‹ Œuvres de M. de Bonald (volume 5)Chapitre 148 sur 202 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

la religion judaïque, et la brute était immolée pour racheter l'homme.

Dans la religion chrétienne, l'action ou le sacrifice est parfait, puisque, selon les chrétiens, la victime est le plus parfait des êtres, et que, selon l'histoire, la société chrétienne est la plus éclairée, et par conséquent la plus forte des sociétés.

Dans la religion païenne, élat de société mauvais el contre nature, l'homme même était immolé à la Divinité, et les dieux mêmes n étaient que corruption et licence.

Ainsi, réduire en esclavage perpétuel son ennemi pris à la auerre, le tuer, lui rendre la liberté, forme la distinction de rétat imparfait, de l'état corrompu, de l'état parfait du droit des gens chez les chrétiens, et chez les peuples qui ne le sont pas.

La perfection des lois domestiques et publiques s'appelle

civilisation.

Ainsi la civilisation est la perfection des lois et des mœurs, comme la politesse est la perfection des arts et des manières; car les manières sont un art, et les mœurs une loi.

Ainsi ces Grecs, qui avaient des sculpteurs si habiles, des sages si diserts, des courtisanes si maniérées, mais dont les lois permettaient la prostitution à la femme, le meurtre de l'enfant, l'assassinat de l'esclave, les amours abominables, étaient un peuple poli sans être civilisé; et les Germains, avac leurs arts grossiers et leurs mœurs naturelles telles que nous les décrit Tacite, avaient un commencement de civilisation, sans politesse.

L'état parfait d'un être est son état naturel, puisque elal naturel d'un être est celui où son être est fini accompli; et que, à proprement parler, il uest pas, tant qu il ny est pas parvenu, el qu'il cesse d'être, s'il n'y parvient.

Ainsi, l'état naturel ou parfait de la graine est de deveim plante, du fœtus de devenir homme, du peuple sauvage de devenir civilisé; et la graine, le fœtus el le peuple périssent, s'ils ne parviennent point à cet éial partait.

L'état imparfait d'un être n'en est doue pas létal nalurd,

oOG DU DIVORCE.

mais I état natif ou originel; et cette distinction est fondamentale.

Ainsi la nature, en général, est l'ensemble des lois parfaites des êtres, comme la nature particulière d'un être est l'ensemble de ses lois particulières; et c'est une absurdité d'avoir fait de la nature le législateur de l'univers, lorsqu'elle n'en est que la législation.

C'est ici la grande querelle de la philosophie moderne contre h raison. J. J. Rousseau place 1 état naturel de l'homme individu ou social, dans letat natif ou imparfait. De là sa prédilection affectée pour les enfants, au moins pour ceux d'autrui, et son admiration insensée pour l'état sauvage. De là ces propositions dignes des Petites 3Iaisons : « L'homme qui pense » est un animal dépravé...; l'homme est né bon, et la société )> le déprave. »

Ainsi l'étal imparfait de l'être est un état natif ou orit^inel mais l'état parfait ou naturel est un état acquis ou adventif, adventitius, qui veut dire survenu.

« Certains philosophes, dit très-bien le grand Leibnitz, » mettent la nature dans l'état qui a le moins d'art, ne faisant » pas attention que la perfection comporte toujours l'art avec » elle. »

Ainsi l'homme fait est plus naturel que l'enfant, l'homme savant plus que l'ignorant, Thomme vertueux plus que l'homme vicieux, l'homme civilisé plus que Thomme sauvage. De là vient qu'il ny a rien qui donne plus de peine à acquérir que le naturel dans les ouvrages d'esprit; et que, dans les lois comme dans les arts, dans les mœurs comme dans les manières, le faux, le mauvais, Vinnaturel, se présente de lui-même à notre esprit. Veriim, dit Quinlilien, ici est maxime naturale quod natura fieri optimè patitur; reconnaissant ainsi que l'état naturel est un état à la fois acquis et parfait, fieri optimè.

Ainsi la raison place aussi l'état imparfait dans l'état ori ginel ou natif.

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La nature et l'art ne sont donc pas opposés l'un à l'autre, cl cette figure oratoire, transportée dans la législation, y a produit de déplorables erreurs.

On a cru qu'il y avait des \ois naturelles, comme il y a des .besoins naturels; et J. J. Rousseau a été jusqu'à dire : « Ce que )^ Dieu veut que l'homme fasse, il ne le lui fait pas dire par un » autre homme, il le lui dit lui-même, et l'écrit.au fond de son » cœur; » et l'on n'a pas vu que si les lois même les plus naturelles, étaient naturelles dans ce sens, l'homme ne manquerait pas plus aux lois de la société qu'aux lois de la digestion. De cette idée de lois naturelles écrites par Dieu même au fond de nos cœurs, on a conclu des lois artificielles, écrites par des hommes sur le marbre et l'airain, qu'on a appelées positives, et l'on a regardé celles-ci comme moins obligatoires que celleslà. Ainsi, honore ton père a été une loi naturelle; et honore le pouvoir politique a été une loi positive; et souvent l'on a vanté les vertus naturelles d'hommes ou de sectes qui manquaient aux devoirs publics, et qui, dans le mariage par exemple, faisaient un crime d'une infidélité, et du divorce un devoir ou du moins une bonne action.

D'un autre coté, comme on a appelé exclusivement naturelle la religion des familles primitives, et exclusivement aussi révélée, la religion de l État, on en a conclu que la religion patriarcale ou primitive était seule naturelle; et que la religion de l'État était artificielle, et la religion des prêtres.

Osons donc, sinon réformer, du moins éclaircir ce langage équivoque, et disons : que la religion naturelle ou domestique était naturelle à l'homme des familles primitives, considérées avant tout état public de société, et que la religion révélée ou publique est naturelle à l'homme de la famille considérée dans l'étal public. Disons : que la religion domestique a été révélée par la parole, et la religion publique révélée par l'écriture; parce que tout ce que l'homme sait sur ses devoirs, même religieux, lui vient par révélation, c'est-à-dire, par la parole qui lui transmet l'expression de ses propres idées. G'est-là la su-

blinie doctrine de saint Paul, vérilablc apôtre des nations, puisqu'il enseigne !a science de la société. Il dit bien, comme J. J. Rousseau, que nous portons une loi écrite au fond de nos cœurs, lex scripta in cordibus nostris; mais loin de dire comme lui, « ce que Dieu veut que l'homme fasse, il ne le lui fait pas ï) dire par un autre homme, » saint Paul dit expressément : (( que la connaissance vient de l'ouïe; et que l'homme ne peut )) pas entendre si on ne lui parle » : Fides ex audilu; quomodo audimt sine prœdicante? Ce qui veut dire que nous avons en nous, comme naturelles, les connaissances nécessaires à notre lîonheur; mais que, pour être perceptibles à notre propre esprit, elles ont besoin d'être revêtues d'expressions, comme les corps, pour être visibles, ont besoin de lumière sensible à nos yeux; différence essentielle d'avec les brutes, qui entendent aussi la parole, qui la répètent quelquefois, mais qui n'y attachent aucune idée, parce qu'elles n'ont pas des idées, et n'ont tout au plus que des images.

Disons que la législation positive ou politique est aussi naturelle que la législation dite naturelle, parce que l'État est aussi naturel à la conservation des familles, que la famille ellemême à la propagation de l'homme; et que nulle part on n'a vu l'homme naître sans famille, ni les familles se conserver sans former un État public. Disons que les lois ne sont pas naturelles, parce que Dieu les a écrites au fond de nos cœurs; ni artificielles, parce qu'elles sont promulguées par l'homme; mais que les lois domestiques ou publiques sont naturelles quand elles sont parfaites ou conformes aux rapports naturels des êtres, et que toutes les lois bonnes, parfaites, naturelles, données aux hommes, émanent de Dieu comme raison suprême et volonté générale, et sont annoncées par un homme comme organe do ses volontés, et moyen de leur transmission à l'homme.

Ainsi donc, si Ton faisait un traité de législation générale ',

' C'eâl ce que l'auteur a essayé de faire dans ia Législation primitive.

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