COMMERCE
Je n'envisage pas le commerce en négociant, moins encore en agioteur; je le considère en politique, et dans ses rapports généraux avec la société propriétaire et agricole, seule société politique qui soit dans la nature, et qui mérite le nom de société, comme l'homme propriétaire de fonds est proprement le seul qui soit membre de la société politique. Remontons à l'origine du commerce.
L'n propriétaire avait une certaine quantité de blé, de laine, de vin, produit de ses terres ou de ses troupeaux, fruit de son travail et de son industrie; il en gardait une partie nécessaire à sa consommation et à celle de sa famille; il en échangeait une autre contre des productions d'un autre sol ou d'une autre industrie qui lui étaient également utiles, contre des travaux qu'exigeaient l'exploitation de ses terres et la construction de
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son habitation, quelquefois contre des secours ou des services. >Iais cet échange entre des denrées d'espèce et de qualités différentes, de poids ou de volume inégaux, cet échange de denrées contre des travaux ou des services, ne pouvait se faire qîi'avec une extrême difficulté. — La nature inspira aux premières sociétés l'idée d'un signe fictif, représentatif de toutes ij les valeurs.
Dès que chaque objet ou chaque partie d'objet, était évalué en ce signe ou en parties de ce signe, il n'y avait plus qu'à comparer le signe à lui-même; c'est-à-dire, comparer entre elles des quantités de même espèce; or, cette comparaison, et par conséquent l'échange dont elle était l'intermédiaire, se faisait avec facilité. Il existe encore dans toutes les sociétés un signe ou monnaie purement fictive, comme la livre tournois en France, la livre sterling en Angleterre, le florin en Allemagne; et il y a quelques contrées de l'Afrique où il n'y en a pas d'autre. >
La nature a mis, dans les denrées de première nécessité, un principe de dépérissement qui trompe l'avidité de l'homme, et qui lui défend de réserver pour des besoins éloignés et peut-être chimériques, des productions qui lui sont données pour satisfaire à des besoins présents et continuels. Le blé, les légumes, les fruits, la laine ne peuvent se conserver longtemps; le vin, moins utile à l'homme, ne se conserve plus longtemps qu'avec des frais considérables, des précautions pénibles, et le danger de le perdre.
Le propriétaire était donc obligé de se défaire de lexcédant de ses denrées; ces denrées étaient une propriété légitime, puisqu'elles étaient le fruit d'un travail naturel, c'est-à-dire, de l'emploi légitime des forces naturelles de l'homme : elles avaient une valeur réelle, puisqu'elles servaient aux besoins de l'homme; et il n'était pas juste que le propriétaire se dessaisît, sans compensation, d'une propriété légitime et qui avait une valeur réelle. Mais comment conserver la valeur en se dassaisissant de la propriété? L'homme, dans ses premiers
échanges, représentait la valeur de sa propriété par un signe fictif : la nature lui inspira de donner un corps au signe luimême. Dès lors la valeur fut matériellement représentée, et elle put être gardée en retenant le signe matériel; en sorte que ce signe, qui, étant fictif, ne représentait que la valeur de la propriété, devenu matériel, représenta la propriété de la valeur. Ce signe que nous appelons monnaie, pouvait, quelle qu'en fut la matière, suffire aux besoins des hommes, qui étaient convenus de s'en servir, ou qui étaient obligés d*en faire usage, en vertu de leur soumission à l'autorité qui l'avait établi; mais il était sans valeur représentative à l'égard des hommes qui ne reconnaissaient pas la même autorité, ou qui n'avaient pas fait la même convention.
Il fallait un signe qui pût servir à tous les hommes et à toutes les sociétés, indépendant des caprices de l'autorité et des variations de l'opinion; il fallait donc un signe qui eût une valeur propre, réelle, intrinsèque; la nature offrit les métaux.
Les métaux réunissaient toutes les conditions qui pouvaient en faire le signe social, c'est-à-dire, universel, et représentatif des valeurs de toutes les propriétés du sol ou de l'industrie, 1 intermédiaire de tous les échanges entre tous les hommes et entre toutes les sociétés. Ils avaient une valeur intrinsèque, puisqu'ils représentaient une grande somme de travail que demandaient leur extraction et leur fabrication; ils étaient susceptibles d'une grande valeur d'industrie, puisqu'ils servaient à une infinité d'usages précieux à l'homme; leur solidité les rendait impérissables; leur ductilité les rendait divisibles au point que pouvait le demander l'échelle des valeurs et la facilité des échanges; leur malléabilité * les rendait susceptibles de toutes les empreintes extérieures qui pouvaient désigner leur valeur, et en empêcher la contrefaction; plus un
' La conservation de la société exige que le moyen de faire de l'or ne soit jamais découvert : donc il ne le sera pas. Celte démonstration oae semble évidente.
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métal avait de ces qualités, plus il était précieux; c'est-à-dire, plus il avait de valeur intrinsèque, et moins il en fallait pour représenter la même valeur en productions de sol et d'indusiric. Les difficultés innombrables qu'éprouvaient les premiers 'changes, soit qu'ils se fissent immédiatement par le troc des denrées, ou par l'intermédiaire d'un signe fictif, bornaient le oiiimerce, dans les premiers temps, aux objets d'absolue néessilé et aux lieux les plus voisins; l'invention des métaux, partout reçus, partout transportables, facilita les relations :onimerciales entre les sociétés les plus éloignées, et fit servir lux usages d'un climat toutes les productions du climat le plus )pposé. Alors on put regarder le commerce comme social, )arce qu'on put regarder les sociétés comme de grands comîierçants. Les sociétés considérées comme des propriétaires employèrent une partie de leurs productions pour leur conommation, et elles en échangèrent une autre partie contre Tautres productions utiles que leur sol ou leur industrie leur efiisaient. Elles exportèrent les unes au dehors, elles imporèront les autres du dehors : cette importation et cette exporalion s'appelèrent commerce, comme les échanges entre Kirticuliers dans la même société; s'appelaient trafic. Elles changèrent contre des métaux le superflu de leurs producions territoriales et industrielles; et comme elles avaient tous es ans, à peu près, les mêmes produits et les mêmes besoins, lies eurent tous les ans, à peu près, le même excédant : par oiiséquent la quantité de leurs métaux s'accrut tous les ans, t ha circulation du numéraire devint plus rapide, parce que le uméraire devint plus abondant.
Une nation qui, par la faute de son administration ou le aalheur des circonstances, en vint au point de n'avoir pas ssez de produits territoriaux ou industriels à échanger contre îs produits étrangers dont elle eut besoin, c'est-à-dire, qui ut plus de besoins que de ressources, fut obligée de solder le urplus avec son numéraire. Son numéraire s'écoula donc nnucUement. Cependant lorsqu'elle n'eut plus de signe mé-
tallique, ou quelle n en eût pas assez, elle fut forcée de s'en faire un autre qui ne fût pas un métal, ou du moins un métal j universellement précieux. j
Ce signe, vil en lui-même et presque sans valeur intrinsè- j que, n'eut de cours que par la force de l'autorité qui l'avait établi, et dans la société pour laquelle il avait été établi; il fut i rebuté dans les marchés des autres nations, et presque tou- 1 jours il s'avilit dans l'opinion de la société même pour laquelle | il avait été créé. |
Dans la société, au contraire, qui eut plus de produits que de besoins, la quantité de numéraire circulant s'accrut pro- | gressivement par l'accumulation annuelle de l'excédant de ces ; produits; mais si la quantité du signe représentatif de la denrée f augmenta sans que la quantité de la denrée augmentât en ' même temps, le prix des denrées dut nécessairement augmen- \ 1er, parce qu'il y eut plus de signe pour représenter la même i valeur, et qu'il est de la nature du signe de se mettre en rap- ■ port avec la chose signifiée. Le signe perdit donc insensiblement cette qualité précieuse qu'il avait de pouvoir être trans- | porté commodément et sans frais, pour servir de moyeu ' universel et commun à l'échange de toutes les productions, i il devint presque aussi embarrassant que l'objet même qu'il représentait; et dans peu à Londres, à Amsterdam, et dans quelques autres lieux de l'Europe, l'accroissement excessif du numéraire fera de la monnaie d'argent et d'or ce que la prudence du législateur avait fait, à Sparte, de la monnaie de fer, un poids incommode à porter. Alors il fallut un autre signe pour représenter le signe lui-môme, et les billets de banque, les assignats exprimèrent l'or et l'argent. Remarquez , la marche de la nature et celle des passions. La nature donne i des productions, et lie les hommes entre eux par l'échange respectif qu'ils en font. L'homme sent le besoin d étendre ses '] relations, c'est-à-dire, de former des sociétés; la nature lui ' donne les métaux, et lie les sociétés entre elles par ce signe : universel. Mais cette sage mère, qui connaît les passions de
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ses enfants et la facilite que peut leur donner, pour les satisfaire, un signe qui exprime toutes les valeurs, refuse à l'avidité de l'homme le mo}^en physique d'en porter à la fois et sans danger une grande quantité; et de la matière la plus précieuse elle fait le corps le plus pesant. L'homme déconcerte d'aussi sages précautions. La nature avait donné le métal comme signe représentatif des valeurs; le commerce le regarde comme valeur luimême, et l'exprime par un autre signe. Le papier de banque est à l'or ce que l'or est aux produits du sol ou de l'industrie. Chez les nations qui n'ont pas assez de numéraire ou de signe métallique, le papier-monnaie supplée à l'argent comme signe d'échange : mais, outre qu'il est en fractions assez petites pour faciliter les échanges, il n'a de valeur que celle que lui donne l'autorité et que lui conserve l'opinion; et cette valeur décroît rapidement dès que la quantité s'en multiplie. Mais, chez les nations opulentes, le papier de banque, représentant l'argent comme valeur ou denrée, peut en exprimer à la fois des quantités immenses, et un faible enfant peut tenir dans sa main le prix et le sort de tout un royaume. Alors il n'y a plus de borne à l'ambition, parce qu'il n'y a plus de terme à la possibilité du succès; alors il n'y a plus de frein au crime, parce qu'il n'y a plus de mesure au salaire; alors on peut payer, avec deux lignes d'impression sur un chitïon de papier, la pertidie d'un ministre, la trahison d'un général, la corruption d'une favorite, l'éloquence d'un factieux, l'audace d'un assassin, la subversion de tout un royaume, et le sang même des rois. Alors la société se dissoudra, ou la nature mettra en œuvre, pour la rétablir, des moyens inconnus et nouveaux : elle la détruira peut-être pour la recommencer. Cette facilité funeste de réduire les plus grandes valeurs sous le plus petit volume, puissant moyen de révolutions, résulte nécessairement de l'accroissement du numéraire; l'accroissement du numéraire vqït\x\{Q nécessairement de l'extension du commerce; donc l'extension du commerce est un principe nécessaire de révolution dans les sociétés.
Je prie mon lecteur de faire une attention sérieuse à ce double rapport sous lequel on peut envisager largent, ou comme si^^ne représentatif de toutes les valeurs, ou comme valeur lui-même représentée par un signe. Il voudra ne pas perdre de vue la diCTérence qui existe entre un papier-monnaie et un papier de banque.
Une nation pauvre peut créer un papier-monnaie pour suppléer à la disette du signe métallique; mais ce papier, uniquement établi pour les besoins du commerce intérieur, doit être en fractions semblables à celle de la monnaie métallique. Dèslors il est aussi embarrassant que le métal lui-même, beaucoup plus périssable; et comme il est la ressource de la pauvreté et un signal de détresse, il n'obtient jamais qu'un cours forcé et une con6ance équivoque.
Une nation riche établit un papier de banque, pour réduire, sous un si^^ne portatif, un métal devenu chez elle trop abondant; dès-lors il n'y a d autre terme à la valeur numérique du billet, que la volonté de Tadministralion. Ce papier a la même valeur que l'argent lui-même, et il est beaucoup plus transportable; et comme il est le résultat et le signe d'une excessive opulence, il obtint partout le même cours et la même faveur. On a peine à se procurer dans les États-Unis un mauvais dîner avec le papier-monnaie de l'État; vingt mille francs en assignats peuvent à peine aujourd'hui payer, à Paris, une place au parterre de la comédie. Avec le papier de banque de Londres, d'Amsterdam, et les assignats de France (pendant les premières années de la révolution}, on a pu payer un forfait dans tout l'univers.
Les variations qu'ont éprouvées dans leur valeur les assignals viennent à l'appui de mon principe. Ils ont été reçus à peu près au pair de leur valeur numérique, tant qu'ils ont été papier de banque, et qu'ils ont été le signe d'une grande abondance de numéraire; ils ont baissé à mesure que le numéraire s'écoulait, et sont venus à rien lorsque, par la disparution des espèces, ils n'ont fait l'office que de papier-monnaie. Et qu'on
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ne dise pas que leur baisse progressive est produite par les événements; car il serait aisé de prouver, qu'à juger les probabilités des événements, les assignats devaient, à leur créalion, perdre ce qu'ils perdent aujourd'hui. Les efforts que Ton fait en France pour les faire remonter sont donc inutiles : en laissant à part le vice de leur naissance et le peu de solidité de leur hypothèque, il est démontré qu'ils ne pourraient hausser de valeur, qu'autant que le numéraire étant rétabli en France dans la quantité qu'il existait avant la révolution, les assignats seraient papier de banque et non papiei'-monnaie; et si le numéraire reparaissait en France, tel qu'il existait avant la révolution, les assignats seraient inutiles.
L'argent est donc ulile tant qu'il n'est que signe représentatif de la valeur des denrées; il est funeste lorsqu'il devient denrée lui-même, dont la valeur est représentée par un signe. Celte différence est le vrai motif de la sévérité des lois de la religion chrétienne sur l'usure et le prêt à jour, ou sans aliénation de capital. Plus attentive à la conservation de la société qu'à l'intérêt mercantile de l'individu, elle a condamné l'usure en général; parce qu'elle a toujours répugné à considérer l'argent comme une denrée, et qu'elle a cherché à prévenir les effets destructeurs d'une circulation trop facile.
A mesure que le numéraire augmente chez une nation, et qu'il en faut une plus grande quantité pour représenter la valeur des choses nécessaires à la vie et se les procurer, le désir d'avoir de ce signe, ou la cupidité devient plus active. L'on remarque, en effet, bien plus d'avidité pour l'argent dans les pays où il y a le plus de numéraire, et dans les conditions qui en gagnent le plus. Du désir d'en acquérir naît la crainte de le dépenser; et l'on remarque aussi en général des vertus moins généreuses dans certains pays et dans certaines conditions, que dans d'autres pays et dans d'autres conditions. Ce désir du gain est plus actif dans certains gouvernements, ou, pour mieux dire, avec certaines opinions religieuses; et j'ai expliqué, dans la seconde partie de cet ouvrage, le phénomène
que l'on remarque en plusieurs lieux de l'Europe, du travail saus passion à côté de l'industrie la plus ardente, de l'insouciante et tranquille médiocrité à côté de la richesse insatiable et de la cupidité la plus inquiète.
La cause de l'accroissement simultané de la cupidité et de la richesse métallique est dans la nature physique de l'homme, dont les sens s'enflamment à la vue des objets qui peuvent satisfaire leurs appétits; et dans la nature morale de l'homme, qui, à la vue de l'augmentation rapide et successive du prix des choses utiles ou agréables, craint de ne pas pouvoir suivre une progression dont il ne peut apercevoir le terme. La cupidité enfante les crimes; au défaut de moyens légitimes d'acquérir, on emploie les moyens criminels; les mœurs se corrompent; les passions achètent tout au poids de l'or; l'homme leur vend sa force, la femme sa faiblesse; et le commerce, effet et cause de la cupidité, perd l'homme et bientôt la société.
Une cause qui contrebalance dans la société l'effet inévitable de l'accroissemeiit du numéraire, est l'emploi qui se fait des métaux précieux, comme matière; et sous ce rapport, la religion, qui en emploie beaucoup pour ses usages, vient en cela même au secours de la société.
Si le commerce ne se faisait qu'avec les produits du sol ou de l'industrie nécessaires à l'homme, il ne sérail qu'utile à la société, parce qu'il ne pourrait jamais s'étendre au-delà de la somme des productions naturelles, ou de la quantité des besoins réels. Mais le commerce s'est étendu bien au-delà des bornes que la nature lui avait prescrites; il a fait naître à l'homme des besoins qu'il ne connaissait pas, dans les fragiles ouvrages d'une industrie recherchée, et dans des productions étrangères que la nature peut-être ne destinait pas à être un aliment usuel pour l'homme, parce qu'elles ne croissent qu'à force d'hommes.
L'homme se croit plus heureux, parce qu'il satisfait des besoins qu'il n'éprouvait pas : comme il se croit plus riche, parce qu'il a plus d'or pour la même quantité de denrées; et
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le commerce abuse l'homme sur son bonheur, comme il le trompe sur ses besoins.
Cependant l'habitude rend ce bonheur nécessaire; ces besoins factices, elle les rend réels. Le commerce s'empresse de prolonger l'un, de satisfaire les autres. 11 apporte à l'homme les denrées dont il ne peut plus se passer; il apporte à l'industrie la matière première de ses ouvrages. S'il faut une plus grande quantité de ces denrées, il faut plus d'hommes pour les faire naître; s'il faut plus de ces matières premières, il faut plus d'hommes pour les extraire ou leur donner la première façon. Là où il faut plus d'hommes, il faut plus de subsistances; le commerce les apporte; c'est une récolte annuelle sur laquelle l'homme compte, et il se multiplie en conséquence. D'un autre côté, l'importation des matières premières des ouvrages de l'industrie et des arts suppose une quantité considérable de bras pour les mettre en œuvre. Voilà du travail, c'est-à-dire des mo}^ens de subsistance. Les hommes se multiplient; car partout les hommes se multiplient en raison des subsistances.
Si l'on suppose que les communications soient tout à coup interceptées, ou qu'elles deviennent très-difficiles par TefTet d'une guerre ou d'une épidémie générales, il se trouve, dans le pays des matières premières, une population extraordinaire qui manque de subsistances, et dans le pays de l'industrie et des arts, une population extraordinaire qui n'a plus de travail. L'inquiétude se manifeste; les uns s'en prennent à leur gouvernement de la disette de subsistances, les autres s'en prennent à leur administration du défaut de travail.
Alors, si dans cette société il se trouve des philosophes qui veuillent faire une constitution religieuse, pour y faire entrer leurs opinions, et des ambitieux qui veuillent faire une constitution politique, pour y établir leur pouvoir particulier, il se fera une révolution. 3Iais une révolution ne peut occuper, encore moins nourrir une population extraordinaire; on fait donc la guerre, parce que la guerre est nécessaire pour occuper les uns et pour donner des subsistances aux autres, en les ré-
duisant au nombre que leur pays peut nourrir. Ces désordres ne sont pas Tinlérèt du commerce, mais ils sont l'intérêt des commerçants. Avides de chances et de hasards, qui offrent aux désirs cet espoir indéterminé qui forme, pour ainsi dire, le fond de l'homme, parce qu'il est dans sa nature immortelle, les commerçants fournissent à grands frais, parce qu'ils fournissent à gros risques, des armes et des subsistances. Dix s'y ruinent, un seul s'enrichit; et l'aveugle cupidité, fille de l'espoir et de la crainte, s'accroît également des malheurs des uns et du succès de l'autre. Tout intérêt de patrie, tous devoirs envers le souverain disparaissent devant l'intérêt des commerçants.
Dans une guerre entre la France et l'Angleterre, on assure, à Londres, les vaisseaux Français. Dans cette guerre, les armées Françaises avaient des fournisseurs dans les pays mêmes dont elles méditaient la conquête; elles y ont trouvé des entrepreneurs après les avoir conquis. Quelquefois l'administration ferme les yeux, parce qu'elle calcule que les armées trouveront toujours des fournisseurs, et qu'il vaut mieux que son pays en gagne le bénéfice; mais l'homme qui sait ce que vaut lor et ce que valent les vertus, gémit de douleur de voir une administration aveugle se trahir elle-même, et tolérer, dans un sujet, le scandaleux exemple d'une intelligence avec l'ennemi de son pays.
Ce n'est qu'en général qu'on doit considérer l'effet dangereux pour la société, qui peut résulter de la multiplication forcée des hommes produite par le déplacement des subsistances, ou l'effet à la longue aussi dangereux de certaines habitudes que le commerce, et non la nature, a données aux nations. Il est rare qu'on puisse en faire une application particulière à telle ou telle contrée; l'effet est sensible dans toutes, sans être entièrement développé dans aucune en particulier. Cependant on peut juger que si quelque événement, qui es» dans l'ordre des possibles, rendait extrêmement rares en Europe le café et le tabac, la tranquillité des peuples du Nord en
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serait peut-être altérée; que si le goût des marchandises de l'Inde venait à passer, il sccoulerait du temps avant que le commerce de l'Angleterre prît une autre direction; par la même raison qu'une grande partie du peuple de Genève ne saurait comment subsister, s'il était possible qu'on pût se passer de montres.
Je ne puis me résoudre à quitter cette matière intéressante, sans avoir fait remarquer à mes lecteurs quelques autres effets du commerce sur la société.
Le commerce exporte d'une société agricole le blé, la laine, le vin, l'huile, le sel qu'elle a de trop; il y importe des métaux, des cuirs, des chanvres, des résines, des bois de construction qui lui manquent. Quelquefois, il est vrai, il exporte du blé d'un côté, et il en importe d'un autre; mais cette exportation et cette importation se détruisent mutuellement et se réduisent à zéro pour la société; il en résulte seulement un bénéfice pour le particulier.
Une société exporte donc ce qu'elle a de trop, elle importe donc ce qui lui manque : c'est-à-dire qu'avec son superflu, elle achète le nécessaire. Aucune société ne peut se passer entièrement des autres : toutes les sociétés doivent donc tendre à avoir un superflu dans leurs produits territoriaux ou industriels, pour se procurer les produits nécessaires d'un autre sol et d'une autre industrie. Je crois qu'une société dans laquelle il n'y a de superflu que ce qu'il en faut pour se procurer le nécessaire, est dans son véritable état de force et de prospérité; parce qu'alors l'argent, conformément à l'intention de la nature, y est signe représentatif et moyen d'échange, et non valeur représentée et objet lui-même d'échange; et que cette société est comme ces familles propriétaires, qui ont, avec abondance, le nécessaire, l'utile et l'agréable, mais qui n'ont pas le superHu, aliment des passions et écueil de la vertu.
Il n'y a pas une seule société qui ne puisse trouver, dans le superflu de ses produits territoriaux ou industriels, de quoi se procurer le nécessaire; car la société qui ne pourrait pas se
procurer ce qui est nécessaire à sa conservation, ne pourrait pas se conserver. Mais à la fin du xv^ siècle, je veu\ dire lors de la découverte de l'Aniérique, la soif de l'or s'alluma au sein des sociétés, dans le même temps qu'un événement non moins remarquable en altérait la constitution politique et la constitution religieuse, en introduisant dans la société politique les principes démocratiques, et dans la société religieuse les dogmes de la Réforme; c'est-à-dire que les passions des sociétés se déchaînèrent par raffaiblissement du double frein qui les réprimait. Alors les sociétés furent tourmentées de la fureur d'avoir un excédant de superflu, d'avoir, pour ainsi dire, le superflu du superflu même; et de cette cupidité universelle naquit un nouveau sujet de guerre entre les sociétés, pour la possession exclusive de ces contrées, qui fournissaient à leurs heureux propriétaires une matière d'exportation d'autant plus précieuse, qu'elle renfermait une grande valeur sous un petit volume.
Examinons ce qui se passait en France à cet égard. La France soldait les denrées de ses colonies avec les produits de son sol et de son industrie, et elle achetait des autres nations ce qui lui manquait, avec le double superflu de ses productions coloniales et de ses productions territoriales et industrielles. Ses commerçants faisaient de gros bénéfices sur ces exportations et sur ces importations; et tandis que le luxe augmentait le besoin des importations, le commerce augmentait le superflu exportable iks productions industrielles et même des productions territoriales. Ceci a besoin d'explication.
Je l'ai déjà dit : en multipliant le travail, on multiplie les moyens de subsistance, on multiplie les hommes; les hommes à leur tour multiplient le travail, et le travail multiplie les moyens de subsister.
Les grandes villes sont les grands ateliers de cette industrie manufacturière, plus utile aux commerçants qui veulent accroître la somme des produits exportables, qu'à la société qui veut conserver l'homme physique et l'homme moral.
Les manufactures cnlassent, dans les villes, une population immense d'ouvriers,, dépourvus des vertus qu'inspire le goût et la culture des propriétés champêtres, livrés à tous les vices qu'enfante la corruption des cités qui offrent des jouissances à la débauche et des ressources à la fainéantise. La moindre diminution dans leur travail, la moindre variation dans le goût des objets qu'il produit, livrent à la faim et au désespoir cette multitude imprévoyante, qui travaille peu pour consommer beaucoup; et ces alternatives fréquentes d'aisance et de misère, ce passage subit de l'intempérance à la faim, la rend, suivant que l'État est tranquille ou agité, cause de désordre ou instrument de révolution. Nos villes fabricantes et manufacturières ont donné aux campagnes le signal de la révolte; et même aujourd'hui que leurs crimes ont été expiés par des crimes plus grands, elles ne leur donnent pas encore l'exemple d'un franc et sincère repentir. On dit sans cesse qu'une nation industrieuse rend les autres nations tributaires de son industrie; mais on ne voit pas que lorsque cette industrie s'exerce sur des objets de luxe, la nation industrieuse est elle-même tributaire des nations consommatrices. La fortune, l'existence même de Ljon tenait à des goûts dont un souverain peut, quand il veut, proscrire l'usage, pourvu qu'il ne les défende pas; ce goût effréné pour les modes était un mal même politique : il accoutumait la nation à une instabilité perpétuelle; il corrompait les deux sexes, qu'il rendait vains et frivoles; il dérangeait les fortunes, divisait les époux, indisposait les pères, perdait les enfants; il ôtait les mojens de subvenir à des dépenses plus utiles, ou de fournir à des plaisirs, qui sont le lien des hommes et des familles, plaisirs que le luxe rendait plus rares en en augmentant l'apprêt et la dépense; il étalait beaucoup trop aux yeux du peuple le spectacle d'une opulence qui prodigue à des frivolités un argent dont l'indigent fait tacitement un autre emploi. Mais, dit-on, cette industrie faisait entrer de l'argent dans le royaume; mais l'argent n'est pas ou ne doit pas être richesse, il n'en est que le signe, et la nation la plus riche et la
plus iudépendante sera toujours celle qui aura le plus de produclions territoriales. Le joueur qui a le plus de jetons devant lui nest pas pour cela le plus riche; tant que le jeu dure, ces jetons appartiennent au jeu, et non au joueur; il ne sait ce qu'il gagne que lorsque la partie finit, et entre les nations le jeu ne finit pas. Si vous considérez le propriétaire, est-il plus riche, lorsqu'il vendra son blé le double de ce qu'il le vendait, si le renchérissement des étoiles lui fait payer le drap le double de ce qu'il le payait, et que les progrès du luxe l'obligent de faire deux habits au lieu d'un?
Le particulier est plus riche s'il a plus de vin, de laine, de blé; et l'Étal devient plus riche, parce qu'il a aussi plus de denrées à imposer. C'est donc, dans un État agricole, la grande manufacture qu'il faut encourager, la fabrique des productions territoriales, le grand atelier de la nature qui laisse l'homme à la terre et la famille à la propriété. Or tandis que les villes fabricanles regorgeaient d'ouvriers, les charrues manquaient de bras; et les filatures de coton, multipliées outre mesure, faisaient vaquer des fabriques de lainage.
Il y a des manufactures dont la nature a donné, pour ainsi dire, le privilège exclusif à certains lieux, par quelques propriétés particulières de l'air ou des eaux, ou par l'abondance de certaines matières qui ne peuvent pas être fabriquées ailleurs. Telles sont les manufactures d'armes de Saint-Étienne en Forez, celles de mégisserie ou de draps près de quelques rivières dont les eaux sont propres à Tapprét des peaux, au lavage des laines ou à la teinture d^s draps : telles sont encore les fabriques de fromages dans certaines caves ou dans quelques terroirs; et l'on peut ranger dans cette ciasse les eaux minérales, les mines, les pêcheries, les salines, etc., etc. La nature, comme on le voit, n'établit des fabriques que pour des objets de première nécessité, et elle en rend l'établissement indépendant des hommes et des événements. Il faut, pour les détruire, une révolution générale dans la société; encore reparaîtront- l elles après la crise. Il n'en est pas ainsi des manufactures que
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l'homme établit malgré la nalure ou sans la nature; je veux dire, sans aucune raison prise de la nalure des choses, qui en fixe 1 établissement dans un lieu plutôt que dans un autre, ou quelquefois malgré des raisons naturelles qui en combattent l'établissement. Ces fabriques peuvent se soutenir quelque temps; elles rendront une ville florissante pendant un siècle, si l'on veut : cette ville se peuplera, c'est-à-dire, que les campagnes voisines se dépeupleront; chaque maison qu'on y bâtira en fera déserter deux dans un village. Mais, s'il survient quelque révolution dans l'Etat ou seulement dans le commerce, si une industrie nouvelle, plus heureuse et plus active, forme ailleurs un établissement du même genre, la manufacture Icynbe, les ouvriers s'éloignent, la ville reste avec des maisons sans habitants, et les campagnes voisines avec des terres sans cultivateurs. Rien de plus commun, en Europe, que des villes jadis florissantes par un commerce d'industrie, et qui de leur antique prospérité n'ont conservé qu'une vaste enceinte et des places solitaires.
L'administration doit donc consulter la nature dans les privilèges, les encouragements, les secours qu'elle accorde à des établissements d'industrie. Si elle peut établir malgré la nature, elle ne saurait maintenir sans elle; et tous ses efforts n'aboutissent, tôt ou tard, qu'à des déplacements sans objet et à des dépenses sans utilité. On voit donc que toutes les fabriques d'objets de luxe sont des établissements qui doivent tout à l'homme, et rien à la nature; car quelle raison, prise dans la nature, fixe dans un lieu plutôt que dans un autre une fabrique de gaze ou une manufacture de velours?
Un genre de fabriques extrêmement utiles, et que l'administration doit soigneusement encourager, sont ces petites fabriques domestiques de grosses toiles, de gros draps, de bas de laine, de fil, de soie, qui ne déplacent pas Thomme, et qui occupent toute la famille dans les saisons mortes. Elles s'accordent avec l'agriculture, dont elles manufacturent les premiers et les plus utiles produits : elles s'accordent avec les mœurs et la
santé; elles n'obligent pas les jeunes Biles d'aller compter
avec un maître fabricant; elles n'obligent pas l'homme de
se moisir dans des caves, ou de se morfondre dans des
galetas.
Je reviens à l'agriculture.
Ce n'est pas avec des médailles, ni des mentions honorables, qu'on peut encourager l'agriculture : comme ce n'est pas avec des exemptions ou des taxes sur les célibataires qu'on encourage les mariages. C'est là que l'administration doit influer plutôt ([uagir. Les progrès de l'agriculture et de la population doivent être résultat et non effet. Pour pouvoir décerner avec justice et connaissance de cause un prix au meilleur cultivateur d'un canton, il faudrait : 1° que toutes les terres exigeassent les mêmes avances et rendissent les mêmes produits; 2^ que tous les cultivateurs fussent également riches; car personne n'ignore qu'à égalité de travail et d'intelligence dans la culture, celui qui donne le plus à la terre en retire le plus. Les véritables encouragements de l'agriculture sont rexem{)le des grands propriétaires qui exploitent leurs biens avec intelligence, le respect pour la religion qui commande le travail, les bonnes mœurs qui en éloignent les distractions dangereuses, la nature des impôts sur les terres, plutôt encore que leur modicité.
Les produits exportables de l'agriculture peuvent augmenter de deux manières; ou en perfectionnant l'agriculture, ce qui veut dire, en obtenant un plus grand produit avec une mise moins forte; ou en convertissant en culture de produits exportables des terrains destinés à des produits qui ne le sont pas, ou qui le sont moins.
La première manière est utile, car tout doit tendre à sa perfection; la seconde est funeste. On me permettra quelques réflexions sur un abus devenu très-commun.
Dans la disposition des terres pour les besoins de l'homme, les unes sont destinées à produire les fruits nécessaires à sa subsistance, les autres le bois nécessaire pour le chauffer, ap-
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prêter ses aliments, construire son habitation, servira la culture de ses terres ou au transport de ses denrées; la troisième partie est destinée à la nourriture des animaux qui aident l'homme dans son travail, le vêtissent de leur dépouille, fournissent un aliment à son corps et des engrais à ses terres; car un peuple agricole est nécessairement un peuple pasteur.
Cette dernière destination a toujours paru de la plus haute importance aux hommes d'État comme aux agriculteurs. Sully mettait la conservation des pâturages au nombre des moyens les plus puissants de prospérité nationale; et il est bon d'apprendre à des législateurs qui croient, peut-être, qu'il n'y a d€ raison en Europe que depuis qu'il y a des académies, et de vues politiques que depuis qu'il y a des gazettes, que dans le douzième et le treizième siècle, presque toutes les transactions entre les seigneurs et les hommes de leurs terres, toutes les lois prohibitives, proposées par ceux-là, acceptées par ceuxci, avaient pour objet la conservation des bois et des pâturages.
Le cultivateur, pressé de jouir, ne considère, dans sa courte existence, que les produits qui lui sont immédiatement et prochainement utiles, et pour accroître ses jouissances personnelles, il n'est que trop porté à changer à un usage présent, les terres destinées à des produits d'un usage plus éloigné, surtout orsque cette disposition se trouve augmentée en lui et par le haut prix que le commerce met au blé et au vin, denrées que 'homme peut faire croître annuellement et avec le seul travail de ses bras, et par l'imprudence de l'administration, qui, en augmentant les impôts outre mesure, oblige le propriétaire à forcer sa culture pour pouvoir, à la fois, nourrir sa famille et l'acquitter envers l'État.
11 peut donc arriver qu'une grande partie des terres destilées aux bois et aux pâturages, dans les pays où les propriéés sont divisées, se défricheront, et se changeront en champs 5t en vignes. Ces défrichements immodérés ont des conséquences bien funestes, dans les pays montueux où le bois et les
herbes croisseul Irè^-lentement, parce que les orages emportent les terres récemment remuées. C'est peut-être un des désordres politiques les plus graves qui puissent résulter en France de la suppression des corps ecclésiastiques ou séculiers, du partage des terres, de la division des communaux, opération désastreuse et depuislongtemps sollicitée parla philosophie. Il n'y avait en France, du moins dans sa partie méridionale, de forets et de grands pâturages que dans les domaines du roi, de l'Église et des communes. Les corps seuls s'occupent de l'avenir, parce que les corps ne meurent point, et que ce n'est que chez eux que s'introduit cet esprit de propriété perpétuelle qui inspire le goût de la conservation et de l'amélioration. Une famille est un petit corps qui songe aussi à l'avenir, et qui a sa part de cet esprit de propriété perpétuelle ou de conservation. 3Iais si la famille finit à chaque génération, et qu elle partage les terres entre les enfants, chaque partie sera trop petite pour pouvoir nourrir des bestiaux, parce qu'il faut pour les troupeaux de grands espaces; mais si elle est trop petite pour nourrir les bestiaux, elle est^assez grande pour occuper un homme. Elle sera donc défrichée, et l'homme qui a une petite propriété veut devenir aussi chef d'une famille. Cependant la partie qui pouvait occuper et nourrir un homme ne peut pas occuper et nourrir une famille : on force la culture; la terre s'épuise, elle est abandonnée \ et la famille, forcée de traîner ailleurs sa misère, contracte bientôt tous les vices qui naissent du vagabondage. Le philosophe vous prouvera par de doctes raisonnements qu'il faut que tous les enfants partagent également le bien de la famille; la nature vous prouvera par de grands malheurs qu'il faut, pour que le corps social subsiste, conserver les familles et consommer les individus. L'économiste tressaillira d'allégresse, lorsqu'il verra beaucoi'p
' On trouve fréquemment dans les livres terriers des noms de hameaux dont il n'existe plus que les ruines; une famille y a vécu, et aujourd'tiui il iw î>eut y croître un arbre.
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d'hommes, el il attendra son produit nel; l'homme d'État tremblera, parce qu'il verra beaucoup de passions, et il prévoira des révolutions.
Je reviens à l'Amérique. La nature l'avait donnée a I Europe pour j verser l'excédant de sa population, plutôt que pour )• verser la population de l'Afrique; et peut-être se sertelle aujourd'hui des passions des hommes pour ramener à ses vues les hommes et les institutions. C'était surtout la France qui avait plus besoin de colonies à hommes, si je puis m'exprimer ainsi, que de colonies à sucre. Il fallait à une nation comme la France, à un peuple comme le Français, pour son repos, et surtout pour le repos de l'Europe, les vastes forêts de la Louisiane ou du Canada, des terrains sans bornes pour la vue, comme pour l'espoir, où pussent se déporter eux-mêmes ceux que le besoin de changer de place, si impérieux a un âge, le désir de faire fortune, si pressant à un autre, linquietude naturelle à tous les âges, quelquefois des écarts de caractère, entraînent loin de leur patrie.
Car c'est par des émigrations volontaires, et non par des déportements forcés do malfaiteurs el d'assassins, qu'il convient à une nation puissante de former des établissements; et c'est ainsi qu'en ont formé jadis les peuples les plus célèbres. Lorsqu'une nation a fondé au loin des colonies et qu'elles sont devenues florissantes et populeuses, les liens de leur dépendance de la mère-patrie se relâchent peu à peu. C'est un enfant qui grandit : il n'a déjà plus la docilité du premier âge, et bientôt il pourra se passer de ses parents. Un jour, il quittera la maison paternelle, et ira fonder une nouvelle famille; mais il conservera avec la sienne des relations de respect et d amitie, pourvu que leur séparation n'ait pas été accompagnée de discussions fâcheuses. Ainsi, une colonie éloignée, devenue puissante, se détache de la métropole; et cette séparation est dans la nature de la société, comme elle est dans la nature de l'homme. Cette colonie indépendante n'en est pas moins utile à la mère-patrie; elle fournit un aliment à son commerce
maritime; elle aUire également le superflu de sa population; riiomme que son goût et les circonstances entraînent dans ces climats éloignés, y retrouve sa patrie en en retrouvant la langue, la religion et les mœurs. Ce sont des vérités que la France et l'Angleterre ont méconnues. Lune aurait évité de précipiter, ou n'aurait pas cherché à empêcher une scission devenue nécessaire; l'autre, consultant à la fois ses intérêts et la justice, aurait laissé à elles-mêmes les colonies Anglaises. L'Angleterre se serait épuisée sans les soumettre, ou les aurait épuisées pour les soumettre; et elles lui devenaient à charge, soit qu'il faillit les contenir ou les rétablir : une colonie lointaine, révoltée contre la métropole, ne se réconcilie jamais sincèrement avec elle, et de nouveaux troubles naissent des mesures mêmes qu'on est forcé de prendre pour les prévenir. La France, pendant cette lutte, aurait réparé ses forces, et, si elle avait eu une guerre, elle n'aurait pas eu de révolution.
Je reviens encore si'.r la cause et les effets de l'accroissement du numéraire dans une société.
Si, dans une société, les exportations annuelles s'élèvent à cent millions, et les importations à quatre-vingts^il y aura un excédant d'exportation de vingts millions ou d'un cinquième : c'est ce qu'on appelle la balance du commerce. Cet excédant ne peut être soldé qu'en métaux, puisque les quatre-vingts millions d'exportations ont rempli tous les besoins de productions étrangères que la société pouvait avoir. En effet, supposons que cette société n'ait à exporter que du blé et du vin, et qu'elle n'ait besoin que de fer, de cuivre et de bois de construction, les vingt millions d'excédant de son exportation ne seront pas soldés en denrées, puisque tous ses besoins de fer, de cuivre et de bois de construction sont satisfaits; ils ne pourront donc être soldés que par vingt millions de numéraire. Ces vingt millions de numéraire n'auront pas été signe et moyen d'échange entre des productions ou des denrées différentes; mais ils auront été eux-mêmes production et denrée, puisqu'ils auront été échangés directement contre des denrées
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et des productions. C'est cet excédant h solder en numéraire, qui est la matière et l'objet du commerce de banque. En supposant que la société ait pendant longtemps les mêmes produits et les mêmes besoins, cet excédant s'accumule; la quantité do numéraire en circulation augmente; il en faut une plus grande quantité pour représenter la même valeur; et cet effet nécessaire, imperceptible d'une année à l'autre, devient très-sensible au bout d'un nombre quelconque d'années Lorsque la valeur des denrées a augmenté considérablement dans une nation, il ne faut pas toujours en conclure que cette nation soit plus riche, c'est-à-dire qu'elle ait plus de denrées : mais elle est plus pécunieuse; et il n'est personne qui ignore qu'une famille n'est pas aujourd'hui plus riche, en France, avec 12,000 lîv. de rentes, qu'elle ne l'était avec 8,000, il y a quinze à vingt ans. Mais si la société, ainsi que le particulier, n'en est pas plus riche pour avoir plus de numéraire, ce numéraire lui est donc inutile; s'il est inutile, il est dangereux, car rien ne peut être indifférent dans la société. Il faut donc du numéraire dans une société, pour que les échanges de denrées superflues contre des productions nécessaires puissent se faire avec facilité dans l'intérieur entre particuliers. Le numéraire fait alors l'office de jetons entre des joueurs, qui seraient obligés de quitter la partie, s'ils ne pouvaient pas représenter les fractions idéales des espèces d'or ou d'argent; mais, dès que le numéraire a rempli cette fonction, si sa quantité s'accroît par l'excédant des exportations, il devient valeur, denrée; et, sous ce nouveau rapport, il est instrument de forfaits et agent de désordre.
Heureusement pour l'Europe, tous les métaux qui y entrent n'y restent pas. En même temps que les Européens découvraient le pays de l'or, la nature leur montrait un chemin plus court pour arriver dans le pays où l'or devait s'engloutir sans retour. L'Europe tire l'or de l'Amérique, et y porte les produits de son sol et de son industrie; mais elle porte l'or aux Indes pour en tirer les produits du sol Indien, et de l'industrie
de ses habitants. L'Indien n'a pas besoin de nos blés, de nos vins, de nos draps, et nous ne pouvons nous passer de ses perles, de ses pierreries, de ses cotons, de ses mousselines, etc. Nous n'avons d'autre valeur à lui offrir que de l'or; et comme la religion en Europe le met en dépôt dans ses temples, pour le rendre un jour à la société dans ses extrêmes besoins, le fanatisme, aux Indes, le jette dans les eaux du Gange, ou le despotisme l'enfouit dans les souterrains de Delhi. L'or entré en Europe par l'Espagne, qui possède presque exclusivement les pavs qui le produisent, en sort par l'Angleterre qui commerce presque exclusivement avec les pays qui l'engloutissent. Ce n'est donc proprement qu'en Espagne et en Angleterre que Fargent peut être denrée, puisque la première, pour le répandre en Europe, est obligée de le changer contre des denrées qui lui manquent, et que la seconde le porte aux Indes où elle l'échange contre des denrées du sol ou des productions de l'industrie qu'elle répand ensuite en Europe. 3Iais l'argent ne peut s'accumuler en Espagne, qui peut en borner l'extraction et la mesurer sur ses besoins, et qui d'ailleurs est pressée de l'échanger contre des denrées de première nécessité. Au fond, l'Espagne n'est pas la seule puissance qui fournisse les métaux précieux, au lieu que l'Angleterre sera bientôt la seule puissance qui commerce dans l'Inde : en sorte que l'or et Tarifent entrés en Europe par plusieurs portes, n'en sortent que par une, à laquelle ils s'accumulent avant de s'écouler. C'est l'extrême abondance de ce moyen si actif et en même temps si secret de nuire aux autres sociétés, qui rendrait l'Angleterre extrêmement dangereuse pour le repos de l'Europe, si la modération de son cabinet et les vertus de ses ministres ne devaient la rassurer contre un emploi si funeste de ses trésors, et si cette même abondance excessive de numéraire n'était, pour elle, une cause prochaine de révolution.
Dans une société indépendante, qui peut, qui doit combattre pour maintenir son indépendance, le gouvernement doit mettre en réserve une partie quelconque de numéraire; et