‹ Œuvres de M. de Bonald (volume 5)Chapitre 28 sur 202 · LIVRE V · texte numérisé non relu

LIVRE V

or, eiilre deux objets, i! ne peut y avoir qu'un rapport nécessaire; donc il ne peut y avoir qu'une religion constituée : mais il y a, entre deux objets, une intinité de rapports non nécessaires; donc il y a un nombre inlini de religions non constituées ou de sectes.

Ainsi, si l'on donne avec les catholiques, à ces paroles : Ceci est mon corps, leur sens littéral, on ne peut entendre que d'une manière la présence réelle, et l'on croit Jésus-Christ présent sous les espèces qui le cachent, aussi longtemps que ces espèces subsistent sans altération et dans quelque lieu qu'elles subsistent. Ou n'a qu'un rapport, et il est nécessaire; car la présence de Jésus -Christ sous les espèces est réelle ou elle ne l'est pas, elle est continuelle ou elle ne l'est pas : mais si l'on suppose, avec Luther, que celle présence n'est qu'instantanée, on aura une foule de rapports non nécessaires, puisque Jésus-Christ pourra être présent sous les espèces pendant un temps plus ou moins long, une minute, un quart d heure, une heure, un jour, etc.; et dans la tixation du temps pendant lequel on croira Jésus-Christ présent, il n'y aura rien de nécessaire, ou qui soit tel qu'il ne puisse être autrement. Si l'on suppose, avec les Sacramentaires, que la présence de Jésus-Christ est purement hgurée ou intérieure, ou pourra donner une infinité de sens plus ou moins étendus à cette présence figurée et intérieure : sens qui varieront nécessairement avec le degré d'intelligence, ou si l'on me permet cette expression qui rend parfaitement ma pensée, avec le degré d'intériorité de celui qui en raisonne; sens sur lequel deux personnes, bien loin de I)Ouvoir s'accorder, ne sont pas'même sûres de s'entendre, parce que la présence purement spirituelle de Jésus-Christ doit être plus ou moins spirituelle selon les dispositions plus ou moins parfaites, ou, si l'on veut, selon le plus ou moins de spiritualilé de celui qui le reçoit : et tel était, en effet, le nombre infini d'équivoques et d'ambiguités auxquelles prêtait la doctrine du sens figuré soutenue par Bucer, le plus subtil de tous les réformateurs, que Calvin lui-même, son ami, et en quelque façon

son disciple, a quand il voulait exprimer une obscurité blà- » mable dans une profession de foi, disait qu'il n'y avait rien » de si embarrassé, de si obscur, de si ambigu, de si tortueux » dans Bucer même, et que Luther, zélé défenseur du sens » littéral qu'il se vantait même de défendre mieux que les » catholiques, traite avec une extrême dureté Zwingle et ses » Sacramentaires, qu'il appelle une faction à deux langues. » [Bossuet, Hist.des Variations; liv. IV.)

Le fait vient à l'appui du raisonnement : les chrétiens occidentaux comme les chrétiens orientaux, les Grecs comme les Latins, à la Chine comme à Rome, les catholiques n'entendent que d'une manière les paroles sacramentelles et la présence réelle de Jésus-Christ sur les autels; mais les Luthériens, les Calvinistes, les Ubiquistes, les Sacramentaires, etc. entendent de différentes manières leur sens figuré ou leur présence momentanée; et dans chaque secte même il y a des variations remarquables entre les docteurs. On pourrait appliquer le même raisonnement au dogme de l'autorité enseignante; et l'on trouverait que le seul point de réunion de toutes les sectes Réformées est qu'il ne faut point admettre d'autorité générale infaillible, c'est-à-dire, de force publique ou sociale, force nécessairement conservatrice, puisqu'elle est dirigée par un pouvoir général ou social conservateur; rapport nécessaire et évidemment dérivé de la nature de la société : ce sont ces rapports non nécessaires, et leur infinité, qui ont produit cette infinité de formes différentes de sectes divisées par leurs opinions, unies par leur haine contre la religion constituée.

C'est précisément parce qu'il n'y a sur le même objet que deux rapports /ïecessaîVes, un rapport p os i/i/ et un rapport négatif, que Jésus-Christ est ou n'est pas sous les espèces eucharistiques, et que les Réformés ne peuvent s'arrêter à des rapports intermédiaires et équivoques, qu'il n'y a pas de milieu entre le catholicisme et l'athéisme : comme dans les gouvernements, il n'y a pas, en dernière analyse, de milieu entre la monarchie et l'anarchie.

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