LIVRE I
d'une condition privée aux emplois publics, avance dans la vie sociale, et passe de l'étal privé à l'état public (/).
La société passe donc, ainsi que l'homme, par plusieurs états différents, et que l'on peut comparer entre eux; la société a, comme l'individu, son enfance, son adolescence et sa virilité.
1° L'homme naît imparfait, avec une pensée sans volonté, et des mouvements sans but déterminé : la société politique [y] commence aussi dans l'état d'ignorance des lois et de faiblesse d'action, état imparfait de la société naissante.
2° L'homme se corrompt et passe à un état de volonté sans raison, d'action sans force et sans vertu, à l'état d'enfant robuste, comme l'appelle Hobbes; la société se corrompt, et passe à l'état d'erreur et de passion des peuples païens ou mahomélans, peuples qui avaient ou qui ont encore tous les défauts de l'enfance, sans avoir aucune des vertus de l'homme fait; peuples sans raison, au milieu de l'éclat de leurs conquêtes, et quelquefois des progrès de leurs arts.
3" L'homme se perfectionne et parvient à son état naturel, à l'état de raison dans sa volonté, de vertu dans son action; la société se civilise et parvient à son état naturel, à l'état de sagesse dans ses lois, de force et de vertu dans ses institutions : 4>lat de la fin et de l'accomplissement, état bon, qui a constitué -au moins jusqu'à nos jours la société des peuples chrétiens^
XÏL
Le progrès de la civilisation et celui de la raison de l'homme ne sont donc que le développement de la vérité morale, comme la politesse dans un peuple et le développement des vérités physiques. Ainsi une société peut être policée sans être civilisée, comme l'homme peut être très-habile dans les arts sans «n être plus raisonnable [h).
334 LÉGISLATION PRLWTIVE.
Ainsi ce n'est pas le progrès de la civilisation qui développe la connaissance de la vérité; mais c'est la connaissance de la vérité qui hâte le progrès de la civilisation.
L'absence de toute vérité constitue l'ignorance de l'homme et la barbarie de la société. Le défaut de développement de la vérité produit l'erreur dans l'homme et le désordre dans la société.
Ainsi toute société qui tombe ou reste dans des erreurs graves, déchoit de la civilisation ou ne peut y parvenir; et telle est la correspondance nécessaire de la volonté et des actions, qu'il y a de grands désordres partout où il y a de grandes erreurs, et de grandes erreurs partout où il y a de grands désordres (t).
La connaissance de la vérité dans la société est proportionnée à l'état de la société, comme la connaissance de la vérité dans l'homme est relative à son âge. Ainsi la religion naturelle a dû être connue avant la religion révélée; ainsi le pouvoir domestique a été connu avant le pouvoir public, et le devoir d'obéir a été prescrit aux enfants avant de l'être aux sujets.
Ainsi tout peuple chez lequel le pouvoir domestique est plus développé que le pouvoir public, est un peuple encore dans l'état d'enfance ou voisin de cet état, et par la raison contraire, ou doit regarder comme très-avancé, et peut-être trop avancé