‹ Œuvres de M. de Bonald (volume 4)Chapitre 54 sur 79 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

essentiel de l'homme, celui qui le distingue des animaux, est la parole, expression de son intelligence, que l'enfant n'est désigné que par la privation de la parole, infans, d'in privatif, et de fari, parler. Les anciens disaient mu^a animaîia, les animaux muets, pour dire des animaux sans raison. Deus, illi imnceps parensque rerum, nullâ magis homincm (listinxit à cœtcris animalihus quàm dicendi faadtate. « La faculté de » parler est la différence essentielle par laquelle le créateur et le sou- » verain des êtres a distingué l'homme des autres êtres animés, » dit Quintilien,

(c) Cette comparaison est parfaitement exacte, et la parole, entrant dans notre esprit, y distingue toutes nos pensées, et nous les rend présentes à nous-mêmes, comme la lumière, en entrant dans un lieu obscur, y colore tous les corps, et nous les représente tous, et même notre propre corps. De là viennent ces locutions communes à toutes les langues, être nlairé, avoir des lumières, esprit lumineux, et cette comparaison perpétuelle de l'esprit à la lumière. Voyez la dissertation sur les idées, qui est à la fin de la première partie.

(f/) La parole est le moyen familier ou domestique de communication des pensées, puisqu'il suppose des hommes en petit nombre, et habituellement rapprochés. L'écriture est le moyen public qui transmet les pensées à la généralité des hommes, et qui fait même parler ceux qui ne sont plus pour l'instruction de ceux qui ne sont pas encore. La parole avait dit au meurtrier domestique, à l'assassin de son frère : Qu as-tu fait? Tu seras errant et vagabond, avant que l'écriture eût fixé et rendu publique la loi « ïu ne tueras pas. » C'est une vérité fondamentale que la révélation delà loi a d'abord été orale dans la famille, plus tard écrite pour les nations, et encore sous nos yeux, l'homme n'est-il pas instruit par la parole avant de l'être par l'écriture ?

(e) Comme l'écriture est plus récente dans le monde que la parole , les anciens nous ont transrais quelques souvenirs confus de ce qu'ils appellent l'invention de l'écriture des sons, qu'jj faut bien distinguer de l'écriture des hiéroglyphes, qui est un dessein de contours. Deux écritures, dont l'une dessine les formes, l'autre exprime les sons, sont séparées l'une et l'autre par l'infini, et l'une par conséquent n'a jamais pu n aître de l'autre ; car on ne peut pas plus faire ouïr une figure que figurer un son, et la musique elle-même ne figure pas les sons, mais ne fait que noter les tons, ou l'intervalle entre les sons.

Tliaut, Hermès, Mercure Trismégiste, à qui les Grecs faisaient bon-

neur de l'invention de l'écriture, ne sont que des noms de la Divinité, et les Phéniciens, les premiers chez qui cet art a été répandu, ne sont que les Hébreux. L'art de l'écriture, pour qui le médite, est plus merveilleux que l'art de la parole, puisqu'il a une merveille déplus. Aussi, dit Duclos, « l'écriture n'est pas née comme le langage, par une progres- » sion lente et insensible; elle a été bien des siècles avant que de naître : » mais elle est née tout à coup, et comme la lumière. Une fois conçu, » cet art dut être foimé en même temps. » Le philosophe a raison, et cela même prouve que l'homme, condamné à inventer lentement, n'a pas plus inventé l'écriture que la parole. En un mot, deux arts, l'art de parler et l'art d'écrire, sans lesquels la société ne saurait naître et se perfectionner, ne peuvent pas avoir été laissés à l'invention contingente de l'homme; car, si l'homme les' a inventés de lui-même, il pouvait ne pas les inventer; la société pouvait donc ne pas exister : or la société est nécessaire; donc, etc. Ce raisonnement peut s'appliquer au petit nombre des arts nécessaires, à prendre ce mot dans une acception rigoureuse. Aussi les anciens attribuaient-ils aux dieux l'invention de l'art de l'agriculture, et celui qu'elle suppose nécessairement, l'art de fondre les métaux ; car, quoiqu'un peuple naissant puisse vivre de chasse et de pêehe, un peuple avancé ne saurait subsister sans agriculture : de même un peuple ne saurait à la longue se passer de lois écrites, quoiqu'il ait yézii dans son enfance avec des lois orales ou des coutumes. L'imprimerie est devenue nécessaire à l'état des hommes et aux progrès de la société: on peut en dire autant de la boussole; mais l'une et l'autre ne sont que des conséquences aisées à déduire, l'une de l'art d'écrire, l'autre de la propriété connue de l'aimant.

(/") Les peuples les plus célèbres de l'antiquité,- et les hommes les plus savants chez les païens, ont vécu dans une ignorance déplorable, non de l'existence d'une loi, mais des dispositions de,la loi naturelle dont une tradition obscure avait conservé parmi eux un souvenir défiguré par des applications vicieuses. Ainsi ils avaient retenu le dogme de l'existence de la Divinité, et ils en avaient fait l'idolâtrie; le dogme du sacrifice, et ils en avaient fait l'homicide ; le dogme du pouvoir paternel, et ils en avaient fait le despotisme, et le droit sur la vie même de ses enfants; le dogme du pouvoir politique, et ils en avaient fait l'esclavage; la défense de l'adultère, et ils en avaient fait le divorce, etc., etc. Or cette expérience est décisive, parce qu'elle a été faite sur les peuples les plus éclairés de l'antiquité païenne, et qu'elle ne peut plus être répétée,

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