LIVRE V
« On peut croire, dit le savant abbé Fleury ', que c'est par » un effet particulier de la Providence, que le Pape s'est » trouvé indépendant, et maître d'un État assez puissant pour » n'être pas aisément opprimé par les autres souverains, afin » qu'il fût plus libre dans l'exercice de sa puissance spiri- » tuelle. C'est la pensée d'un grand évéquc de notre temps '. »
Cette puissance temporelle des papes fut fondée par Pépin, qui donna au saint-siége la dépouille des Lombards. Rome, étonnante destinée! Rome, veuve de tant de rois, demeure la reine et la métropole du monde; et telle est la marche des choses, et ce développement insensible des sociétés, auquel les hommes concourent sans le savoir, que Pépin, en assurant l'indépendance politique du saint-siége de tout prince particulier, fît, dans des vues personnelles, ce qui serait devenu indispensable, lors de la division de l'Europe chrétienne arrivée soixantedix ans après, sous son pelil-fils.
Louis-le-Débonnaire, sous lequel le vaste empire de Charlemagne commença à se diviser, fut aussi le premier à renoncer au droit de conûrmer l'élection des souverains pontifes; et il n'aurait pu le conserver, sans s'arroger, sur les autres sociétés, une supériorité qui ne pouvait s'accorder avec leur indépendance. Il était dans la nature des choses quelles prissent toutes un égal intérêt au choix du chef de la force publique conservatrice de la société religieuse; et ii était également nécessaire que ce choix fût fait par des ministres de l'Église, c'est-à dire, par ceux. qui pouvaient connaître les besoins de l'Église, et juger du mérite du sujet.
' IV^ Discours sur l'Histoire ecclésiastique, art. x.
2 Bossuet. Voici ses paroles, tirées de la Défense de la Déclaration du Clergé de France : « Sedi apostolicae, Romanae urbis, aliarumque terrarum concessam » ditionem, quô liberior ac tutior polcsiatem aposlolicam toto orbe exerceal, » non lanlùm Sedi apostolicae, sed etiam toti Ecclesise gratulamur, votisque » omnibus prccaniur sacrum principalum omnibus modissalvum, et incolu- » mem esse » Lib. I, sect. i, cap. 16. Quoique ce livre ne fût point encore imprimé, Fleury le connaissait, et en possédait même une copie. [Sote de l'éditeur.)
Toutes ces conditions se trouvent aujourd'hui réunies dans l'élection des papes, choisis par des ministres de l'Église, assistants et conseil du saint-siége, nommés eux-mêmes, du moins eu partie, sur la présentation des couronnes; en sorte que les pouvoirs des sociétés politiques chrétiennes concourent médiatement à la nomination du souverain pontife. 3Iais si tous les pouvoirs des sociétés chrétiennes concourent ensemble à un choix qui les intéresse toutes, aucun en particulier ne doit avoir d'influence sur la personne; et l'on doit regarder comme un développement nécessaire de la société religieuse, amené par le temps et la nature des choses, la coutume qui a acquis force de loi, de n'élever au souverain pontiûcat qu'un sujet indépendant, par son origine, de toutes les grandes puissances de l'Europe.
Si le pouvoir conservateur de la société politique défend la société religieuse des passions des hommes, et hâte ses développements nécessaires, le pouvoir conservateur de la société religieuse protège à son tour, contre ces mêmes passions, la société politique, et favorise ses progrès.
Lorsque, sous des rois faibles, les gouvernements des provinces et des villes, devenus héréditaires, multiplient dans l'Etat les sociétés en multipliant les pouvoirs particuliers; lorsque ces sociétés se déchirent entre elles par les dissensions éternelles de leurs pouvoirs, et déchirent ainsi la grande société, la religion vient à son secours. « En 1042, dit Hénaull, s'éta- » blit la trêve du Seigneur : c'était une loi qui défendait les ); combats particuliers, depuis le mercredi soir jusqu'au lundi » malin, par le respect que l'on doit à ces jours que Jésus- )) Christ a consacrés par les derniers mystères de sa vie. » Le pouvoir conservateur de la société religieuse devient le pouvoir conservateur de la société politique, lorsque ce pouvoir affaibli, divisé, anéanti, ne peut plus remplir ses fonctions. Qu'on y prenne garde : la religion rappelle un sentiment au cœur de l'homme féroce, et elle l'amollit. Dans ce partage de jours entre la paix et la guerre, sur sept jours, la religion en obtient