‹ Œuvres de M. de Bonald (volume 5)Chapitre 35 sur 202 · LIVRE VI · texte numérisé non relu

LIVRE VI

slilué; puisque, ainsi que je l'ai remarqué, le luthéranisme n'admet qu'instantanément la présence réelle de l'homme-Dieu. Non-seulement la société politi/jue n'était pas constituée en Allemagne, mais la société religieuse ou la religion chrétienne n'y avait jamais été parfaitement constituée, puisque le corps épiscopal, premier grade de la force publique conservatrice de la société religieuse, dépositaire de l'enseignement de la doctrine, y était et y est encore détourné de son véritable objet, et qu'il était pouvoir de la société politique, soit dans les sociétés partielles où les évêques sont souverains, soit dans la société ou confédération générale, représentée à la diète, où le clergé est pouvoir, comme les autres princes. Or, là où le clergé est pouvoir de la société politique, il ne peut être force publique conservatrice de la société religieuse. Et cela est si vrai, que les évêques, en Allemagne, ne peuvent exercer dans leurs diocèses les fonctions spirituelles ou épiscopales, et sont obligés d'avoir des suffragants. Mais une société religieuse sans force publique conservatrice, ou dont la force publique ne peut pas remplir ses fonctions, ne saurait se conserver. La doctrine de Luther se propagea donc avec plus de facilité dans l'Allemagne aristocratique, et elle en devint plus aristocratique. La guerre de trente ans, allumée par des motifs de religion, se termina par un traité qu'on peut regarder comme la constitution de l'aristocratie Germanique; parce que, dans ce traité, les droits des membres de la confédération et l'exercice des divers pouvoirs qui la composent, furent définis et garantis. La religion avait agi sur le gouvernement; le gouvernement, à son tour, a réagi sur la religion. A mesure que le gouvernement s'est écarté de l'unité monarchique, la religion catholique s'est écartée de l'unité religieuse. C'est au sein de l'Allemagne catholique, que de nos jours on a demandé dans un ouvrage célèbre : Quid est Papa ' ? et le respect pour le saint-

' On assure que l'auteur de cet ouvrage est un évèque suffragant. [Ej bel, qui l'a composé, était professeur de droit canon à Vienne, sous Joseph II. A'bfe de l'éditeur.]

(30 TUÉORIE DL' rOUVOIR.

siéfjjc s"} est extrêmement affaibli. L'observateur remarque, dans le clergé catholique de plusieurs parties de l'Allemagm', un secret penchant pour les dogmes ou la discipline des églises Réformées : penchant qui se trahit par l'admiration servile que le plus grand nombre de ses membres manifeste hautement pour les écrits, les discours des ministres réformés dont ils cherchent k imiter jusqu'au débit extérieur, par l'altération de la discipline, et l'excessif relâchement de la loi de l'abstinence *, de celle des habits ecclésiastiques, l'introduction dans les églises du chant en langue vulgaire, et surtout par l'improbation que, dans plusieurs lieux, le clergé d'Allemagne a donné au refus fait par celui de France, d'adhérer aux lois qui lui donnaient une constitution civile. Je vais plus loin; et fondé sur mes principes, j'ose assurer que, si la société politique Germanique ne se constitue pas, la société religieuse s'éloignera toujours davantage de sa constitution naturelle, c'est-àdire, de la religion catholique. 3Iais la société politique tend à se constituer. Déjà Ton voit chanceler cet antique édifice de la confédération Germanique; le clergé, la noblesse, y seront ramenés tôt ou tard à leur destination naturelle de force pu-

' Quoique la connaissance de la langue latine soit plus répandue peut-être en Allemagne qu'elle ne l'est en France, il n'y est pas d'usage que les laïques suivent les offices de l'Église, et l'on ne trouve pas même chez les libraires des livres allemands ou latins pareils à ceux connus en France, sous le nom de Paroissiens. En général, les laïques lisent des prières en langue vulgaire. Un de ces ouvrages assez récent et très-répandu en Allemagne est intitulé : Dieu est l'amour le plus pur. C'est un recueil de prières sentimentales, où, dans une effusion de pur amour, l'auteur attaque le dogme des peines éternelles, et même le précepte de la mortiflcation chrétienne. Il fait Dieu si bon, si bon, qu'il lui ôte toute justice; il y a des litanies du genre le plus épicurien et le plus bizarre, dans lesquelles l'auteur remercie Dieu de lui avoir donné, des organes pour le plaisir, le sens agréable du toucher, la volupté du goût, le plaisir de la vie, la douceur du repos, le bien-être, etc., etc. et je crois aussi de l'avoir fait conseiller aulique.

J'ai lu un ouvrage manuscrit, intitulé De l'état de la religion en Allemagne, par un ecclésiastique d'un grand talent et très-instruit, mort depuis peu, supérieur d'une congrégation en Allemagne; on y trouve des détails aussi curieux qu'ils sont affligeants.

Page 1