DES GENS DE LETTRES
Dans une société constituée, tout marche à sa perfection, parce que la constitution n'est que le développement de rap-
' Dans un Dialogue sur les Orateurs, que quelques critiques attribuent à Tacite, plutôt sur la pureté des principes qui y sont développés que sur aucune ressemblance de style, l'auteur, quel qu'il soit, met au nombre des causes de corruption de la jeunesse Romaine, les leçons que lui donnaient dans ses premières années des femmelettes Grecques ou des esclaves auxquels on en conflait le soin, et dans un ùge plus avancé, le goût des spectacles : At nunc natus infans delegatur Grœculœ alicui ancillop, cui adjungitur unus aut aller ex omnibus servis... Horum fabulis et erroribus teneri statim et rudes animi imbuuntur... Jam verô propria et peculiaria hujus Urbis vitia pœne in utero matris concipi mihi videntur, histrionalis favor, etc., etc. (xxix.)
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^ovls nécessaires on parfails. Le progrès des lettres est donc le résultat nécessaire de la constitution; mais il est résultat et non pas moyen. La culture des lettres peut embellir la société, mais 2lle ne peut la conserver; c'est-à-dire que les lettres en sont ornement, le luxe; il faut donc en régler, ou pour mieux dire, m diriger l'usage, en prévenir l'abus.
Les auteurs d'ouvrages de littérature, que je distingue des cens de lettres, ne peuvent former une profession, un^'corps •
1» Parce que la société monarchique tend invinciblement à Mettre les professions dans les familles, et qu'il ne peut y avoir les familles littéraires, comme il y a des familles militaires )u sénatoriales;
2° Parce qu'il ne peut y avoir d'éducation particulière pour homme qui se destine à la culture des lettres;
3o Parce qu'il faut être plusieurs ou corps, pour remplir les onctions militaires ou sénatoriales, mais pour faire un ou rage de littérature, il faut être seul. Une réunion d'hommes e lettres ne peut faire en commun que des recueils, des corndations. En France, les beaux esprits réunis n'ont fait que eux Dictionnaires, et il y en a un de trop.
Les savants peuvent faire corps, parce que dans les sciences e calcul un homme, avec du sens et de l'application peut ivoir ce qu'un autre sait ou a su, et qu'ainsi tous pc'uvent -availler avec les mêmes moyens et les mêmes données à perîctionner telle ou telle partie d'une science. Il est même né- Bssairc que les savants fassent corps, parce qu'il n'y a que le« 3rps savants, qui, pour hâter les progrès des sciences puismt tenter et suivre des entreprises qui surpassent les moyens t la durée d'un individu, et que le gouvernement, pour en iciliter le succès, peut faire, en faveur d'un corps, des déenses qu'il ne risquerait pas en faveur d'un particulier Mais les beaux esprits ne peuvent faire corps; c'est à la fois )ntre la nature des choses, et contre l'intérêt des lettres • lo Parce qu'il n'y a pas de raison pour qu'il se trouve à .ute époque de l'existence d'une nation, un nombre déter-
miné de beaux esprits; il peut s'en trouver plus, il peut s'en trouver moins, et la société est exposée à laisser le vrai talent sans récompense, ou à honorer la médiocrité.
2° Les lettres, lorsqu'elles font corps, sont nécessairement asservies. Elles plieront sous le parti dominant, parce que le parti qui domine sent l'avantage d'avoir pour soi les trompettes de la renommée, et qu'il s'attache à les séduire ou à les intimider. Des corps qui sont dans la nature de la société, et qui existent indépendamment des volontés du gouvernement, peuvent braver ses menaces, ou mépriser ses caresses; mais unei association qui existe malgré la nature des choses, et parj la seule volonté du gouvernement, une association qui veut| exister, car tout ce qui existe tend à perpétuer son existence, ne peut opposer aucune résistance, et appartient toujours etj tout entière aux plus forts. Ainsi un corps littéraire louera, dans la même administration, les mesures politiques les plusj contradictoires; ainsi il sera dévot dans un temps, et philosophe dans un autre. Si l'académie Française eût subsisté sous Robespierre, il eût fallu le louer ou périr; et l'on peut appliquer à ce corps célèbre ces belles paroles de Tacite, en parlant d"Agricola : « Heureux, s'écrie-t-il, et par l'éclat de sa vie, et par » r à-propos de sa mort '. »
J'ai distingué les auteurs d'ouvrages de littérature, ou iej beaux esprits, des gens de lettres; et cette distinction n'est pas sans fondement.
Le siècle de Louis XIV a vu des historiens, des poètes, dei orateurs, des traducteurs, des critiques, des grammairiens, dej hommes distingués dans toutes les parties de la littérature; notre siècle, qui a eu aussi, dans tous les genres, des écrivaini célèbres, a produit une espèce d'hommes connus sous le noir de gens de lettres.
'Tu vero felix, Agricola, non vilaetanium claritate, scd etiam opporlanilat mortis.
Tacit. de Vita Agric. xlt.
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On pouvait, en France, êlre homme de lettres, sans avoir fait ni histoire, ni discours, ni pièce de théâtre, ni traduction, ni grammaire; il suffisait d'avoir lu ce qu'ont fait les autres d'avoir retenu des anecdotes, des traits; et si l'on joignait à ce mérite facile, celui qui ne l'est guère moins, d'enrichir l'Almanach des Muses de quelque épigramme bien précieuse ou les journaux de quelque extrait bien philosophique, on pouvait hardiment arborer l'enseigne du métier, et quelquefois sous le costume économique d'homme d'Église, plus souvent sous la dénomination insignifiante d'avocat, afficher l'indépendance de toute profession utile, le mépris de toute autorité et la haine de toute religion. Si les fonctions de ce nouvel état n'étaient pas pénibles, la morale n'en était pas austère; tout en frondant le gouvernement, on pouvait tendre la main pour en obtenir une pension; en déclamant contre les grands, on pouvait accepter leurs dîners; en insultant à la relio-ion, on pouvait vivre de ses biens, et se parer de ses livrées.
Les bons ne font pas d'association particulière, et ils ne doivent pas en former, parce qu'ils sont la société; mais les méchants, qui sont hors de la société, ne manquent pas de se réunir contre elle : ce sont des gens sans aveu, de divers pays, que le hasard a jetés sur des côtes étrangères, et qui s'attroupent pour en troubler les paisibles habitants. Les gens de lettres formaient donc une coalition; le prétexte de leur réunion était le bonheur des hommes; le but, la propagation du républicanisme et de l'athéisme; les moyens... tous.
Les gens de lettres avaient usurpé un grand ascendant dans la société. Le gouvernement devenu plus timide, à mesure qu'il devenait plus faible, les redoutait par instinct du mal qu'ils pouvaient lui faire, sans se mettre en devoir d'arrêter celui qu'ils lui faisaient. Ils avaient engoué les femmes en leur donnant de Vesprit, et les hommes en leur faisant des réputations; parce qu'ils s'étaient érigés en distributeurs de l'esprit et des réputations, et qu'ils disposaient exclusivement en leur faveur, et en faveur de leurs amis, de je ne sais quelle opinion
publique dont ils étaient les souffleurs et les échos. Cette société, tourmentée de la fureur des conquêtes et du besoin de s'étendre, comme toutes les sociétés républicains ', avait fait de nombreux prosélytes dans les classes les plus élevées, par la licence de sa morale et la vanité du bel esprit. C'était des intelligences qu'elle s'était ménagées dans le pays ennemi; et tout élait prêt pour un soulèvement général contre les principes conservateurs des sociétés, lorsque le tocsin des États généraux vint hâter l'explosion et donner le signal aux conjurés. Ce parti vain et présomptueux crut alors que son règne était arrivé; il s'agita à la cour, intrigua à la ville, bouleversa la composition des États généraux, confondit l'antique et nécessaire distinction des ordres, parvint à s'y introduire, et bientôt à y dominer : une fois maître du terrain, tel qu'un usurpateur qui, en entrant dans un pays dont il médite la conquête, rallie tous les mécontents, intimide les faibles, et séduit le peuple en lui accordant l'exemption de tous les impôts, le parti philosophe, précédé de la terreur, grossi par la foule des ambitieux, souleva le peuple en lui accordant l'exemption de toute morale, et fit, dans la société civile, à la tête d'une armée de dupes et de scélérats, cette terrible et à jamais mémorable invasion dont la France la première a éprouvé les efTels, et dont l'Europe aveuglée a méconnu les suites.
Les dogmes fondamentaux de cette secte étaient la liberté indéfinie de la presse, la tolérance illimitée des opinions. C'élaienl ses armes offensives et défensives : elle attaquait avec la liberté de la presse, elle se défendait avec la tolérance des opinions; principes de circonstance, et qu'elle a violés sans pudeur, lorsqu'elle n'a plus eu à craindre que l'opinion, ni à immoler que la pensée?
J'oserai émettre ici, sur la liberté de la presse, une opinion qui ne satisfera peut-être personne. C'est quelquefois le sort des opinions modérées et raisonnables.
' On dit avec raison, la république des lettres.
Si le Créateur a mis dans le cœur des hommes le sentiment de son existence et celui de leur destination future, sans daigner leur apprendre comment ils pourraient conserver l'un et l'autre; si, les a^'ant faits pour vivre en société, il n'a pas daigné leur enseigner comment cette société pouvait subsister heureuse et indépendante, lorsqu'il donne aux animaux mêmes qui forment société, des règles admirables qui en assurent la durée; si Dieu enfin n'a donné à la société humaine ni constitution religieuse, ni constitution politique, et s'il a laissé aux passions le soin de faire des religions, et au hasard le soin de faire des gouvernements; les objets qui intéressent le plus sur la terre l'homme social, je veux dire la religion et le gouvernement, ne sont plus que des questions oiseuses et indifférentes, sur lesquelles la curiosité humaine peut s'exercer à loisir, semblables à ces systèmes sur le monde matériel, que Dieu, comme dit le Sage *, a livrés à nos vaines discussions.
Mais s'il y a pour l'homme social une constitution religieuse et une constitution politique, comme il y a dans l'homme naturel une constitution intellectuelle et une constitution physique, c'est-à-dire un esprit et un corps; les actions qui tendent à détruire la constitution religieuse ou la constitution politique de l'homme social, ou de la société, sont aussi criminelles que les actions qui tendent à corrompre la constitution intellectuelle de l'homme naturel, ou à détruire sa constitution physique.
Or, il existe, pour l'homme social, une et une seule constitution religieuse, une et une seule constitution politique; je le répète : « Si je n'ai pas démontré cette vérité, d'autres la dé- » montreront, parce que le temps et les événements l'ont » mûrie; parce que son développement est nécessaire à la » conservation de la société civile, et que l'agitation qu'on » aperçoit dans la société, n'est autre chose que les efforts » qu'elle fait pour enfanter cette vérité. »
' Eccles. m. 11.
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Je permellrais donc la discussion la plus sérieuse et la plus solennelle de celte vérilé, parce que je suis convaincu du triomphe de la religion chrétienne sur toutes les religions, et de la constitution monarchique sur tous les gouvernements, comme je suis convaincu de l'égalilé des diamètres d'un môme cercle.
Je dis la discussion la plus sérieuse et la plus solennelle; car si un écrivain se pernioUait d'attaquer sourdement, de miner la religion et la conslilulion, en paraissant pénétré de respect pour l'une et pour l'autre, je dirais : Yoilà un lâche à qui il ne manque qu'un tyran pour être un esclave; il eût loué la douceur de Marat, et V humanité de Rohespierre; il n'ose ni attaquer Terreur, ni défendre la vérilé; et je le punirais comme un vil corrupteur de la morale publique.
Si un écrivain se permettait d'attaquer la constitution religieuse et politique, par des plaisanteries et par des sarcasmes; si, dans une discussion sérieuse, il osait défigurer l'histoire, altérer les citations, tronquer les passages, je dirais : Voilà un scélérat à qui il ne manque que du courage pour être un assassin; il ne feint de vouloir éclairer le peuple sur les abus de la religion et les vices de la constitution, que pour lui inspirer le plus profond mépris pour toute religion et pour tout gouvernement; il veut ôler tout frein aux passions; il attaque la religion et la constitution par des railleries et des impostures, parce qu'il sait que ce n'est pas par des railleries et des impostures qu'elles peuvent se défendre; il cherche à pervertir et non à corriger; et j'appellerais sur sa tête toute la sévérité des lois.
Si, pour avertir l'aulorilé des erreurs ou des fautes de ses délégués, un écrivain excitait les peuples à la révolte; si au lieu d'employer l'expression de la fidélité à l'Etat et de l'affection pour le monarque, il embouchait la trompette, il sonnait le tocsin de la rébellion : c'est un factieux, dirais-je; ce n'est pas le maintien de la constitution, mais sa subversion qu'il demande; il ne veut pas avertir raulorité, mais égarer le sujet;
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il est le vil fauteur d'une facîion désespérée, ou l'instrument mercenaire du jaloux étranger; et je le livrerais aux tribunaux.
Je serais*d'une extrême sévérité sur les ouvrages qui offensent les mœurs. Un écrivain qui discute avec bonne foi, et sans exagération, les principes de la religion et ceux de la politique, peut, môme en se trompant, alléguer pour sa défense, qu'il a voulu éclairer les hommes, et leur montrer ce que, dans sa conscience, il crojait être la vérité. L'ouvrage peut élre dangereux, sans que l'auteur soit coupable; et si le gouvernement doit sévir contre les vices du cœur, il ne saurait, sans une extrême sévérité, punir les erreurs de l'esprit. 3Iais quel motif peut alléguer, pour sa justification, l'auteur d'un ouvrage obscène? Dira-t-il qu'il a voulu amuser ses concitoyens? Mais s'il ne sait pas instruire les hommes sans les ennuyer, ne peutil les amuser sans les corrompre? mais l'homme est-il en société pour s'amuser, ou pour devenir meilleur et rendre les autres plus heureux? Quel est son but? Veut-il apprendre à l'enfant ce que la nature ne lui a pas encore appris, ou révéler à l'homme ce qu'elle n'a pas voulu lui apprendre? C'est un écrivain infâme, qui contrarie la nature en devançant ses leçons, ou qui l'outrage en dévoilant ses mystères, et je le bannirais à jamais de la société.
Ce que je dis des productions de l'esprit, peut, avec bien plus de raison encore, s'appliquer aux productions des arts : tous les esprits ne comprennent pas, mais tous les yeux voient : Segnius irritant animos...
Gouvernements! voulez-vous accroître la force de l'homme? Gênez son cœur, contrariez ses sens; semblable à une eau qui se perd dans le sable, si elle n'est arrêtée par une digue, l'homme n'est fort qu'autant qu'il est retenu.
Si les lettres et les arts doivent corrompre les hommes et perdre la société, il faut anéantir les lettres et les arts : mais ils peuvent porter l'homme à la vertu, perfectionner ou embellir la société; il faut en encourager le goût, en diriger l'em-
ploi, en récompenser les progrès, et ne pas oublier que la société doit être sévère dans ses châtiments, mais magnifique dans ses récompenses, et qu elle doit punir et récompenser en société.
J'ai dit ailleurs que l'art de l'imprimerie était un développement nécessaire de la société religieuse et politique; et ceux qui, à la vue des désordres qu'a produits dans la société, par la faute des administrations, l'abus de cet art précieux à l'humanité, regrettent le temps où l'on ignorait, dans les classes même les plus élevées, l'art de lire et d'écrire, semblent craindre qu'une discussion trop approfondie ne fasse évanouir les vérités conservatrices de l'homme et de la société. Cette crainte est injurieuse à la Divinité, et les vérités quelle a daigné révéler aux hommes, ou celles qu'elle a permis que les hommes découvrissent, ne seront jamais assez approfondies par ceux que leur rang, c'est-à-dire, leurs devoirs dans la société obligent à les étudier et à les connaître, et qui sont faits pour gouverner, sinon par l'autorité des places, au moins par celle de l'instruction et de l'exemple, ceux à qui la faiblesse de leur âge, de leur condition, ou de leur esprit ne permet pas de se livrer à des études pénibles, ni d'acquérir des connaissances étendues.
Pourquoi l'administration ne ferait-elle pas faire des éditions châtiées des auteurs célèbres? quel est ce respect fanatique pour les impiétés, les obscénités, les absurdités d'un écrivain? Un sophisme est-il plus respectable parce qu'il est de Rousseau, ou une raillerie impie moins déplacée parce qu'elle est de Voltaire? Le jeune homme ne peut-il lire la tragédie de Mérope ou VHistoire de Charles XII, sans trouver à côté des comtes philosophiques ou un poëme licencieux? Est-il absolument nécessaire d'essuyer la lecture des paradoxes de Rousseau, l'égoïsme de ses Confessions, le scandale de son Héloïse, pour connaître les beautés vraies et touchantes qui sont répandues dans son Emile? Et les Lettres Persanes font-elles une suite nécessaire à l'histoire de la Grandeur et de la décadence des
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Romains? Est-ce de rinléret d'un auteur ou de l'intérêt de la société que le gouvernement doit s'occuper? Doit-il être le partisan fanatique de J.-J. Rousseau, de Voltaire, etc., ou le défenseur des vrais principes, et le tuteur de la société? Tout ce qui serait de l'écrivain social serait conservé, tout ce qui serait de l'homme serait supprimé, et si je ne pouvais faire le triage, je n'hésiterais pas à tout sacrifier. Je ne demanderais pas avec le géomètre : Qu'est-ce que cela prouve? Mais je demanderais avec la nature: Quel avantage peuvent en retirer l'homme et la société? parce que c'est uniquement sur cette règle que l'administration doit juger le mérite de l'ouvrage, et récompenser le talent de son auteur. 11 est temps de revenir à des vérités simples, comme le sont toutes les vérités sociales, à des vérités triviales, comme toutes les vérités sociales devraient l'être. Il n'y a de beau que ce qui est bon : il n'y a de bon que ce qui est utile à la société; et, dans la société constituée, celle dans laquelle tous les êtres tendent à leur perfection, l'on ne doit conserver que ce qu'il y a de bon et d'utile.