LOIS RELIGIEUSES DES SOCIÉTÉS RELIGIEUSES RÉFORMÉES
On a vu, dans le cours de cet ouvrage, que toute société existe par une volonté générale, un pouvoir général, agissant par une force générale.
On en a conclu, comme des rapports nécessaires et dérivés de la nature même de la société, V la nécessité dans la société politique à'un pouvoir général conservateur extérieur, ou d'un monarque; 2° la nécessité de distinctions sociales héréditaires, force générale conservatrice ou d'un corps de noblesse; et ces deux lois, conséquences nécessaires des lois fondamentales, sont devenues elles-mêmes de véritables lois fondamentales de la société politique.
On en a conclu, comme des rapports nécessaires et dérivés de la nature même de la société, V la nécessité, dans la société religieuse, d'un pouvoir général conservateur extérieur ou de Dieu même, rendu sensible dans le sacrifice perpétuel;' 2" la nccessitéàe distinctions sociales permanentes ou spirituellement héréditaires, force générale conservatrice, qui sont 1( sacerdoce; et ces deux lois, conséquences nécessaires des loi: fondamentales, sont devenues elles-mêmes de véritables loi fondamentales de la société religieuse.
On a vu, dans la société politique constituée, les autres loi politiques, celles qui déterminent les rapports extérieurs di pouvoir et des sujets, ou la forme extérieure de gouverne
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ment, conséquences plus ou moins immédiates, mais toujours nécessaires des lois fondamentales, devenir fondamentales elles-mêmes; el la forme de gouvernement se confondre, dans la société politique constituée, avec la constitution même de la société.
On a vu, dans la société religieuse, les autres lois religieuses, celles qui déterminent les rapports extérieurs de Dieu, pouvoir de la société religieuse, avec l'homme social, ou la forme du cuite extérieur, conséquences plus ou moins immédiates, mais toujours nécessaires des lois fondamentales, devenir fondamentales elles-mêmes; et le culte extérieur se confondre, dans la société religieuse constituée, avec la constitution même de la société.
Ou a vu, dans les sociétés politiques non constituées, où l'on rejette les lois fondamentales du pouvoir général conservateur ou du monarque, de la force générale conservatrice ou de la noblesse, les lois politiques, ouvrage de l'homme, et non de la nature de la société politique, n'avoir aucun rapport avec la nature de l'homme social, et être toutes absurdes, immorales, injustes, attentatoires à la liberté de l'homme physique; et l'on verrait de même, dans les sociétés religieuses non constituées, ou les sectes qui ont rejeté les lois fondamentales du pouvoir général conservateur ou de la présence réelle de la Divinité dans le sacrifice perpétuel, et de la force générale conservatrice ou du sacerdoce; on verrait, dis-je, toutes les lois religieuses, ouvrage de l'homme, et non de la nature de la société religieuse, n'avoir aucun rapport 7îécessaire avec la nature de l'homme social, et être toutes absurdes, immorales, attentatoires à la perfection ou à la liberté de l'homme intelligent. Le détail en serait infini : j'en prendrai au hasard quelques exemples, en me bornant même aux sectes Réformées qui dominent aujourd'hui en Europe. J'aurais trop d'avantage si je voulais appliquer ces principes à toutes celles qui se sont élevées depuis l'origine du christianisme, à cette multitude innombrable d'opinions religieuses qui ont
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pris naissance dans le cerveau creux de quelque visionnaire.
Une relii^ion publique ou sociale est une société d'hommes inlelligenls et physiques, unis intérieurement par le sentiment des mêmes vérités religieuses, et extérieurement par le même culte reliiiieni. De ce que la religion est une société intérieure et extérieure, les catholiques concluent qu'il lui faut nécessairement, pour se conserver, un pouvoir général intérieur et extérieur, qui est Dieu même rendu sensible dans le sacrifice; qu'il lui faut une force générale intérieure qui est la grâce, extérieure qui est le sacerdoce. J'ai prouvé que ces rapports étaient nécessaires, ou dérivés de la nature des êtres : donc les Calvinistes, qui, en admettant la divinité de Jésus-Christ, rejettent sa présence réelle dans le sacrifice perpétue), et qui, en admettant la nécessité de la grâce, rejettent celle de la consécration sacerdotale, ou de la succession spirituelle des ministres du sacrifice, établissent des rapports non nécessaires, ou contraires à la nature des êtres en société. Aussi, nous verrons que la société Calviniste, sanspoMto/r conservateur et sans force conservatrice, ne saurait conserver les êtres qui la composent, ni par conséquent se conserver elle-même.
Le sacerdoce est la force publique conservatrice de la société religieuse : l'emploi de la force en suppose la direction : la direction suppose une distinction entre ceux qui dirigent et ceux qui sont dirigés, qu'on appelle hiérarchie. Les catholiques en concluent, comme des lapports nécessaires et dérivés de la nature des êtres, la nécessité de la primauté du Pape et du caractère épiscopal. Les Réformés, qui rejettent la primauté du chef de l'Église et toute hiérarchie religieuse, établissent des rapports non nécessaires, c'est-à-dire, absurdes. Mais l'homme ne peut pas établir impunément dans la société un rapport non nécessaire, ou une loi absurde à la place des lois parfaites et des rapports nécessaires que la nature de la société tend à établir. Les suites funestes de l'abolition de la juridiction ecclésiastique et de la primauté du saint-siége se firent sentir dans le temps même de la Réforme. Écoutons
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Capilon, ministre h Strasbourg, un dos premi«rs et des plus savants disciples des réformateurs. 11 écrivait conf.dcmment à Farel, autre homme célèbre dans la Réforme, et précurseur de Calvin à Genève. « On a beaucoup nui aux. âmes par la )> précipitation avec laquelle on s'est séparé du Pape. La mul- » titude a secoué le joug. Us ont la hardiesse de vous dire : Je „ suis assez instruit de TÈvangile; je sais lire par mo.-même; „ je n'ai pas besoin de vous. » Cette lettre se trouve parmi celles de Calvin. Melancthon, le plus éclairé et le plus modéré des réformateurs, écrivait dans la première ferveur delà Reforme : « Plût à Dieu, plut à Dieu que je pusse rétablir 1 ad- » ministration des évêques! car je vois quelle église nous ,, allons avoir, si nous renversons la police ecclésiastique : je ,, vois que la tyrannie .sera plus insupportable que jamais. » Et ailleurs : « Nos gens demeurent d'accord que la police ec- » clésiattique, où Ion reconnaît des évêques supérieurs de » plusieurs églises, et l'évéque de Rome supérieur à tous les
>> évoques, est permise Car il faut à l'Eglise des conduc-
„ teurs, pour maintenir l'ordre, pour avoir l'oeil sur tous „ ceux qui sont appelés au ministère ecclésiastique et sur la ,, doctrine des prêtres; et s'il n'y avait point de tels eyeques, ,, il en faudrait (aire. La monarchie du Pape servirait aussi „ beaucoup à conserver entre plusieurs nations 1 uniformité >, dans la doctrine. » Et il va jusqu'à dire : « On s accorderait » facilement sur la supériorité du Pape.»
Le célèbre Grotius, un des hommes les plus illusl^res du parti Réformé, prétend que l'évéque de Rome doit présider sur loute l'Église. L'expérience a, selon lui, confirme qu un chef était «toarre dans l'Église pour y conserver l'unité : .1 assure que Melancthon et Jacques I", roi de la Grande-Bretagne, ont reconnu cette vérité. « Si on avait fait attention a ee que nous „ venons de dire, conlinue-til, nous aurions une tg ise re- » formée unie. » Il demande lui-même ce qu.l faut faire, s le Pape abuse de son pouvoir : il répond qu alors il ne faut pas lui obéir. L'Église Gallicane reconnaît la primauté du saint-
siège, sans croire que le Pape soit infaillible; et elle distingue l'obéissance qui est due au pouvoir général, se manifestant par le consentement général de l'Église, de la déférence respectueuse qui est due au chef de l'Eglise et au premier de ses minières '.
Une reliiïiou est une société religieuse. Une société est une réunion délres scmblahles, réunion dont la fin est leur conservadon mutuelle. Une société constituée ou parfaite est celle qui parvient parfaitement à sa fin, à la conservation des êtres qui la composent.
Les moyens, dont elle se sert pour y parvenir, sont donc parfaits ou infaillibles.
Or les moyens dont la société se sert pour parvenir à sa fin, objet de sa volonté générale, sont son pouvoir conservateur, agissant par sa force conservatrice : donc la force conservatrice de la société religieuse constituée, dirigée par son pouvoir conservateur, obtiendra parfaitement et infailliblement son effet, qui est de conserver la société. C'est sur ces rapports nécessaires, sur ces principes évidents, incontestables, que les catholiques fondent le dogme de l'infaillibilité de lÉglise ou de ses ministres assemblés pour exercer un acte conservateur de la société : assemblée qu'on appelle un concile, et dans laquelle la force conservatrice est, par cela même qu'elle est force, dirigée par le pouvoir. « Là où deux, ou trois personnes seront » assemblées [convocati) en mon nom, je serai au milieu » d'elles, » dit Jésus-Christ. L'infaillibilité de l'Église est donc un rapport nécessaire, dérivé de la nature des êtres sociaux; les Réformés qui la combattent établissent donc un rapport non nécessaire, une absurdité, puisqu'ils donnent à l'homme le droit de corriger la société, et au uiembre le droit de s'élever contre le corps. Mais l'homme n'établit pas impunément ses lois absurdes à la place des lois parfaites de la nature, « Nos » gens, dit Bèze, un des patriarches de la Réforme, (£'pi-
' Voyez au liv. V, les notes des chap. I et V ci-dessus, pag. 8-9 cl 33.
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» tre V) sont emportés par lout vent de doctrine, tantôt d'un » côté, tantôt d'un autre. Peut-ôlrc qu'on pourrait savoir » quelle croyance ils ont aujourd'lmi, mais on ne saurait » s'assurer de celle qu'ils auront demain. En quel point de la » religion ces églises qui ont déclaré la guerre au Pape s'ac- » cordent-elles ensemble *? Si vous prenez la peine de par- » courir tous les articles depuis le premier jusqu'au dernier, » vous n'en trouverez aucun qui ne soit reconnu par quel- » ques-uns comme de foi, et rejeté par les autres comme » impie. » El? Melancthon, en parlant des églises Luthériennes, disait « que la discipline y était ruinée, et qu'on y doutent » des plus grandes choses. Il est de grande importance, écrivait » Calvin à Melancthon, quïl ne passe aux siècles à venir aucun )) soupçon des divisions qui sont parmi nous; car il est ridicule » au-delà de tout ce quon peut imaginer, qu'après avoir rompu » avec tout le monde, nous nous accordions si peu entre nous » dès le commencement de notre Réforme *. »
Une religion est une société extérieure. Toute société a des lois par lesquelles sa volonté générale se manifeste aux membres de la société. Les lois de la société religieuse sont contenues explicitement ou implicitement dans un livre révéré par toutes les communions chrétiennes. Ces lois sont faites contre les hommes, ou pour mieux dire, contre leurs passions. De là les catholiques concluent, comme un rapport nécessaire et dérivé de la nature des êtres qui com.posent la société, la nécessité
' Ces mêmes réflexions frappèrent l'esprit juste et droit de Turenne, et elles le convertirent, parce qu'il avait le cœur aussi bon que l'esprit, et que ce grand homme avait la simplicité et la modestie d'un enfant. « On voit, disaitw il, que par trop d'indépendance d'esprit, quoique avec beaucoup de bon » sens et peut-être de la piété, on a si fort défiguré la religion Réformée, » que chaque personne fait une secte à sa mode. » [Histoire de Turenne, par Turpin^)
^ Toutes ces citations sont extraites de V Histoire des variations des églises Protestantes, par Bossuet, ou du Dictionnaire des Hérésies, par Pluquet. On conserve dans l'abbaye de Saint-Gall un recueil de lettres familières des chefs de la Réforme, dont l'extreit pourrait jeter un grand jour sur leurs projets, leurs caractères, et le degré de leur conviction personnelle.
d'une aulorité pour Oier le vrai sens de la loi conlre les passions qui cherchent à l'obscurcir, et l'interprcler à ceux dont elle doit régler la conduite et corriger les actions. Les Réformés attribuent le droit déjuger du sens de la loi, et de l'interpréter, à tout membre de la société contre qui elle est faite. En permettant a tout membre de la société religieuse d'interpréter l'Écriture, ils donnent au coupable le soin de se faire à luimême l'application de la loi. Ils établissent donc un rapport non nécessaire et contraire à la nature des êtres, une absurdité; et c'est précisément cette absurdité qui a produit et qui devait produire ce nombre inlini de sectes qui toutes ont trouvé, dans le même livre, le fondement des opinions les plus contradictoires, ou le motif des pratiques les plus opposées. Ainsi les Quakers y ont lu qu'il fallait ne pas ôler son chapeau à un autre homme, ne lui parler qu'en le tutoyant, ni s'appeler so/î trèshumble seri'ileur; ainsi quelques Anabaptistes j ont trouvé qu'il fall lit toujours pleurer, tandis que d'autres y ont lu qu'il fallait toujours rire : a Ils se criaient l'un à l'autre, dit Bossuet : Tout » est clair, et il n'y a qu'à ouvrir les yeux; et sur cette évi- » dence de l'Écriture, Luther ne trouvait rien de plus hardi » ni de plus impie que de nier le sens littéral, et Zwingle ne » trouvait rien de plus absurde ni de plus grossier que de le » suivre. »
La société est la réunion d'êtres semblables, réunion dont h, fin est leur conservation mutuelle. De là suit évidemment l'indissolubilité du mariage ou de la société naturelle. En effet, si la conservation des êtres est un effet de leur réunion, la réunion doit être indissoluble, pour que la conservation soit indépendante. De là les catholiques concluent, comme un rapport nécessaire et dérivé de la nature des êtres, la nécessité de consacrer l'union des deux sexes par la religion, c'est-à-dire d'élever le mariage à la dignité de sacrement; car il n'y a d'indissoluble que ce que la religion défend de dissoudre, et que les hommes ne peuvent briser. Donc les Réformés, qui n'ont pas admis le sacrement de mariage, et qui ont autorisé sa dissolubilité ou le