LIVRE V
de rhoninio et celui de la propriété sont l'acte de Tamour, et il n'y a pas d'amour sans acte : donc il n'y eut pas, dans les sociétés Réformées, d'amour ou de sentiment fie la Divinité; donc l'athéisme social ou public fut constitué. Calvin employa, pour propager sa doctrine et pour la défendre, les mêmes moyens que ses prédécesseurs dans la réformation, l'intérêt, la volupté, la terreur; il donna des biens et des femmes. Le clergé fut dépouillé, et le divorce permis. Il se servit de l'autorité qu'il avait à Genève pour faire punir ses contradicteurs, même du dernier supplice; ses sectateurs prirent les armes, et leurs généraux, à la requête des consistoires, donnèrent des ordres pour contraindre les papistes à embrasser la Réforme par taxes, par logement, par démolition de maisons et par découverte de toits. Je ne dissimule pas que les catholiques usèrent quelquefois de représailles, et d'une façon cruelle. Mais si les Réformés n'étaient pas toujours et partout les agresseurs, la Réforme eut nécessairement Vinitiative dans les troubles. Luther s'était marié, Zwingle s'était marié, Beze s'était marié; Henri YIïI n'avait fait sa réforme que pour se marier; Calvin se maria aussi, ce qui fit dire plaisamment à Erasme : « Il semble que la Réforme n'aboutisse » qu'à défroquer quelques moines et à marier quelques prê- » très, et que cette grande tragédie se termine enfin par un » événement tout à fait comique, puisque tout finit en se ma- » riant, comme dans les comédies. » Une chose digne de remarque est que la Réforme fut accréditée en Allemagne par le landgrave de Hesse, qui voulait du vivant de sa femme épouser Marguerite de Saal; en Angleterre, par Henri VIII qui voulait divorcer d'avec Catherine d'Aragon, pour épouser Anne de Boulen; et en France par iMarguerite de Navarre, princesse d'une vertu plus que suspecte.
Ainsi l'Orient se perdit par la polygamie, et l'Occident par le divorce.
On a vu le motif de la Réforme; le prétexte était les désordres des ministres delà religion catholique; mais eussent-ils été
plus monstrueux, c'élait une raison pour réformer les individus et non pour bouleverser la société. Et d'ailleurs quelle réforme, que celle qui, pour réformer les hommes, introduisait dans la société une dissolution semblable à celle du mahométisme? et quelle que fût alors la dissolution des mœurs du clergé, prodigieusement exagérée par l'esprit de parti, Erasme lui-même, dont la plume caustique n'épargne pas le clergé Romain, trouve /)/«5 de piété dans un bon évêque catholique, que dans tous ces nouveaux évangélistes.
Je ne parlerai pas du nombre infini de sectes qui pullulèrent de cette tige trop féconde. « Du sein de la réforme de Luther, » de Zwiugle et de Calvin naquirent mille sectes aussi oppo- » secs entre elles qu'elles étaient ennemies de l'Église Ro- » maine. Les Anabaptistes se divisèrent en 14 sectes, les Sa- » cramentaires en 9 branches, les Confessionistes en 24, les » Luthériens en 13, les Calvinistes en 6, sans compter les So- » ciniens, les nouveaux Ariens, les Quakers, etc. '. » Le cardinal Bellarmin comptait, de son temps, je ne sais combien d'interprétations différentes données à ces paroles : Ceci est mon corps. L'histoire de toutes ces variations a fourni à Bossuet le sujet d'un de ses meilleurs ouvrages, et le plus propre à faire impression sur l'homme qui a conservé assez de droiture et de lumières pour croire que la vérité est une, et que la religion est vérité.
On ne doit pas s'étonner du nombre infini de sectes qui naquirent de la Réforme et qui divisèrent et déchirèrent l'Europe. Il n'y a qu'une manière d'aimer le même objet; mais il y a une infinité de manières différentes de penser sur le même objet. 11 ne peut donc y avoir qu'une religion de sentiment; il peut y avoir une infinité de religions d'opinion. Les lois religieuses, celles qui constituent la religion publique doivent être un rapport nécessaire dérivé de la nature des êtres sociaux :
' Pluqoel, Mémoires pour servir de suite à l'histoire des égarements de l'esprit humain, ou Dictionnaire des Hérésies.