‹ Œuvres de M. de Bonald (volume 5)Chapitre 62 sur 202 · LIVRE VI · texte numérisé non relu

LIVRE VI

amour, puisqu'ils sont contraires à la fin de la société naturelle, la production des êtres, se retrouvent dans le Manichéisme, venu en occident de la Bulgarie, et continué en France par les Albigeois, dont les Réformés se font honneur de descendre. Les Manichéens, comme les Albigeois, condamnaient l'union des sexes; ils étaient universellement accusés de mœurs infâmes, et la preuve irréfragable s'en conserve encore dans la langue Française. Les Vaudois, que les Réformés confondent avec les Albigeois, et que Bossuet en distingue, n'avaient pas sur le mariage des sentiments bien orthodoxes, et ils le détruisaient par une sévérité outrée. Les Réformés, je le sais, n'ont jamais été accusés de ces excès dans leurs mœurs; mais il n'est pas moins vrai que la Réforme a affaibli, par ses dogmes, le lien du mariage, en le rabaissant à une convention purement extérieure, dissoluble au gré des parties, au lieu d'en faire, comme la religion catholique, un lien indissoluble, frein des passions et de la légèreté, en l'élevant à la dignité de sacrement, et de grand sacrement, comme l'appelle l'apôtre, puisqu'il est le symbole de l'union de l homme- Dieu avec la société humaine. Je sais aussi que la philosophie moderne, petite-fille de la Réforme, indulgente sur tout ce qu'elle appelait nature, faisait violemment soupçonner ses adeptes de porter dans leurs mœurs l'excessive tolérance de leurs opinions. Or, il ne faut jamais considérer les commencements d'une secte, mais ses suites; comme il ne faut jamais en observer les sectateurs, mais les dogmes.

Le même dérèglement dans l'amour, principe de production des êtres, se remarque, suivant Montesquieu, dans les pays soumis à la religion musulmane, et, selon le célèbre Cook, jusqu'à Otahiti, dans des associations d'hommes et de femmes connues sous le nom à^Arreoy, dans lesquelles la licence la plus effrénée autorise tous les excès, et ne punit que la fécondité.

Jusque dans les républiques qui professent la religion catholique, on aperçoit quelque chose de cette détérioration de la faculté aimante dans l'homme. Montesquieu lui-même remarque

que la passion de l'amour, dans certaines sociétés, ne ressemble pas à celte même passion dans d'autres sociétés, c'està-dire, dans celles où l'homme social, obéissant à des rapports nécessaires, jouit de toute sa liberté. On voit assez fréquemment, dans certaines parties de la Suisse, des amants vieillir sous le même toit, sans passion comme sans désir; on remarque entre les jeunes gens des deux sexes une familiarité dont l'innocente simplicité n'a jamais été, même au temps de l'âge d'or, dans la nature de l'homme. L'effet est louable, sans doute, et j'y applaudis; mais j'en approfondis la cause, et, bien loin d'admirer Ihomme fort, qui lutte contre ses penchants, et qui les dompte, je plains l'homme éteint qui n'a pas l'occasion de combattre, parce qu'il n'a pas la force de sentir. L'amour, dans l'homme libre, se produit nécessairement par l'action des sens : la religion, qui ordonne à l'homme de réprimer ses passions, et qui lui interdit jusqu'aux désirs, suppose des passions et des désirs; et en lui prescrivant la fuite des occasions et l'empire sur ses sens, elle l'avertit assez que les occasions sont dangereuses et les sens rebelles à l'esprit.

3° L'amour des hommes, principe de leur conservation, ou, pour parler le langage de la religion, l'amour du prochain, ne s'est pas moins affaibli dans les sociétés non constituées; jamais vérité n'avait été démontrée par une expérience plus décisive. La révolution Française a été la manifestation des consciences; elle a mis à l'épreuve les vertus des sociétés comme celles des particuliers; et dans ce creuset, la philantropie, rhumanilé, la bienfaisance universelles que la philosophie osait substituer à la charité et à l'amour du prochain, se sont évanouies comme une vapeur légère. Trop souvent une cruelle politique s'était fait un jeu de détruire l'homme; une politique épouvantable s'est fait un système do détruire la société. Puisse l'affreuse connaissance des moyens employés pour anéantir en France jusqu'aux principes de la vie, rester sous le voile qui les couvre; et que, pour l'honneur de l'espèce humaine, la postérité ignore le secret de cette effroyable conjuration de la philoso-

Page 1