‹ Œuvres de M. de Bonald (volume 5)Chapitre 57 sur 202 · LIVRE VI · texte numérisé non relu

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ports nécessaires dérivés de la nature des êtres : mais nous avons vu que la volonté générale conservatrice de la société, la nature de la société, ou, ce qui est la même chose, la volonté de Dieu même, veut les lois ou rapports nécessaires dérivés de la nature des êtres, puisqu'en créant les êtres, il a produit les rapports qui existent entre eux; donc il est rigoureusement vrai de dire que l'homme religieux et politique n'est lihre qu'en conformant sa volonté à la volonté de Dieu.

Donc l'homme vertueux est libre comme être intelligent, et plus libre à mesure qu'il est plus vertueux; je veux dire, à mesure qu'il obéit à un plus grand nombre de lois ou rapports nécessaires.

Cette vérilé a été dans tous les temps une vérité d'instinct pour le genre humain. Les anciens philosophes disaient que le sage était le seul roi, le vrai roi, l'homme vraiment libre; et c'est cette idée morale que le sublime auteur de Télémaque fait développer à son héros dans l'assemblée des vieillards de l'île de Crète.

Donc l'homme vicieux, ou celui qui s'écarte des lois parfaites ou rapports nécessaires qui lient entre eux les êtres sociaux, n'est pas libre; et il est moins libre, à mesure qu'il s'écarte davantage des lois ou rapports nécessaires.

Donc les sociétés non constituées ne sont pas dans les vues du Créateur; puisque, étant fondées sur des rapports non nécessaires ou contraires à la nature des êtres, elles séparent les êtres, au lieu de les réunir, et qu'elles ne parviennent pas à la lin de toute société, qui est la conservation de l'homme intelligent et physique dans l'état de liberté intérieure et extérieure, religieuse et politique, pour lequel le Créateur l'a placé sur la terre; liberté par laquelle il est, non égal, mais semblable à Dieu même, et par laquelle il est capable et digne de former société avec lui.

La liberté dans l'homme n'est donc pas le libre arbitre : car le libre arbitre de l'homme est le choix entre le bien et le mal, entre la liberté et l'esclavage.

Ainsi l'homme qui délibère s'il plongera le poignard dans le sein de son semblable, est dans son libre arbitre, sinon quant à la pensée, qui est déjà un crime, au moins quant à l'acte extérieur. Il est entre le bien et le mal, et il a le choix de l'un ou de lautre : s'il respecte les jours de son frère, sans qu'aucune contrainte détermine son choix, et par un motif d'amour réglé de Dieu, de lui-même et de son prochain, il choisit le bien ou la liberté; puisqu'il obéit à une loi ou rapport nécessaire entre les êtres, à la volonté générale de la société, à la volonté de Dieu même. S'il se souille d'un meurtre, il choisit le mal; il tombe dans l'esclavage, puisqu'il obéit à des lois ou rapports non nécessaires, à sa volonté particulière ou dépravée, à ses passions.

Ainsi, tant que l'homme a le choix entre le bien et le mal, qu'on appelle libre arbitre, il n'a pas encore la liberté (actuelle), puisque la liberté ne peut exister qu'après avoir choisi. Ainsi, la liberté (actuelle) n'existe qu'au moment où le libre arbitre cesse. Car la liberté ne peut exister qu'avec la volonté; et la délibération, que suppose l'exercice du libre arbitre, n'admet pas encore la \olonté. L'homme n'a besoin de vouloir agir^ c'est-à-dire, de volonté et de force, que quand il a choisi ce à quoi il veut appliquer Tune et l'autre.

Dieu jouit donc de la liberté la plus parfaite; mais il n'a pas le libre arbitre, qui est le choix entre le bien et le mal, puisque sa volonté est essentiellement droite, qu'elle se manifeste par des lois ou rapports nécessaires, et qu'elle ne peut pas se manifester par des lois absurdes ou par des rapports non nécessaires entre les êtres.

On peut, à l'aide des principes que je viens d'établir, donner une idée assez distincte de l'accord de la volonté de Dieu avec le libre arbitre de l'homme.

En effet. Dieu, auteur de toutes les lois parfaites ou rapports nécesiçaires qui existent entre les êtres sociaux, et qui doivent conduire à sa perfection l'homme social intérieur ou intelligent, comme l'homme social extérieur ou physique, (perfec-

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tion qui ne peut exister pour l'être intelligent que dans un état où il sera purement intellii^ent) Dieu, dis-je, influe sur le choix qu'a l'homme de se conformer à ces lois ou rapports nécessaires pour parvenir à sa lin sociale, ou de s'en écarter : à peu près comme un prince, qui, pour conduire les voyageurs à sa ville capitale, fait percer des routes à travers les forêts, construire des chaussées sur les marais, et des ponts sur les rivières, influe sur le choix qu'a le voyageur de passer les fleuves à la nage, de s'enfoncer dans les marais, ou de s'égarer dans les bois; et quoique le prince puisse prévoir avec certitude Tusage que le voyageur, maître de lui-même dans ses facultés morales et physiques, fera de son libre arbitre^ on peut dire qu'il ne gêne sa volonté en aucune manière, qu'il dirige le choix du voyageur sans le contraindre, et qu'il le connaît sans le prévenir. Cette comparaison est exacte dans tous ses points; car si le voyageur, en s'écartant de la route qui lui est tracée et qu'il ne peut méconnaître, se noie dans le fleuve, ou s'égare dans les sentiers et tombe entre les mains des voleurs, la faute ne peut en être imputée au prince, qui lui a ménagé tous les secours nécessaires pour le faire arriver heureusement au terme de son voyage, et qui ne pouvait sans tyrannie employer la force pour le contraindre à suivre les routes les plus sûres.

On m'opposera sans doute que tout sollicite le voyageur à suivre les chemins les plus fréquentés et les plus sûrs, au lieu que l'homme est entraîné par ses passions hors des voies de la vérité et de la vertu; mais je répondrai que l'homme, membre des sociétés constituées religieuse et politique, est, extérieurement du moins, libre aussi parfaitement que l'homme puisse l'être sur la terre; puisqu'il obéit aux lois les plus parfaites ou rapports les plus nécessaires qui puissent exister entre les êtres dans chaque société. Il est donc dans l'état social le plus parfait, soit à l'égard de Dieu, soit à l'égard de lui-même, soit à l'égard de ses semblables; puisqu'il appartient aux sociétés religieuses et physiques, naturelles et publiques, dont l'amour

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de Dieu, l'amour de soi, l'amour de ses semblables, sont le principe : véritables sociétés dans lesquelles toutes les lois sont des rapports nécessaires dérivés de la nature des êtres; cet homme est donc dans la disposition la plus favorable à aimer Dieu, lui-même, et son prochain d'un amour réglé, c'est-àdire, dans la disposition la plus favorable à accomplir, avec le secours de Dieu, toute justice. Or, je ne crains pas de dire que cet homme se ferait la même violence pour attentera la conservation de la société religieuse et de la société politique, en opprimant l'homme moral ou l'homme physique, que le voyageur pour passer les fleuves à la nage, s'enfoncer dans les marais, ou s'égarer dans les bois.

En effet, le principe de tous les crimes de l'homme et de tous les malheurs de la société, est l'amour déréglé de soi, par lequel l'homme se préférant à ses semblables, établit sur eux sa domination, amour que j'ai appelé poucoir particulier, lorsqu'il s'exerce par la force ou l'action des corps. Or, cet amour déréglé de soi, ou ce pouvoir particulier, existe nécessairement dans les sociétés non constituées, puisqu'il n'y a pas d'autres pouvoirs que des pouvoirs particuliers. Il ne doit pas exister dans les sociétés constituées, où le pouvoir est l'amour général et mutuel des hommes entre eux, ou l'amour du prochain, qui s'exerce par la force générale. La société politique constituée ou la monarchie est donc dans les vues de la religion, qui ne veut pas que Ihomme se préfère à son semblable, c'est à-dire, établisse sur lui son pouvoir particulier; la société monarchique réprime donc les actes, en même temps que la religion réprime les volontés. La monarchie est donc l'instrument de la religion. Au contraire, les sociétés politiques non constituées ou les républiques, en permettant à l'homme d'établir son pouvoir particulier, favorisent le dérèglement de son amour; elles ne sont donc pas dans les vues de la religion, elles lui sont donc opposées. Des faits vont prouver la vérité du principe; et Ton va voir que des sociétés, qui mettent l'amour de soi, ou le pouvoir particulier, à la place du pouvoir général ou

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de l'amour de Dieu et de l'amour des hommes, ne peuvent conserver ni Dieu ni l'homme.

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