‹ Œuvres de M. de Bonald (volume 5)Chapitre 160 sur 202 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

instituteur sévère règle tous les pas de l'homme, et ne lui parle que par les sens. La loi chrétienne, avec ses grands préceptes, sa morale universelle, son ordre éternel de châtiments et de récompenses, convient à l'àgc viril de la société, à cet âge où l'homme, en liberté dans la vaste enceinte que la société trace autour de lui, contenu dans ses passions par les lois, ne prend conseil, pour ses devoirs, que de son cœur. L'une formait l'homme pour l'état domestique de société, la société de soi; l'autre forme l'honune pour l état public de société, la société des autres. Pour empêcher le Juif de nuire à son semblable, Moïse lui défend de mettre une pierre d'achoppement devant l'aveugle, lui prescrit de montrer le chemin à l'étranger, et de secourir même l'animal tombé sous le faix. Jésus-Christ va plus loin dans un seul mot; il dit à l'homme ; Tu aimeras ton prochain. Il fait de ce précepte un commandement égal à celui de l'amour pour Dieu même, et il laisse au cœur à en diriger les actes; et c'est ce qui faisait dire à saint Augustin : Ama^ et fac quod vis; «aime, et fais ce que tu voudras. »

Il me semble voir un enfant que sa mère, pour la première fois, conduit dans un cercle, et à qui elle donne auparavant tous les petits préceptes de la civilité puérile, sous l'espoir de récompense ou la menace de châtiments proportionnés à son âge; et un homme fait, que le sentiment des bienséances avertit de tout ce qu'il doit aux autres de politesse et d'égards, et à quoi il ne pourrait manquer sans se couvrir de honte. Aussi Moïse a formé un peuple borné, craintif, intéressé, sans vices, mais surtout sans vertus; et Jésus-Christ a formé des nations éclairées et fortes, des peuples, comme dit l'apôtre, agréables à Dieu et sectateurs des bonnes œuvres; populum acceptabileni, sectatorem bonorum operum, où les esprits chagrins ne remarquent que les vices, parce que les vertus y sont l'état ordinaire et le seul autorisé, comme des enthousiastes ne remarquent chez les païens que les vertus, parce que le vice ) était l'état commun, et permis par les lois.

Mais la religion chrétienne fut, dans la société, comme la

vérité el la vertu sont dans le cœur de l'homme, un germe que le temps conduisit peu à peu à sa maturité. La convalescence du monde, si j'ose le dire, guéri avec tant de peines de l'idolâtrie, fut lente et laborieuse, et longtemps il porta les cicatrices de celte grande plaie de l'humanité.

L'infanticide, les combats de gladiateurs, les sacrifices sanglants, la prostitution religieuse, disparurent les premiers de la société; mais l'esclavage, mais la superstition, la divination, le divorce surtout, opposèrent à l'influence du christianisme une plus longue résistance, et ne se retirèrent que lentement devant les progrès de la civilisation religieuse. Les empereurs d'Orient, avec leur autorité précaire et disputée, n'osèrent en délivrer la société, et ils se bornèrent à en restreindre ou à en régler l'usage. Les rois francs, et jusque dans la troisième race, usèrent encore de la répudiation, qu'on retrouve dans l'enfance de toutes les sociétés. Ils en furent repris par le père commun des chrétiens, qui instruisait les peuples en rappelant des rois à demi-barbares à la sévérité du christianisme, et faisant baisser la tête à ces fiers Sicambres; et même de nos jours, les dispenses de certains degrés de parenté pour les mariages, quelquefois légèrement accordées ;et qui ont été cause que le projet de Code civil en a aboli la loi', étaient un reste de condescendance pour la faiblesse humaine, que l'état avancé de la société aurait dû peut-être faire disparaître, surtout en France, où la loi excluant les femmes de la succession au trône, ne rendait jamais des dispenses de ce genre politiquement nécessaires. Je ne crains pas d'assurer que la loi, en France, deviendra sévère à proportion que la licence a été excessive, et que cette maxime de M. de 3Iontesquieu : « Les troubles, en France, ont toujours affermi le pouvoir, )) recevra, tôt ou tard, dans l'Église comme dans l'État, l'application la plus étendue. Et l'Europe n'a-t-elle pa* déjà vu la discipline ecclésiastique rétablie dans le monde chrétien par le concile de Trente, api es la licence introduite par la réforme, cl dans tous les Étals, les lois de police devenir plus sévères au

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