LIVRE V
la marche el les progrès de la révolte, soit religieuse, soit politique; car les deux sociétés sont semblables, et elles ont une constitution semblable.
Ainsi en France, on n'a d'abord annoncé que le projet de réformer les abus de l'administration, et de borner le pouvoir particulier du monarque : bientôt on a attaqué les principes du gouvernement, on a détruit \e pouvoir général de la société, on a anéanti la société même.
Luther, enhardi par des succès faciles, ne tarde pas à prendre les saillies de son caractère pour des inspirations. Dans ses déclamations furieuses, il outre tout, il méconnaît tout : il appelle antique ce qui était nécessaire dans un temps; il rejette comme nouveau ce qui n'a été nécessaire que dans un temps postérieur, et qui n'est que le développement de l'antique. Témoin des progrès de la société politique, il ne voit pas que la religion, toujours ancienne et toujours nouvelle, doit se développer avec elle. L'orgueil effréné du réformateur appelle à son aide les passions de ses disciples. La religion Mahométane, religion d'opinion, s'était répandue par l'intérêt, la volupté et la terreur; la doctrine du nouvel apôtre se propage aussi par l'intérêt, par la volupté et par la terreur. Les grands favorisent les progrès de la Réforme pour s'approprier les biens du clergé; le peuple, pour vivre dans la licence, et user du divorce autorisé par ses nouveaux docteurs. Erasme lui-même, que la Réforme compte au nombre de ses partisans secrets, disait souvent que, de tant de gens qu'il voyait entrer dans la nouvelle Réforme, il n'en avait aucun qu'elle n'eût rendu plus mauvais, loin de le rendre meilleur. Quelle race évangélique est ceci? disait-il; jamais on ne vit rien de plus licencieux, ni de plus séditieux tout ensemble. J'aime mieux avoir affaire avec cespapistes que vous décriez tant, écrivait-il aux chefs du parti. La terreur vient se joindre à l'intérêt et à la volupté pour étendre la bienheureuse Réforme : des guerres sanglantes s'allument en Allemagne; des sectes fanatiques, nées de la Réforme, y exercent les plus affreux ravages, el trouvent, dans les thèses
emporlées du réformateur, la justification de leurs excès *. Luther et ses partisans prennent pour des progrès miraculeux des succès dus à la violence, à la cupidité, au divorce, véritable polvgamie plus funeste, plus destructive de la société religieuse et de la société politique, que celle de l'Orient.