LIVRE V
à coup dans nos climats; elle attaque l'homme dans lage le plus tendre, et si trop souvent elle coûte des larmes à la famille, elle épargne des crimes à la société; et lorsque l'humanité gémit sur le sort de tant d'innocentes victimes que ce fléau terrible enlève au sein qui les nourrit, un sentiment consolateur apprend à l'homme que ces êtres intéressants ne sont arrachés à la société politique, que pour composer la société religieuse. L'homme qui n'est ici bas que pour perfectionner ses moyens de conservation physique et morale, cherchera à se préserver des ravages de cette cruelle maladie. Il y réussira peut-être, mais il ne parviendra pas à déranger un équilibre que la volonté générale de la société tend à établir; et lorsqu'il se flattera d'avoir conservé à la société politique des générations entières, ces mêmes générations seront moissonnées par des événements qu'il lui sera également impossible de prévoir et d'empêcher.
Si l'invention des machines, surtout celle des moulins à blé, dont, pour cette raison, Montesquieu révoque en doute l'utilité; si l'art de l'imprimerie, en économisant les bras, laisse un plus grand nombre d'hommes disponibles pour la guerre, (car il ne faut pas oublier que l'homme est toujours occupé à conserver la société ou à la détruire;) si l'art militaire luimême, perfectionné par la découverte de la poudre à canon, consomme plus les choses et moins les hommes; si la médecine perfectionnée, l'usage du linge plus répandu, des aliments plus sains, des soins mieux entendus dans les administrations, rendent les famines ou les maladies contagieuses plus rares et moins meurtrières; la volonté générale de la société montre à l'Europe l'Amérique, vaste gouffre où va s'engloutir l'excédant de la population de l'Europe; l'Amérique, qui consomme les hommes par les chances périlleuses de l'avarice, qui les consomme par les fruits amers de la volupté!
La conservation des sociétés exige donc qu'elles aient toutes des moyens de consommer un excédant de population, qui devient infailliblement dangereux à leur propre tranquillité, et
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à la tranquillité générale. L'Angleterre, l'Espagne, le Portugal, la Hollande, ont leurs colonies; l'Allemagne, la Suisse, l'Italie, l'émigration insensible et Tinduslrie voyageuse de leurs habitants; le Nord a le célibat militaire, le 3Iidi le célibat religieux; la Russie a ses déserts et ses armées; la Turquie la peste et la guerre; la Chine les famines fréquentes, et l'exposition publique; le Japon l'avortement forcé. La France avait les colonies, le commerce, le célibat religieux et militaire, la désertion; de tous ces moyens, grâce à la révolution, il ne lui reste que le militaire : c'est fait du repos de l'Europe, et peut-être du bonheur de l'espèce humaine, si la France est réduite à détruire les autres sociétés pour se conserver elle -même. A la vérité, l'affreuse dépopulation causée par la guerre, et la consommation prodigieuse de jeunes gens, bien plus sensible dans quelques années, lorsque la génération qui précède ne sera plus, peuvent rassurer l'Europe pour bien des années; mais les années ne sont que des jours pour la société, et il n'est pas douteux que la fertilité du sol, le bon marché des subsistances, l'abolition du célibat religieux, la diminution des grandes fortunes, un partage plus égal de terres, des passions plus exallées dans un gouvernement fondé sur toutes les passions, n'eussent bientôt rétabli dans la France république une population égale ou même supérieure à celle qui y existait avant la révolution.
Je ne puis terminer ce chapitre sur les Ordres monastiques, sans faire quelques réflexions sur les dispositions dans lesquelles pourraient être quelques souverains catholiques à supprimer dans leurs Etats les Ordres religieux : j'examinerai cette mesure sous des rapports moraux et physiques, double point de vue sous lequel il faut considérer la société et tout ce qui lui appartient.
Rapports moraux ou religieux : l*' si les souverains mettent quelque intérêt à entretenir leurs peuples dans la religion, c'est-à-dire dans l'amour de Dieu et dans l'amour des hommes ',
' Un peuple qui a le senliment de Dieu peut être un peuple vicieux, et c'est