SYSTÈME POLITIQUE
Je me contenterai détablir des principes; les circonstances interdisent les détails.
Le système politique d'une société ne doit être que la connaissance parfaite de ses intérêts extérieurs, appliquée à ses relations avec les autres sociétés.
Une société n'a qu'un intérêt intérieur et extérieur, celai de sa conservation.
Donc l'intérêt d'une société est dans la constitution monarchique, puisqu'on a vu que la constitution monarchique est un principe de conservation.
Donc plus un État est constitué, plus son système de politique est fixe et invariable; parce que plus il a de constitution, plus il a de principe de conservation.
Donc un État naissant ne peut avoir de système politique fixe et déterminé, parce que l'intérêt d'un État naissant est de s'agrandir plutôt que de se conserver. On aperçoit le motif de
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la politique versatile de certaines cours de l'Europe. Ce sont des Etats qui croissent, semblables à un enfant en qui l'on n'aperçoit que des développements physiques et cette action de force expansive dont la nature lui fait un besoin.
Donc les républiques n'ont pas de système politique, puisqu'elles n'ont pas de principe de conservation. Une république, à quelque degré de puissance qu'elle soit parvenue, n'est jamais qu'un Etat naissant. Rome n'eut qu'un système politique, celui de s'agrandir; et elle cessa de conserver, dès l'instant qu'elle cessa de s'agrandir.
Une société a presque toujours deux systèmes politiques, c«lui de ses administrateurs, et le sien propre, ou celui de la nature.
Le système politique de ses administrateurs se compose trop souvent de leurs erreurs et de leurs passions.
Le système politique de la société est le résultat de sa constitution et de sa position, combinées avec la constitution et la position de ses voisins. C'est un rapport nécessaire dérivé de la nature des choses; et par conséquent le système politique de la société tend invinciblement à prédominer le système politique de ses administrateurs.
C'est ce qui rend les traités entre les souverains et les alliances entre les peuples des nœuds si fragiles et des conventions si incertaines. Quand la nature n'a pas donné ses pouvoirs aux négociateurs, elle ne ratifie pas les traités.
Appliquons ces principes à la France.
La France et l'Espagne sont séparées par des bornes immuables, au-delà desquelles chaque nation trouve un autre peuple. Constituées toutes les deux, elles ont à peu près le même principe de conservation : leur système politique habituel est la paix, lors même que le système momentané de leurs administrations serait la guerre. C'est un rapport fondé sur la nature des choses : il est indépendant de la parenté des souverains; et ce rapport peut-être, autant que les traités, mit la couronne d'Espagne sur la tête de Philippe V.
Il y a donc une alliance naturelle et nécessaire entre la France (monarchie) et l'Espagne. Mais il faut que dans celte alliance nécessairement défensive chaque allié se mette en état de fournir son contingent. C'est un principe que l'Espagne a trop perdu de vue. La France monarchie lui disait depuis longtemps de perfectionner son administration, en mettant en œuvre les nombreux moyens de force et de prospérité que peuvent lui fournir son sol, sa position, ses possessions, sa constitution, et surtout le caractère national; la France république le lui a dit encore mieux; que son gouvernement y prenne garde. Quand la nature est lasse d'instruire une société par des revers, elle la corrige par des révolutions. Perfectionner l'administration d'une société constituée, n'est autre chose que laisser la nature développer les rapports nécessaires qu'elle tend sans cesse à substituer aux rapports imparfaits que l'homme établit. Ce n'est pas détruire les choses : mais améliorer les hommes. Il ne faut pas un bel esprit pour ce grand ouvrage, mais un homme qui pense juste et qui sente vivement. Ce n'est pas la philosophie, c'est la religion qu'il faut consulter : mais une religion grande et éclairée, qui contient l'homme par l'amour de Dieu, plutôt que par la crainte de Y inquisition ; qui, pour former de bonnes mœurs, ordonne aux peuples le travail plutôt que les pèlerinages, et aux rois, de bons exemples plutôt que des ordonnances. Que le gouvernement Espagnol maintienne surtout le caractère national, je veux dire, qu'il empêche que les opinions ne prennent chez ce peuple la place des sentiments. L'exemple des maux qu'ont causés à la France les nouvelles opinions, et de la force que, malgré ses malheurs, elle puise dans ses anciens sentiments, doit être une grande leçon pour tous les peuples.
La France et les États de la maison de Savoie sont séparés aussi par des bornes naturelles. Ainsi la France constituée cherche à se conserver de ce côté, et non à s'étendre. 3Iais la Savoie et le Piémont sont un État naissant et qui tend à s'agrandir; c'est un ruisseau descendu des Alpes, qui dirige vers
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le Midi et l'Orient ses progrès imperceptibles, mais continus. Le Piémont ne peut s'agrandir sur la France, mais il peut s'agrandir par la France; soit que la France soit le moyen ou l'occasion de son agrandissement. Il n'a donc pas de système politique déterminé à l'égard de la France, et la France par conséquent ne peut en avoir à son égard.
La France, séparée de la Suisse par dos limites naturelles, ne peut avoir d'autre système politique à son égard qu'un système de protection et d'amitié. La Suisse république ne peut être considérée, et moins encore aujourd'hui, comme un État indépendant. Elle était protégée par la France monarchie, elle est opprimée par la France république : Tune avait pour elle les égards qu'on doit à un ami; l'autre lui a prodigué les outrages qu'on épargne même à un esclave. Désormais humble satellite, la Suisse suivra les mouvements irréguliers de cette planète, ou sera absorbée dans son tourbillon.
Dans la partie de ses frontières, qui s'étend depuis l'extrémité de la Suisse jusqu'à l'Océan, la France n'a pour voisins que l'Empire Germanique et la 3Iaison d'Autriche : sa tendance naturelle est d'aller jusqu'au Rhin, borne que la nature semble avoir posée entre la Gaule et la Germanie; et l'on peut remarquer en effet que les peuples Allemands, qui sont en-deçà du Rhin à l'égard de la France, deviennent tous les jours plus Français, d'inclination, de langage et de mœurs. Les États limitrophes de la France tendent aussi à se maintenir, et celte tendance opposée est utile à la France et à l'Empire Germanique, dont elle tient en haleine les forces respectives. Peutêtre est-il vrai de dire que la France, pour son intérêt, doit tendre sans cesse à reculer ses limites et n'y parvenir jamais.
Cette même tendance l'entraînait au-delà de la limite artificielle que Louis Xiy avait posée lui-même à ses États du côté des Pays-Ras, par une triple enceinte de places fortes. La Maison d'Autriche, obéissant ou feignant d'obéir à d'autres intérêts que les siens, cherchait à se maintenir dans ces belles provinces; et il en résultait encore, entre ces deux États, un
système politique d'opposition réciproque, qui concourait à forliHcr le système politique de protection et de garantie, qui existait entre la France et la confédération Germanique, système dont le traité de Westphalie est la base et le régulateur. Ces anciens rapports entre la France et la Maison d'Autriche, entre la France et l'Empire, ont fait place à de nouveaux rapports. La France, obéissant à sa tendance naturelle, favorisée par des combinaisons politiques, a envahi les Pays-Bas; et la Maison d'Autriche, lasse de s'épuiser d'hommes et d'argent pour des peuples dont les institutions politiques enchaînaient les bras et les moyens, certaine de Tintérét qu'a son allié de la remettre en possession de ces provinces, les a abandonnées à la France. On pense communément que ces possessions éloignées ne peuvent qu'affaiblir la liaison d'Autriche, comme elles ont autrefois affaibli l'Espagne. Mais si elles lui sont onéreuses ou du moins inutiles sous le rapport de sa puissance patrimoniale, elles lui sont utiles, et j'oserai dire nécessaires^ sous le rapport de chef de la confédération Germanique, parce qu'elles l'établissent à l'extrémité occidentale de l'Empire d'Allemagne, comme elle l'est déjà à son extrémité orientale par la possession du Brisgau et de l'Autriche antérieure, et que, l'obligeant ainsi d'entretenir des troupes sur ces deux points, elles la mettent en mesure de se porter sur telle partie des frontières de l'Empire qui serait attaquée par la France. Or, il n'est pas douteux que le chef constant et quasi héréditaire de la confédération Germanique sera la puissance qui sera le plus à portée d'en défendre le territoire. Aussi je crois qu'on pourrait, sans trop de témérité, conjecturer que la séparation des Pays-Bas des Etats patrimoniaux de la Maison d'Autriche serait, si elle avait lieu, liée à un changement dans la constitution Germanique, changement que de puissantes raisons, que j'ai indiquées dans la seconde partie de cet ouvrage, rendent nécessaire et peut être peu éloigné, et auquel l'Allemagne ne peut que gagner en force réelle, c'est-à-dire en force de constitutian.
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D'un autre côté, l'Angleterre a le plus grand intérêt que les provinces Belgiques, véritable pomme de discorde, n'appartiennent pas à la France, dont elles accroîtraient les forces maritimes. Elle redouterait également de les voir, réunies à la Hollande, former avec elle une souveraineté particulière, parce que la puissance maritime qui résulterait de cette union et des richesses de la Hollande, serait nécessairement, et par la nature des choses, alliée de la France. L'intérêt cl les vues de l'Angleterre sont donc que les Pays-Bas reviennent à la maison d'Autriche, dont la concurrence sur mer n'est pas à redouter, et qui est assez puissante pour s'y maintenir contre la France. L'intérêt de la Hollande est que la maison d'Autriche ne les reprenne qu'avec les entraves que les traités ont mis à la libre navigation de l'Escaut. Or, la maison d'Autriche tend à oter ces entraves au commerce de ses sujets, comme la nature, plus puissante que les conventions humaines, tend à faire jouir les pays qu'elle a placés au bord des mers des avantages commerciaux que cette position leur présente.
Ainsi la Hollande, qui a déjà des concurrents redoutaldes dans son commerce du Nord, et qui vient de perdre ses possessions dans les Indes orientales, est à la veille d'avoir, à ses portes, dans les Belges, des rivaux non moins à craindre.
La Hollande est donc menacée de retomber dans sa nullité primitive, et de fournir à l'univers une nouvelle preuve du peu de solidité d'une puissance que l'industrie humaine élève, malgré la nature des sociétés religieuse et politique, sur la base fragile des opinions religieuses et des propriétés mobilières, et non sur le fondement inébranlable des sentiments religieux et des propriétés foncières.
L'homme qui ne fait qu'épeler dans le livre des sociétés, n'y voit que des événements indépendants les uns des autres, comme l'enfant ne voit, dans son alphabet, que des lettres sans liaison entre elles; mais l'observateur qui rapproche les événements et les temps, ne manquera pas de remarquer que la Hollande, ce berceau de la philosophie, périt par l'effet d'une IL 19
révolution faite par la philosophie; que les patriotes Bataves détruisent, avec le secours de la France, celte puissance que le patriotisme Batave a fondée avec le secours de ia France; qu'un Stathouder de Hollande a débarqué en fugitif sur cette mèuic île, où, cent ans auparavant, un Stathouder débarqua en conquérant; et peut-être aussi remarquera-t-on un jour que la France, à la protection secrète ou déclarée de laquelle toutes les républiques ont dii leur existence, n'aura elle-même existé un instant en république que pour les entraîner toutes dans
sa chute.
Continuons le tour de la France. L'Angleterre, monarchie comme société politique, république comme société commerçante, a, sous ce dernier rapport, un principe d'agression et une tendance à entreprendre sur le commerce des autres nations; tendance qui forme le fond de son système politique à leur égard, et particulièrement à l'égard de la France, son ancienne rivale. Deux puissances territoriales ne se battent que sur l'espace étroit de leurs frontières; mais deux puissances maritimes se battent dans tout l'univers; l'Océan n'est plus, grâce aux progrès de la navigation, qu'une vaste plaine sur laquelle la France et l'Angleterre se prolongent et se combattent. La politique essaierait en vam de poser entre elles des bornes que les vents et les eaux déplacent toujours. La position actuelle de l'Angleterre et de la France, l'une à Végard de Vautre, est telle qu'il nen a jamais existé de semblables entre deux puissances; et sans doute il n'appartient qufà la nature de dénouer le nœud formé par tant d'intérêts et de passions '.
La France avait un système politique particulier à l'égard
' L'Europe serait bien plus fondée à craindre aujourd'hui la monarchie universelle de l'Angleterre, qu'elle ne l'était dans le siècle dernier à craindre la monarchie universelle de la France: 1° parce que la monarchie universelle n'est que le despotisme universel; et j'ai prouvé qu'il n'y a qu'une république qui puisse établir le despotisme universel : 2" parce que l'empire universel de la terre est impossible; mais l'empire universel de la mer est très-possible, très-probable, très-prochain : or, qui est maître de la mer, est maître de la terre.
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de plusieurs autres puissances éloignées de ses frontières; et ce système, à la conservation duquel elle avait quelquefois dépensé trop d'argent et pas assez d'hommes, était plus avantageux pour CCS puissances que pour elle-même, dont le premier allié devait être une bonne administration. Au reste, je ne crains pas de dire que la France a souvent méconnu ses forces, et qu'égarée par des craintes indignes d'elle, elle a trop souvent cljerché, dans des alliances onéreuses ou inutiles, des secours qu'elle ne devait attendre que de ses ressources mises en œuvre par une administration sage et prévoyante. Pour maintenir cfilcacement l'équilibre en Europe, les grandes puissances doivent s'isoler les unes des autres, d'une main tenir la balance, et de l'autre, mettre leur épée du côté le plus léger.
Je n'ai considéré le système politique que de la France monarchique ou constituée : la France république ou non constituée ne peut en avoir d'autre que celui de la république Romaine, et de toute république puissante; détruire ses voisins pour ne pas se détruire elle-même. Le principe d'agression naturel à ce gouvernement serait prodigieusement actif en France, et proportionné à sa population, à sa position et à ses moyens. Ce principe d'agression se déploierait plus toi contre les nations qui sont en opposition naturelle avec la France, plus tard contre les autres; mais il se déploierait, tôt ou tard, contre toute l'Europe : une république puissante ne peut avoir autour d'elle que des ennemis ou des sujets.
Déjà l'on aperçoil que ce principe d'agression se dirigerait principalement contre l'Angleterre. Cette puissance a lutté avec succès contre la France monarchie; elle se défendrait à peine contre la France république, qui serait tourmentée comme elle, ei plus qu'elle, du besoin de s'étendre et de la fureur de commercer. Quels que soient aujourd'hui l'épuisement de l'une et la supériorité maritime de l'autre, et quoique à l'avenir la politique du cabinet de Saint-James, ou plutôt du Parlement d'Angleterre, soit d'empêcher, par des guerres fré-
quenlcs, la marine Française de sortir de l'état de faiblesse auquel les circonstances l'ont réduite, la nature déjoue quelquefois ces combinaisons; et le moment peut arriver où l'Angleterre, occupée chez elle, laissera respirer ses voisins. Les vertueux républicains Français connaissent aussi l'art de semer la division et l'esprit de révolte chez leurs voisins : art funeste dont les progrès honoreraient la profondeur de l'esprit de l'homme, s'ils ne décelaient la corruption beaucoup plus profonde de son cœur 1
Une nation, parvenue au point de n'avoir plus de guerre à redouter, au moins de la part d'une puissance son égale en forces, doit veiller, avec le plus grand soin, à ne pas laisser engourdir sa force militaire, et à la tenir en haleine par tous les moyens que la paix peut permettre et que le génie peut imaginer. Si elle est puissance maritime, et qu'elle n'ait que peu ou point à craindre du côté de la terre, elle doit changer alors son système militaire et tourner ses vues du côté de la mer. Cette réflexion est particulièrement applicable à TEspague. D'aillé aïs, la puissance qui peut le plus se reposer sur le système pacifique des sociétés voisines, ne doit pas s'endormir sur le svstème de leur administration : système, comme je l'ai dit, qui n'est pas toujours celui de la nature; et quand enfin elle n'aurait rien à appréhender du dehors, elle doit craindre sans cesse l'explosion des passions intérieures, qui sont toujours et partout les mêmes, et qui ne sont jamais plus dangereuses, que lorsque, débarrassée de toute crainte au dehors, une administration imprévoyante a laissé détendre le ressort de la force publique.
Il V a six ans ' que l'Espagne ne paraissait pas avoir plus à craindre une guerre de la part de la France, que la France elle-même ne semblait avoir à redouter une révolution; et cependant la France a essuyé une révolution qui l'a anéantie, et l'Espagne a essuyé, de la part de la France, une guerre qui l'a réduite aux abois.
' Le lecteur se rappellera qae le livre a été écrit en 1795. Editeur.
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Un homme peut faire le sacrifice de ses ressentiments; une nation ne doit jamais faire celui de sa dignité. La propriété d'une nation est son indépendance et sa considération. Si elle vient à les perdre, elle peut être encore un peuple, mais elle n'est plus une puissance. Elle doit consulter, pour repousser une injure, moins ses forces que son honneur, et ne pas oublier que, pour une nation, c'est combattre avec succès que de combattre avec gloire. Venise ne serait plus depuis longtemps au rang des puissances, si elle n'eût lutté avec le courage de la justice et les ressources du génie, jadis contre les premières puissances de l'Europe, et plus récemment contre toute la puissance Ottomane. Une société doit faire la guerre, lorsqu'elle a épuisé les autres moyens d'obtenir justice; et elle doit craindre beaucoup plus l'affaiblissement de l'esprit public, que la conquête de quelque partie de son territoire, La philosophie, qui ne voit dans l'homme que son corps, et qui n'accorde à ses espérances que la terre, déclame contre la guerre, et décore son matérialisme du nom d'humanité; mais en même temps, comme elle ne fait de l'homme qu'un animal, jouet des événements et d'un sort aveugle, elle inspire à l'homme un mépris pour son semblable, qui aggrave les horreurs de la guerre : car il est à remarquer que la guerre n'a jamais été faite, chez les nations modernes, avec une plus effroyable profusion de l'espèce humaine, que par un roi philosophe et un peuple philosophe. La religion, au contraire, qui ne voit dans l'homme que la plus noble partie de lui-même, son âme, et qui place ailleurs sa destination et son bonheur, cherche à lui inspirer le mépris de la vie, principe de toutes les actions utiles à la société. Elle fait aux rois un crime d'une guerre injuste, mais elle leur fait un devoir d'une guerre légitime; mais, au milieu même des combats, elle avertit l'homme que l'homme est l'image de la Divinité, et elle veille aux intérêts de l'humanité, par les sentiments qu'elle inspire à l'homme pour son semblable et par les idées qu'elle lui en donne. Il est aisé de sentir quelle est la différence, pour la société, des opinions du
matérialisme aux senlimenls de la religion. Le malérialisme donne à l'homme l'amour de soi et le mépris de ses semblables : la religion, au contraire, lui inspire le mépris de luimême et l'amour des autres. Il est utile de faire observer quelle est, pour un peuple, la différence des opinions philosophiques aux sentiments religieux. Un peuple philosophe, c'est-à-dire, dont la religion est opinion et non sentiment; un peuple commerçant, c'est-h dire, qui met l'amour de la propneïe à la place de l'amour de Vhomme, n'a plus de vertus publiques, plus de caractère, plus de force; c'est un peuple éteint. Les circonstances présentes en ont offert lexemple, et la Suisse en a fourni la preuve. Car il ne faut considérer la Suisse comme puissance, que dans les deux cantons réformés et commerçants de Berne et de Zurich.
Depuis que le droit barbare des guerres a été aboli par le christianisme, comme l'observe très-bien Montesquieu, et qu'il n'est plus permis de faire passer des armées sous le joug, ni d'emmener un peuple en esclavage, aucune nation n'avait reçu d'une nation ennemie, dans les fureurs de la guerre la plus acharnée, les outrages que la Suisse a reçus, en pleine paix, de la France son alliée. Ce n'était pas à des particuliers qu'ils s'adressaient, puisque les corps militaires, sur lesquels on a épuisé tout ce que la cruauté a de plus barbare, et l'affront de plus amer, étaient engagés à la France, en vertu de capitulations solennelles. A la première nouvelle de ces attentats inouïs dans l'histoire, les Suisses du quinzième siècle, les Suisses pauvres et religieux se seraient réunis en diète générale, auraient ordonné un deuil universel à tous leurs sujets, imposé tous leurs citoyens, rappelé tous leurs soldats, armé toute leur jeunesse, et demandé, les armes à la main, la plus prompte punition de tant de forfaits, la réparation la plus éclatante de tadt d'outrages. La Suisse riche et réformée, la Suisse qui vend des soldats à toutes les puissances, et qui prête de l'argent à toutes les banques, n'a eu ni hommes ni argent pour venger ses enfants et son honneur. Cependant ses
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gouvernements étaient trop éclairés pour ne pas sentir qu'il importait peut-elre à leur sûreté de saisir celte occasion de soutenir celte réputation d'énergie républicaine, de hauteur de courage que les anciens faits des Suisses leur avaient méritée, que des voyageurs enlhosiastes leur conservaient, et qui, reçue dans toute l'Europe sans examen, formait au fond leur meilleure défense. Que la France redevînt monarchie ou qu'elle restât république, il était intéressant pour les Cantons de mériter la reconnaissance de l'une, ou d'inspirer du respect à l'autre; et peut-être les liens de la subordination, secrètement relâchés dans le sujet, pouvaient-ils être raffermis par le déployement d'une force publique imposante. On ne peut douter que les Cantons n'aient senti qu'en dissimulant une injure aussi grave, ils s'effaçaient eux-mêmes de la liste des puissances, qu'ils donnaienl à l'Europe la mesure de l'affaiblissement de l'esprit public en Suisse, qu'ils révélaient à leurs voisins le secret de leur faiblesse et aux mal-intentionnés celui de leur frayeur. Je n'ignore pas que des raisons politiques, qu'il n'est pas impossible de pénétrer, paraissent justifier le parti qu'ont pris les Cantons dans cette circonstance délicate. Il n'est pas ici question d'apprécier leurs motifs; on peut dire, en général, qu'il en faut de bien puissants pour obliger un gouvernement à faire le sacrifice de sa dignité, et à comprimer l'essor de l'esprit public au lieu de l'exciter : il arrive quelquefois qu'une politique, bonne pour un temps et pour une circonstance, peut porter des fruits amers dans d'autres temps et dans d'autres circonstances : je ne parle pas des administrateurs, mais des peuples, et je puis admirer la préscience des uns, en gémissant sur l'apathie et l'insensibilité des autres. L'homme qui veut toiV les nations, et non pas seulement les lire; l'homme qui place la force de résistance d'un peuple dans son caractère, et non dans les mesures évasives ou les finesses diplomatiques de son administration, eût préféré de voir en Suisse la nation entraîner le gouvernement hors de ses mesures de prudence, plutôt que le gouvernement contenir le
ressentiment de la nation : mais, bien loin que les gouvernements Suisses aient été obligés de modérer l'indignation de leurs sujets, il n'est que trop prouvé qu'ils auraient en vain voulu provoquer leur ardeur; leurs peuples auraient refusé de les seconder, ou se seraient peut-être révoltés contre leur autorité. Or, je le demande, quel fiouvernement que celui qui ne peut être ferme sans se compromettre? quel peuple que celui qu'un acte de vertu publique peut soulever contre l'autorité qui l'ordonne? C'est fait de la Suisse, si son pouvoir conservateur, le roi de France n'est pas bientôt rétabli sur son Irône : déjà il s'est manifesté, dans plusieurs endroits, des germes de mécontentement; déjà 1 on a réclamé les droits de Tkomme: or, dans une république, des troubles qui ont une fois commencé ne finissent que par une révolution.
Les anciens faisaient aller leurs républiques avec de la religion et du désintéressement; les modernes veulent soutenir les leurs avec de la philosophie, des fabriques, du commerce et des banques : c'est vouloir l'impossible.
j'ai considéré le système politique des sociétés sous un point de vue trop général, pour qu'on puisse attendre de moi que je cherche dans le système particulier des cabinets les raisons des chances variées et imprévues des événements actuels, ou des conjectures sur l'issue que peut avoir cet imbroglio politique. C'est sous le même rapport d intérêt général de la société civile, et en faisant abstraction de tout intérêt particulier, que je me permettrai une réflexion sur les circonstances présentes.
La France a attaqué la société générale avec de puissantes armées et des opinions plus puissantes encore : le but de la société devait donc être de détruire les armées, de détruire les opinions, parce que les opinions recrutaient les armées, et que les armées défendaient les opinions. Or, en laissant à part les bévues politiques, les fautes militaires, les intrigues des cours, les passions des hommes, il est aisé de voir que ce double objet a été rempli, et que, dans une république réduite à se procurer des soldats par des réquisitions forcées, de l'argent par des em-
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prunts forcés, et à commander des serments de haine à la royauté, parce qu'elle ne peut inspirer Vamour pour son gouvernement, il n'y a plus ni armées ni opinions. Ces hordes de volontaires, soutiens de lalhéisme et de l'anarchio, ont péri par le glaive et les maladies; ces opinions exaltées, filles de l'orgueil et de la cupidité, ont disparu devant la famine et l'esclavage : aujourd'hui, en France, on apprécie à leur juste valeur les mots conslitutionnel et 'patriote; et bientôt, en Europe, l'un ne désignera plus qu'une erreur de l'esprit, et l'autre que des vices du cœur. Dans cette fermentation générale, la lie est montée à la surface, et les gouvernements ont pu voir distinctement quels étaient, parmi leurs sujets, leurs amis et leurs ennemis; ils ont aperçu la liaison intime et secrète des opinions religieuses et des opinions politiques, et ils se dirigeront désormais sur cette connaissance. Je n'ignore pas à quelles causes on attribue l'excès, la durée, peut-être l'origine des maux de la France; je détourne mes pensées d'un soupçon aussi affligeant : et que pourrait ajouter à la prospérité présente ou future des autres nations, la désolation physique et morale d'une nation autrefois aussi heureuse? Les succès de la politique ne peuvent-ils se composer que des malheurs de l'humanité? A des événements d'un intérêt aussi général que la destruction d'une société, je cherche des causes plus générales que les passions de quelques hommes; et à la vue de la déconslitution politique et religieuse de la France, il m'est impossible de ne pas me rappeler que toutes les sociétés non constituées de l'Europe, religieuses et politiques, ont trouvé dans le gouvernement Français un protecteur déclaré ou un secret instigateur, et que, cédant à des craintes indignes de la puissance de la France, abaissé a des moyens indignes de sa loyauté, il a reconnu l'usurpation de Cromwel, favorisé l'établissement de la république en Suisse, en Hollande, en Amérique, comme il a créé et garanti, en Allemagne, l'existence politique de la religion réformée, et par une indulgence criminelle pour des écrivains plus fameux encore par leurs écarts que célèbres par leurs
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talents, répandu dans toute l'Europe, la philosophie de l'athéisme et de l'anarchie.
3Iais ce n'est pas assez pour la France d'instruire l'Europe par ses malheurs, elle doit la ramener par l'exemple de ses vertus aux principes conservateurs des sociétés. C'est à ce but digne d'elle que je consacre le chapitre suivant : Conclusion naturelle de la Théorie du Pouvoir politique et religieux, dans la société civile.