‹ Œuvres de M. de Bonald (volume 5)Chapitre 67 sur 202 · LIVRE VI · texte numérisé non relu

LIVRE VI

» honneur à sa fortune... Nous verrons dans la suite la gangrène » de la cupidité gagner la classe de la société, dévouée par élat » à l'honneur, (le militaire). Si la régence est une des époques » de la dépravation des mœurs, le système en est encore une » plus marquée de l'avilissement des âmes. » L'auteur termine ce tableau par des détails sur la finance dont le gouvernement avait fiiit, en France, une profession presque sociale et publique, un état : mesure fausse et immorale, qui tend h détourner sur l'argent la considération qui n'est due qu'aux fonctions. Une profession ne peut pas être à la fois honorable et lucrative, lorsque le lucre en est l'objet principal. Aussi Duclos remarque avec raison l'inconsidération où a été la finance en France, tant qu'il y a eu des mœurs publiques, et la faveur qu'elle a prise à mesure que les mœurs se sont corrompues : corruption dont les financiers eux-mêmes ont hâté les progrès par le spectacle d'une fortune que quelques-uns ont dissipée avec autant de scandale qu'ils l'avaient amassée avec facilité.

Amour de Dieu, amour de l'homme, principe de la religion et de la monarchie; mépris de la propriété, effet de l'un et de l'autre. Aussi remarquez leur influence sur la société : le siècle de Louis XIV, le siècle de la religion et de la monarchie, le siècle de Condé et de Turenne, de Tourville et de Vauban, de Colbert et de Pontchartrain, de Bossuet et de Bourdaloue, de Malebranche et de Descartes, de Fénelon et de Pascal, de Corneille et de Racine, de Molière et de Lafontaine, de Despréaux et de Labruyère, a été le siècle de la force, du génie, de la gloire, du désintéressement, de la probité. Le siècle de la philosophie et de la république, le siècle du Système de la nature, du Christianisme dévoilé, du Contrat social, de VEncyclopédie, du poëme de la Pucelle, de la Déclaration des droits, a été le siècle de la faiblesse, de la honte, de l'agiotage, de l'égoïsme, des Roués et des Jacobins. Le siècle de Louis XIV était le siècle de Y intelligence; il fut le siècle d'une vraie et sublime philosophie, de l'éloquence et de la poésie, des grandes

pensées et des grandes actions; notre siècle est le siècle des sens; il a été le siècle de la musique ', de l'histoire naturelle, de la physique, des petites recherches, des petits calculs et des actions infâmes. Et qu'on ne dise pas que la force et la gloire du siècle dernier ont coûté cher aux peuples : car il serait aisé de répondre, et la preuve en est sous nos yeux, que la faiblesse et la honte du nôtre leur coûtent bien davantage*.

' La musique, qui enflamme les passions, a toujours joué un grand rôle dans les républiques. La France révolutionnaire s'en est servie avec succès.

2 On fait honneur à notre siècle d'une foule de changements que le gouvernement se serait bien gardé de faire dans le siècle dernier. J'en prendrai au hasard un exemple. La suppression du droit d'aubaine sur les étrangers morts en France, a été célébrée comme une opération philosophique, capable d'illustrer le siècle qui la voit èclore, le ministre qui la conseille, le souverain qui reïécute. Cette loi avait été introduite par la nature même de la société, pour empêcher le déplacement des hommes, et fixer chacun autant qu'il est possible, sur le sol qui l'a vu naître et qui doit le nourrir, et dans le pays qui a» été le berceau de sa famille, et dont il doit accroître la prospérité par son travail, et défendre l'indépendance par sa force. Dans les individus comme ches les peuples, les plus voyageurs sont toujours les plus corrompus. La suppression du droit d'aubaine n'était bonne qu'à dépeupler les sociétés de sujets, pour peupler l'univers de cosmopolites : comme l'effet nécessaire de l'abolition de la loi qui attachait le paysan à la glèbe, a été de dépeupler les campagnes de cultivateurs, pour peupler les villes dindigents et de vauriens; et quoique cette dernière loi ne nous convienne peut-être plus, on ne peut s'empêcher de convenir qu'elle tendait à prévenir l'accroissement excessif de ces cités immenses, cause prochaine de corruption pour les mœurs, de révolution pour les États. Dans les changements que les gouvernements ont faits dans ce sièclC; ils n'ont consulté trop souvent que le bien-être et la commodité de l'individu, et non la conservation des sociétés. Ils ont persuadé aux peuples que l'argent était richesse, que la richesse était vertu, que le plaisir était bonheur; et le peuple à son tour a cru que l'indépendance était liberté, et la confusion égalité; et l'homme n'a pas vu que, lorsqu'il ne dépend que de lui-même, il est esclave, parce qu'alors il dépend d'un tyran.

La société, pour être libre, doit être indépendante; l'homme, pour être libre, doit être dépendant.

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