devoir par des révolutions, comme elle punit par des maladies, ou même par la mort, l'homme physique à qui elle annonçait depuis longtemps, par le dérangement de ses fonctions, la présence de quelque levain vicieux; parce que l'homme et la société écartés des voies de la nature, « ne cessent d'être » agités jusqu'à ce que l'invincible nature ait repris son em- >) pire. » La nature est donc le premier et devrait être l'unique législateur des sociétés. De là vient que presque aucune des lois politiques constitutives de l'Europe monarchique, et particulièrement de la France, n'a de date certaine ni ' d'auteur connu, et que l'histoire ne nous montre de législateur que dans les Etats populaires, dont les lois, ou ce qu'ils appellent ainsi, portent souvent, comme à Rome, le nom de leur auteur: Lex Valeria, Opimia, etc. C'est l'instinct de cette vérité qui faisait dire à Mably : « Je crois avoir remarqué que les États » qui se sont formés avec le plus de lenteur ont acquis plus de » consistance; alors chaque établissement trouve tous les » esprits disposés à le recevoir, » parce que chaque loi a été précédée par quelque chose qui l'a rendue nécessaire, et qui

' L'histoire d'un État populaire est l'histoire de l'homme et de ses actions bonnes ou mauvaises. L'histoire d'un État un est celle de la nature et de ses insensibles développements; raison pour laquelle nous avons de bonnes histoires des Grecs et des Romains, et que nous n'avons pas une bonne histoire de France.

en faisait prévoir et désirer la promulgation ; et malheur à la société oii il se fait des lois inattendues !

On voit la raison du peu de consistance qu'ont pris en Europe certains États qui se sont formés rapidement, comme ces fruits mûris à force de chaleur artificielle, qui n'ont ni couleur, ni saveur ; et sans parler de la France démocratique, qui a eu une croissance si rapide et une mort si subite, voyez la Hollande formée en peu d'années et détruite en peu d'instants !

Le pouvoir qui promulgue une loi nécessaire, résultat d'un rapport naturel entre les êtres, comme par exemple celui de la succession masculine, exprime donc une volonté du souverain, conservatrice des êtres qu'il a créés ; et celui qui promulgue une loi non naturelle, une loi destructive de la société, comme serait la loi qui appelle les femmes au pouvoir, cause interminable de troubles civils et de guerres étrangères, désobéit à l'auteur de la nature, ou plutôt obéit à un autre souverain, à l'homme, et à ses caprices.

Ainsi, plusieurs lois portées en France sur l'ordre des ministres du pouvoir, depuis la loi qui leur permit, il y a plusieurs siècles, d'aliéner leurs terres, jusqu'à celle qui, de nos jours, en bornant les degrés de substitution, leur a défendu de perpétuer les biens dans leurs familles, et par-là a défendu aux familles elles-mêmes de se perpétuer, toutes ces lois, dis-je, n'étaient ni nécessaires, ni naturelles : elles ont été portées contre les ministres^ et par conséquent contre le pouvoir, contre la société.

Mais si le pouvoir ne doit porter que des lois dont la nature elle-même indique la nécessité, que penser de la profonde ignorance ou de la téméraire présomption de ces hommes qui disent : Assemblons-nous , et inventons une société; comme des ouvriers diraient : Défrichons ce terrain inculte, ou construisons un édifice; et qui, faisant des lois par cela seul qu'ils sont assemblés pour en faire, font des lois sur tout, font des lois contre tous, et les font nécessairement désastreuses par cela seul qu'elles n'étaient pas nécessaires.

Après les détails dans lesquels nous venons d'entrer, il eu coûte à l'homme qui a quelque justesse dans les idées, de discuter l'opinion de la souveraineté du peuple, néant, c'est-àdire, abstraction sans réalité, système où Dieu n'est pas, où l'homme seul est tout, et même les extrêmes, pouvoir et sujet, faux puisqu'il est impraticable de l'aveu même de ses défenseurs, et où l'on est toujours placé entre une inconséquence et un blasphème. En effet, si l'on fait craindre aux apologistes de cette souveraineté que l'ignorance et les passions humaines n'égarent la faculté législative de l'homme ou du peuple, ils vous répondent, tantôt avec Jurieu : que le peuple est la seule autorité qui n'ait pas besoin d'avoir raison pour valider ses actes, tantôt que le peuple est juste et bon et qu'il ne saurait faillir, et par cela seul ils reconnaissent une justice et une bonté audessus du peuple, puisqu'il y conforme ses pensées et une règle antérieure au peuple, dont il ne peut s'écarter dans ses actions; et ils sont ainsi ramenés à la souveraineté de Dieu, justice, vérité, bonté essentielles, auteur nécessaire de tout ordre.

D'autres, plus conséquents, soutiennent qu'il n'y a de juste que ce que le peuple permet, d'injuste que ce qu'il défend; et comme dans un pareil système il faut tout accorder ou tout rejeter, ils sont, malgré eux-mêmes, poussés jusqu'à soutenir que la loi de Sparte, qui permettait au jeune citoyen, comme un exercice, l'assassinat de son esclave, est aussi juste que celle qui prescrit à un père de donner des aliments à ses enfants; et s'il objectait qu'il y a dans l'homme un sentiment naturel qui l'avertit de la barbarie de cette loi, on lui répondrait que les Spartiates n'éprouvaient pas sans doute ce sentiment naturel, lorsqu'ils la recevaient de leur législateur, et la mettaient à exécution, ou que s'ils l'éprouvaient, il y a donc un certain ordre naturel, différent de la volonté de l'homme, puisqu'il est antérieur à ses actions, indépendant de l'homme par conséquent, et dont un sentiment intime lui révèle l'existence, ce qui ramènerait encore la souveraineté de l'Etre suprême : on lui répondrait par l'opinion qu'ont eue sur la souveraineté du

peuple, quand il en exerce les actes, les philosophes anciens, Cicéron surtout ', et même les modernes, tels que J. J. Rousseau et Mably, lorsqu'ils daignent descendre des régions éthérées de leur théorie sociale : on lui répondrait encore mieux par l'exemple de l'Angleterre et de la France, où les lois les plus oppressives ont été portées, au nom du peuple, contre Dieu et contre l'homme, par ceux qui se disaient ses mandataires ; leçon terrible, événement à jamais mémorable, où l'on a vu, dans les deux siècles qui viennent de s'écouler, deux puissantes nations ravagées par leurs propres lois comme par une tempête, résister à leurs ennemis, et succomber sous leurs législateurs.

' Jam vero stultissimum estillud existimare omniajusta esse quœscitasint inpopulorumitistitutis aut legibus. Cic. De kg.

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