‹ Œuvres de M. de Bonald (volume 5)Chapitre 61 sur 202 · LIVRE VI · texte numérisé non relu

LIVRE VI

semblable s'effacera de son cœur. L'homme mettra donc Tamour de soi à la place de l'amour de Dieu et de lamour de ses semblables : l'amour de soi sera donc déréglé; l'homme social n'obéira donc plus aux lois ou aux rapports nécessaires qui dérivent de la nature des êtres; il perdra donc, dans les sociétés religieuses non constituées, sa liberté intérieure et morale, comme il perdra, dans les sociétés politiques non constituées, sa liberté extérieure et physique; puisque la liberté, pour l'homme intelligent et physique, consiste à obéir aux lois oa rapports nécessaires dérivés de la nature des êtres. L'homme social sans amour de Dieu, sans amour de ses semblables, sans amour réglé de soi, sans liberté intérieure et extérieure, se détériorera dans ses habitudes morales et même physiques, loin de parvenir à la perfection intérieure et extérieure à laquelle il doit tendre, parce que la perfection est l'état conforme à la nature de l'homme social. Je prie le lecteur de suspendre son jugement sur des assertions aussi hardies en apparence, jusqu'à ce qu'il en ait vu le développement, et qu'il ait rapproché les preuves que je vais en donner, des observations qu'il a pu faire lui-même et des connaissances qu'il a pu acquérir.

1" L'homme, dans les sociétés religieuses non constituées, perd la connaissance de Dieu. « C'est en effet du sein de la » Réforme et des pays où elle domine, » dit Bossuet, que sont sorties ces opinions monstrueuses qui ont attaqué, l'un après l'autre, tous les motifs de crédibilité, tous les dogmes de la religion chrétienne, et qui ont conduit l'Europe au néant affreux de l'athéisme et du matérialisme. C'est aussi dans une république, qui doit sa naissance au philosophisme, résultat inévitable de la Réforme, qu'une assemblée politique, donnant des lois à une grande société, a osé mettre en délibération l'existence de l'Etre Suprême; et si la crainte de déplaire au tyran, qui, dans son orgueil, voulait à toute force donner un Dieu à la France, en attendant qu'il pût lui donner un maître, n'eût étouffé une discussion dont l'issue pouvait tromper ses

projets, l'univers aurait eu le scandale d'une assemblée de soi-disant législateurs allant aux voix, par assis et levé, sur l'existence de Dieu; et aux applaudissements que reçut, dans celte horde infWme, le vil scélérat qui se vanta d être athée, il n'est que trop permis de présumer qu'il y eut été décrété qu'il n'existait pas de Dieu pour l'univers : et l'on peut dire de ce jour à jamais funeste :

« Une éternelle nait menaça l'univers. » [Géorg. de Delille.)

Montesquieu a remarqué de son temps, « que les catholiques » étaient plus invinciblement attachés à leur religion que les » Protestants, et plus zélés pour sa propagation; » et on peut assurer, sur des observations faites avec attention ou des aveux recueillis avec soin, que dans le nôtre, la religion Réformée inspire fort peu d'attachement à ses sectateurs. Si l'on ne voit plus aujourd'hui de disputes au sein de la Réforme, c'est qu'on n'y attache plus aucun intérêt aux questions qui lui ont donné naissance, et que, depuis longtemps, les opinions des réformateurs ne sont plus les dogmes des réformés. La Réforme est la maison bâtie sur le sable, prête à céder au moindre effort des vents ou des eaux. Cette vérité deviendra tous les jours plus évidente.

2" J'ai dit que, dans les sociétés politiques et religieuses non constituées, lamour de soi, principe des sociétés de production ou des familles, se dérègle et se détériore. En effet, c'est une observation digne de la plus sérieuse considération, et qui me paraît jeter un grand jour sur la question que je traite, que toutes les sectes qui se sont élevées ont porté atteinte à la société naturelle ou au mariage, soit en profanant sa sainteté, soit en niant sa nécessité, soit en détruisant son indissolubilité, soit en outrant sa sévérité. Les désordres infâmes, justifiés par les mœurs, autorisés même par les lois dans les républiques Grecques, et transmis avec leurs institutions aux républiques Italiennes du moyen âge; ces désordres, qui excluent le véritable

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