‹ Œuvres de M. de Bonald (volume 5)Chapitre 147 sur 202 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Les uns font de leurs moyens développés l'usage le plus couforme à la fin pour laquelle ils sont, et parviennent à cet état qu'on appelle, dans la plante, maturité; dans Thomme, virilité et raison; dans la société, civilisation : c'est l'état parfait ou naturel des êtres. Les autres tombent dans un état mauvais, ou parce que leurs moyens ne sont pas assez développés, ou qu'ils ont dévié dans leurs développcmenls, ou enfin, parce qu'ils n'en font pas un usage conforme à leur fin. C'est pour l'homme, l'état d'infirmité corporelle et de faiblesse morale, qui, l'un ou l'autre, font de l'homme un grand enfant; ou l'étal de force de corps et de désordre de volonté, qui fait de l'homme un méchant ou un enfant robuste, comme l'appelle Hobbes; c'est dans la société, l'état opposé à la civilisation. Cet état est mauvais, corrompu, contre nature.

État parfait, ou état naturel; état mauvais, ou état contre nature. Nous y reviendrons tout à l'heure.

L'homme individu a, pour parvenir à sa conservation individuelle, qui est sa fin, une volonté et des organes physiques, ministres ou moyens de sa volonté dans l'exécution de ses actions individuelles.

La société a, pour parvenir à sa fin, qui est sa conservation, des lois, qui sont sa volonté, et des personnes, moyens ou ministres des lois dans l'exécution de Faction sociale.

L'homme, dans l'état d'enfance ou imparfait, a une volonté faible comme ses moyens; tantôt il emploie beaucoup de force pour faire peu, tantôt il veut faire beaucoup avec peu de force.

L'homme, méchant ou fou, a une volonté faible ou désordonnée, servie par des moyens forts : il détruit les autres êtres, il se détruit lui-même; c'est l'état corrompu et mauvais.

L'homme, perfectionné ou bon, a une volonté éclairée, et une action réglée par sa volonté. La loi des membres ne s'élève pas contre celle de lespril, et le corps est soumis à la raison, comme le ministre au pouvoir, et le moyen à la cause.

La société naissante et dans l'état imparfait a des lois fai-

bles et une aclion faible ou violente, car violence est faiblesse; c'est dans la famille la répudiation ou la polygamie, véritable (iespotisme domestique; c'est dans l'État le despotisme politique qui « entraîne tout par sa volonté et par ses caprices, » dit Montesquieu. Tantôt il agit sans ministres comme Clovis, qui fendait lui-même la tête à un soldat, ou Pierre V% qui décimait lui-même ses strélitz; tantôt le pouvoir est usurpé par ses ministres; par les maires du palais, sous les rois de la première race; ou par les évéques, sous Louis-le-Débonnaire; par les patriciens, comme en Pologne.

La société corrompue a une volonté désordonnée, ou des lois contre nature, et une aclion déréglée. Dans la famille,

st le divorce qui dépose le père et lui arrache ses enfants; est l'infanticide qui fait périr les enfants par le père; ce sont les amours infâmes : dans l'État, c'est le peuple qui se déclare souverain. « Le peuple dans cet état, dit très-bien VEsprit des » Lois, a toujours trop ou trop peu d'action; tantôt avec cent » mille bras il renverse tout, tantôt avec cent mille pieds il ne » va que comme un insecte. )> Ce peuple détruit les autres peuples, il finit par se détruire lui-même : « Car s'il veut se » faire mal à lui-même, dit le Contrat social, qui est-ce qui » a le droit de l'en empêcher? » A ces traits on reconnaît la démocratie, et c'est Montesquieu et Rousseau qui l'ont nommée.

Dans l'état bon ou parfait de société, la volonté ou les lois sont parfaites, et l'action réglée par la volonté. Le pouvoir est absolu, et non pas arbitraire; les ministres subordonnés, les sujets soumis. Cet état de société tient aux lois, et non aux personnes; et le faible Louis XIII, faisant juger à mort Montmorency, et refusant sa grâce aux larmes de toute la France, avait un pouvoir moins arbitraire et plus absolu que le fort Clovis, lorsque à Soissons il faisait lui-même justice d'un de ses soldats.

Ces trois états de société sont bien distincts dans la société religieuse. L'action du culte ou le sacrifice était imparfait dans

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