MOEURS
Les mœurs sont privées OU publiques, de l'homme naturel ou de l'homme politique. Les mœurs privées se forment par l'éducation domestique; les mœurs publiques par l'éducation publique et l'éducation particulière de la profession; les unes comme les autres se perfectionnent par les bons exemples, ou se détériorent par les mauvais.
Le gouvernement peut dont former les mœurs privées et les mœurs publiques, puisqu'il peut veiller sur l'éducation domestique et sociale, et sur celle de la profession, et procurer de bons exemples, ou réprimer les mauvais.
Il est inutile de prouver qu'une bonne éducation domestique ou sociale forme les mœurs privées et les mœurs publiques. Une bonne éducation domestique ou sociale est une éducation religieuse; or, la religion commande toutes les vertus, et elle réprouve tous les vices.
En vain le philosophisme, qui n'a ni cœur ni sens, parce qu il n'a jamais rien refusé à l'un ni aux autres, (ainsi que l'homme physique n'aurait pas l'idée de la force, s'il n'avait celle de la résistance; en vain le philosophisme veut-il tout faire avec Vesprit; en vain appellc-t-il la raison pour dompter les passions, et V intérêt pour produire la vertu; il suppose ce qui est en question : car la raison n'est que la passion domptée, et la vertu n'est que Vintérêt connu. Il appelle, pour dompter la passion, la raison, qui n'existe que quand la passion est domptée; il appelle, pour produire la vertu, Vintérêt, qui n'est connu parfaitement que quand la vertu est pratiquée; ainsi il ne peut exister de raison sans religion, puisque la religion dompte les
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passions qui s'opposent au développement de la raison; et il n'existe pas de connaissance de nos vrais intérêts sans vertu, puisque la vertu n'est que la connaissance parfaite et pratique de nos vrais intérêts.
L'éducation propre à la profession forme aussi les mœurs publiques, ou les habitudes de la profession.
Ainsi, c'est dans l'éducation particulière de la profession royale, que l'homme destiné à régner contracte l'habitude de toutes les vertus, de toutes les bienséances, de tout l'empire sur son esprit, sur son cœur, sur ses sens, que demande cette profession auguste, où l'homme est pouvoir par son exemple, plus encore que par ses ordres, et où son exemple est plus pouvoir à mesure que la société est plus constituée.
Ainsi, c'est par l'éducation particulière de leurs professions respectives, que le jeune ecclésiastique formera son esprit par l'instruction, son cœur par la charité, ses sens par le recueillement; que le jeune militaire pliera son esprit à la subordination, dirigera son cœur par l'amour de son roi, développera ses sens ou ses forces par les exercices de son état; que le jeune magistrat ajtprendra à cultiver son espj'it par l'application, à former son cœur par l'amour de ses semblables, à commander à ses sens par l'habitude de la gravité et de la décence. Et observez qu'on ne peut considérer, comme mœurs privées, les mœurs des individus dans les professions sociales, je veux dire royales, sacerdotales et nobles; parce que, dans l'individu revêtu d'une de ces professions, la profession est inséparable de l'homme, puisqu'elle tient à un caractère indélébile, de consécration ou de naissance. Ainsi leurs mœurs privées forment ou corrompent les mœurs publiques par leur bon ou mauvais exemple.
L'on peut même en démontrer la raison, en observant que le principe de tout ce qui intéresse la conservation de la société se trouve nécessairement dans les professions essentiellement conservatrices de la société. Or, les mœurs publiques intéressent essentiellement la conservation de la société, puisque les IL 14
bonnes ou mauvaises habitudes des hommes en société ne sont que l'habitude de faire ce qui est utile ou nuisible à la société.
Donc les mœurs privées ont plus d'influence sur les mœurs publiques, à proportion que la profession est plus importante au maintien de la société.
Donc les mœurs privées du monarque sont essentiellement conservatrices ou corruptrices des mœurs publiques : donc plus une société sera constituée, plus les mœurs privées du monarque influeront sur les mœurs de ses sujets, parce qu'à mesure qu'une société est plus constituée, le monarque est plus pouvoir conservateur de la société.
Pourquoi la France, héritière de la constitution des Germains, u'a-t-elle pas hérité de la sévérité de leurs mœurs? (( Personne, dit Tacite, n'y fait du vice un sujet de plaisan- » terie, et l'on n'y traite pas de mœurs du jour la séduction ou » la faiblesse. » Nemo illic vitia ridet : nec corrumpere aut corrumpi sœculum vocatur. Des hommes, dont les Romains ne considéraient qu'avec étonnement la force prodigieuse, se faisaient un point d'honneur de s'interdire, avant l'âge de vingt ans, tout ce qui pouvait l'énerver; et les habitants amollis de nos villes corruptrices osent, à quinze ans, parler de leurs besoins !
Si les individus exerçant des professions sociales peuvent corrompre les mœurs publiques par leurs exemples, l'admi- 1 nistration peut les corrompre par ses institutions. Revenons aux principes.
La fin de la société civile est la conservation de l'homme moral et de l'homme physique, parce que la société civile est la réunion de la société religieuse et de la société politique.
La société religieuse conserve l'homme moral en réprimant sa passion de dominer; elle le conserve en protégeant sa faiblesse.
Mais si le gouvernement laisse affaiblir la religion, ou s'il en détruit le sentiment par des institutions dépravées, il exalte la passion de dominer, au lieu de la réprimer, il opprime la
faiblesse au lieu de la protéger. Donc il nuit à la conservation de l'homme moral, donc il le détruit.
Entrons dans le détail :
A la honte des nations chrétiennes, les anciens avaient, pour le culte public, un respect qui, même dans une religion essentiellement corruptrice, était utile, puisqu'il entretenait les peuples dans la cro^'ance de la Divinité.
A Rome, le gouvernement, au lieu de réprimer la férocité naturelle de l'homme, Texaltait par ses institutions; sous ce point de vue, les combats publics de gladiateurs, et les spectacles qu'on donnait au peuple, d'hommes dévorés par les animaux, étaient des institutions immorales.
Dans la Grèce, la faiblesse du sexe ou de l'enfance était opprimée par la licence des institutions religieuses, institutions immorales, puisqu'en corrompant la religion, elles corrompaient les mœurs jusque dans leur principe.
Mais à Rome, ainsi que dans la Grèce, le respect pour les vieillards était une institution morale, puisqu'elle protégeait la faiblesse de l'âge.
Chez les modernes, l'irréligion avait fait depuis un demisiècle des progrès effrayants; et sans parler des ouvrages qui affaiblissaient la croyance de la religion dans Vespritde ceux qui se croyaient éclairés, de mauvais exemples en altéraient le sentiment dans le cœur de ceux pour qui les exemples sont des raisons, et qui doivent avoir la religion dans le cœur, parce que le défaut d'éducation et la nature de leurs occupations ne leur permettent pas d'en approfondir les preuves. Ainsi c'était un usage immoral, parce qu'il était très-irréligieux, que Tusage introduit dans les grandes villes, de travailler publiquement les dimanches et les fctes, sans nécessité, même sans motif, aux travaux les plus inutiles; et c'était préparer le peuple à voir sans regret abolir la solennité du dimanche, que de faire construire, sous ses yeux, une salle de spectacle, les jours particulièrement consacrés au culte religieux.
C'était donc une institution immorale que celle qui, dans
le militaire, ôlail à rancienuelé de service ses jusles droits, ou l'oxlrëmc facilité avec laquelle on accordait des dispenses d'âge, parce que c'était affaiblir le respect dû à la vieillesse. Aussi les jeunes gens gouvernaient la cour, donnaient le ton dans les cercles, dominaient dans les compagnies de magistra lure, parvenaient même dans l'Église. De là venait l'instabilité de nos modes, de nos mœurs, de notre administration même. La jeunesse veut changer, parce qu'elle change elle-même : la vieillesse résiste au changement, parce qu'elle ne change plus; elle veut que tout reste en place autour d'elle, parce qu'elle voudrait y rester elle-même, et que les changements lui rappellent une idée de destruction et de mort qu'elle repousse. Cette inflexibilité de goûts et d'opinions, dans le vieillard, qui le rend ennemi de toutes les innovations, est le plus ferme rempart de la constitution des sociétés; et jamais gouvernement n'a passé des mains des vieillards dans celles des jeunes gens, sans tomber dans la confusion et l'anarchie.
J'ai dit que la licence opprimait la faiblesse du sexe; et l'on me demandera peut-être comment le sexe peut être opprimé lorsqu'il jouit de la liberté la plus entière.
Tout être a une fin à laquelle il veut parvenir. Sa liberté consiste dans sa faculté d'y parvenir, et sa perfection consiste à y parvenir.
Donc, tout ce qui détourne un être de sa fin, lui ôte sa liberté, et s'oppose à sa perfection; donc il l'opprime.
La fin naturelle et sociale de la femme est le mariage, ou l'accomplissement de ses devoirs, dans sa famille, envers son mari et envers ses enfants.
Or, la licence brise ou relâche les liens du mariage, et détourne la femme de ses devoirs envers sa famille; donc la licence lui Ote la faculté de parvenir à sa fin, donc elle lui ôte sa liberté naturelle et sociale, donc elle l'opprime.
Donc le divorce l'opprime, puisque le divorce rompt les liens du mariage, et empêche la femme de remplir ses devoirs envers son mari et envers ses enfants.
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Donc les spectacles licencieux, les écrits licencieux, les productions licencieuses de l'imagination ou des arts oppriment la femme, puisqu'ils détournent son esprit, son cœur et ses sens, des devoirs que la nature et la société lui imposent envers sa famille.
Il faut observer que, quoique l'homme soit destiné par la nature au mariage, il est aussi destiné par la nature à la conservation de la société civile : ainsi la licence et le divorce l'oppriment en ce qu'ils le détournent de sa fin naturelle; mais ils ne le détournent pas, au moins directement, de sa fin civile : au lieu que la femme, n'ayant pas d'autre fin naturelle et civile que le mariage, est opprimée par la licence et le divorce, dans sa fin naturelle et civile à la fois. De là vient que les mêmes désordres sont plus criminels dans la femme que dans l'homme.
Mais l'homme moral, qui n'a point de sexe, a une fin intellectuelle ou religieuse à laquelle il veut parvenir, et qui est supérieure à sa fin naturelle ou physique, comme l'homme moral est supérieur à l'homme physique. Ainsi les institutions religieuses, qui détournent librement l'homme ou la femme de leur fin naturelle ou sociale pour les amener à leur fin religieuse, protègent l'homme moral au lieu de l'opprimer.
Si je donnais à ces vérités tous les développements dont elles sont susceptibles, je ferais un traité de religion ou de morale, et je ne fais qu'un traité d'administration.
Les mœurs publiques peuvent être corrompues par le défaut d'instruction. C'est à la religion à instruire les peuples, et à l'autorité religieuse à veiller à ce que les peuples soient instruits par les ministres de la religion. Les mœurs publiques peuvent être corrompues par de mauvais exemples; ainsi tout ce qui présente aux peuples une fortune faite par des voies injustes, une élévation sans mérite, ou le mérite dans l'oubli, un salaire sans travail, ou des services sans récompense, la vertu opprimée, ou le vice triomphant, offre de mauvais exemples et ne peut que corrompre les mœurs publiques.
a II y a, dit 3Iontesquieu, de mauvais exemples qui sont
» pires que des crimes; et plus d'Élals ont péri, parce qu'on a » violé les mœurs, que parce qu'on a violé les lois. »
Assurément, l'exemple des succès de l'intrigue fait plus d'imitateurs que l'exemple d'un assassin impuni.
Je dois le dire, parce que je ne veux rien taire. La cause la plus féconde de Textréme corruption des mœurs, en France, était l'histrioraanie. Elle était devenue une maladie épidéraique, qui avait corrompu la capitale, et infecté les provinces. Les petits spectacles de Paris étaient un établissement monstrueux dans un État chrétien, et certaines pièces de théâtre un scandale dans une société policée. La fureur avec laquelle on y courait, aurait dû être, pour le gouvernement, la mesure de l'immoralité des spectateurs. Dans les provinces, des spectacles au-dessous du médiocre pervertissaient les mœurs privées et publiques, sans aucune utilité pour les progrès de l'art. Le jeune homme quittait une compagnie décente pour la licence des coulisses; le père de famille, au retour du spectacle, ne retrouvait dans son ménage, que dégoût et ennui. Je ne parle pas du choix des pièces. Elles étaient, depuis longtemps, toutes dirigées vers un but unique, celui de faire une révolution dans la religion et dans le gouvernement, et de rendre odieuses ou ridicules les professions sociales. Ce but paraît quelquefois à découvert sous la morgue d'une sentence : plus souvent, il ne se montre qu'à travers le transparent des allusions; et comme s'il eût fallu des poisons pour tous les lieux et pour toutes les classes de la société, des histrions munis de patentes parcouraient impunément les bourgs et les campagnes, débitant, à la fois, des drogues nuisibles et des farces ordurières, et donnaient au villageois ébahi l'exemple de la vie la plus licencieuse et de l'escroquerie la plus effrontée.
Il faut observer que les Romains ne mettaient sur la scène comique que des Grecs, peuple qu'ils méprisaient, des marchands d'esclaves, des parasites, des courtisanes, des esclaves, professions viles ou infâmes. La constitution des sociétés ne permet pas d'introduire dans la comédie les professions socia-
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les, parce que l'homme ne peut pas être séparé de la profession sociale dont il est membre, et qu'ainsi, comme je l'ai déjà dit, les mœurs du roi, du prêtre, du noble, militaire ou sénateur, sont des mœurs publiques, lesquelles ne sont pas du ressort de la comédie, qui ne doit peindre que les mœurs privées.
Les mœurs publiques appartiennent à la tragédie; elle est l'école des professions sociales. Elle honore dans Milhridate la profondeur des conseils; dans Auguste, l'empire de la clémence; dans Achille, la hauteur du courage; dans Ulysse, l'ascendant de la sagesse : comme elle relève l'héroïque sainteté de Joad, la valeureuse fidélité d'Abner, la vertueuse fermeté de Burrhus, et le sublime attachement de Léontine au sang de ses rois; elle blâme la précipitation dans Thésée, l'orgueil dans Agamemnon, la vengeance dans Alrée, l'ambition dans Agrippine : comme elle flétrit la corruption dans Mathan, la flatterie dans OEnone, et la trahison dans Pharnace. Mais ce qui est remarquable, est qu'à mesure qu'une société s'affermit en se constituant, et qu'elle a moins à craindre des eflets de l'ambition du sujet, ou du despotisme du monarque, la muse tragique s'attache à décrire les funestes eff'ets de la volupté, seul danger qu'aient à redouter les sociétés constituées; et soit qu'elle en montre les fureurs dans Oreste.. ou les faiblesses dans Titus, les imprudences dans Britannicus, ou les indiscrétions dans Bajazet, la honte dans Phèdre, ou les malheurs dans Ariane, elle cherche à prémunir les rois contre cet écueil fatal à leur gloire et au bonheur de leurs peuples.
Dans ce siècle, par une suite de l'afiaiblissement de la constitution dans toutes ses parties, on avait donné des mœurs privées aux professions publiques, pour pouvoir les introduire sur la scène, et l'on représentait des hommes revêtus de professions sociales dans des attitudes naturelles ou de famille. C'est ce qu'on appelle des drames. Le public applaudissait au talent de l'auteur; il entrait dans la situation du personnage : mais l'homme de goût se reprochait le plaisir qu'il y prenait; un sentiment intérieur l'avertissait de l'inconvenance du sujet.
en le laissant jouir des beautés de l'ouvrage. C était la conscience de la constitution qui s'élevait contre ces productions bizarres, où l'on défigurait l'homme de la société, pour nous peindre l'homme de la famille.
Ce n'était pas assez, pour corrompre les mœurs, des spectacles publics, on y joignait la fureur des spectacles domestiques ' : goût funeste, poison des mœurs privées, école de corruption et de persifllage, où l'on apprend à être sans cesse un autre que soi, à nouer des intrigues, ou à avouer des passions, à n'aimer que des amusements futiles, à n'estimer que des gens frivoles; où tous les âges, tous les sexes, toutes les professions viennent se confondre, oublier leurs devoirs, et changer la décence des mœurs, la solidité des goûts, la dignité des manières contre l'afféterie et le jargon du théâtre. Ce sujet, sur lequel je me suis peut-être trop étendu, me conduit naturellement à parler des gens de lettres.