CHAPITRE YII
CARACTÈRE DES PEUPLES DANS LES SOCIÉTÉS NON CONSTITUÉES. DÉGÉNÉRATION DE LEURS HABITUDES MORALES.
C'est parce que la Réforme sèche et dédaigneuse, comuie l'appelle Bossuet, n'a pas de pouvoir conservateur dans l'amour mutuel de Dieu et des hommes, rendu extérieur et présent dans le sacriûce, qu'elle inspire à ses sectateurs ce fanatisme ardent et sombre qui a été remarqué à sa naissance, et qui forme le caractère distinctif de cette secte. Écoutez Erasme, témoin non suspect des effets d'une doctrine dont il a vu les commencements : a Je les voyais, dit-il, sortir de leurs prêches avec un » air farouche et des regards menaçants, comme gens qui » venaient d'ouïr des invectives sanglantes et des discours » séditieux : aussi voyait-on ce peuple évangélique toujours » prêt à prendre les armes, et aussi propre à combattre qu'à » disputer. » Ce fanatisme s'est manifesté par les scènes les plus sanglantes, dans les troubles des sociétés politiques chez lesquelles la Réforme s'est introduite, et ses fureurs ont signalé les premières époques de la révolution Française. Il est contenu dans les sociétés politiques où la force comprime les passions; mais le physionomiste exercé peut remarquer une différence frappante entre l'habitude extérieure du peuple Réformé assemblé dans ses temples, et celle du peuple Catholique assistant aux pratiques de son culte. Il est aisé, au premier aspect, de distinguer les disciples de la religion d'amour dont l'objet est sensible et présent, des sectateurs de la religion qui ne parle qu'à l'esprit, et qui ne dit rien au cœur ni aux sens :
celte différence est aussi sensible, et pour la même raison, qu'elle Test entre l'humeur et les habitudes d'un Français ou d'un Espagnol, et celles d'un Hollandais ou d'un Genevois. C'est parce que le catholicisme est amour et tout dans le cœur, que dans le pays où le mélange des religions permet d'en faire la comparaison, les voyageurs remarquent que le catholique a l'humeur plus enjouée, la société plus douce, les mœurs plus faciles, que le Réformé. Le baron de Risbeck en fait l'observation dans ses lettres sur l'Allemagne : l'auteur du traité sur la Félicité publique, qui a eu soin de se mettre à couvert du soupçon de prévention en faveur du catholicisme, reproche aux Réformés des États-Unis de passer les jours de dimanches dans un recueillement farouche, et la fuite des plaisirs les plus innocents; il oppose cet usage triste et pédantesque à la gaîté, aux manières libres et enjouées du catholique. J'ai remarqué ailleurs, que dans la révolution d'Angleterre, les Puritains austères faisaient un crime aux royalistes des divertissements même les plus innocents, et ils proscrivaient jusqu'aux combats d'ours alors communs à Londres, comme une jouissance trop voluptueuse. Hume observe que le caractère du peuple Anglais est devenu inquiet et sombre depuis ses révolutions religieuses et politiques; ce qui veut dire que l'Anglais est devenu moins aimant, depuis que sa religion et son gouvernement sont moins amour. Dans la révolution Française, on a pu apercevoir que la même teinte de sévérité farouche se répandait sur la nation la plus légère et des mœurs les plus faciles; car il est essentiel d'observer que le Français, chez lequel la société politique comme la société religieuse, était plus constituée, et par conséquent plus amour, était, de l'aveu de toute l'Europe, le peuple le plus aimable et le peuple le plus aimant. Enfin Je lecteur se rappellera que le pouvoir conservateur de la religion chrétienne reproche à ses ennemis le même excès d'austérité extérieure; qu'il justifie ses disciples du reproche que les Pharisiens leur faisaient de ne pas observer comme eux le jour du sabbat; et il leur défend expressément d'affecter, lorsqu'ils