‹ Œuvres de M. de Bonald (volume 5)Chapitre 66 sur 202 · LIVRE VI · texte numérisé non relu

LIVRE VI

ses vertus, est dans une constitution religieuse et politique, qui lui donne l'amour de Dieu et de l'homme, et le mépris de la propriété. D'autres peuples sont actifs, injustes, bas ou insolents; et le principe de ces qualités bonnes on mauvaises est dans des constitutions religieuses et politiques, qui affaiblissant l'amour de Dieu et de Thomme, accroissent, dans la même proportion, l'amour de la propriété.

Les étrangers, au milieu desquels la partie de la nation Française la plus empreinte du caractère national, parce qu'elle tient de plus près à la constitution, a été jetée par la tempête révolutionnaire, ont généralement trouvé aux jeunes Français trop d'amour pour un sexe, ou du moins des manières qui l'annoncent plus souvent peut-être qu'elles ne l'expriment. Ils ont trouvé aux Français d'un autre âûre des manières douces et affectueuses : ils ont admiré dans tous une extrême sobriété pour le manger, et plus encore pour le boire; de la tranquillité, de la gaîté même au milieu des revers les plus accablants; un désintéressement qui allait jusqu'à l'insouciance, quelquefois jusqu'à la prodigalité, au milieu du dénuement le plus absolu; c'est-à-dire qu'ils ont remarqué chez le Français l'amour de l'homme et le mépris de la propriété. C'est là, j'ose le dire, le caractère d'un grand peuple, d'un peuple constitué; et il ne manque plus qu'à régler dans l'individu l'amour de l'homme, et à mettre des bornes au mépris de la propriété. C'est ce que fait la religion, en subordonnant l'amour de l'homme aux lois qu'elle porte ou qu'elle sanctionne, et le mépris de la propriété à l'obligation du travail qu'elle prescrit.

C'est aussi chez les Français que se trouvait le plus d'amour de Dieu, puisque c'était en France que se trouvaient les ordres religieux les plus austères, ceux qui demandaient de l'homme l'acte le plus fort de l'amour de Dieu, je veux dire, le sacrifice le plus entier de lui-même et de sa propriété \ Amour de Dieu,

' Les religieux de la Trappe ont été accueillis eu corps dans le canton de Fribourg, où ces saints anachorètes mènent une vie plus austère encore que

amour de l'homme, mépris de la propriété; voilà le secret de la grandeur de la France, et de l'amabilité du Français; voilà le moyen de la grandeur de tout peuple, et de la perfection à laquelle il peut parvenir. Le Suédois, dont la religion est moins imparfaite, puisqu'elle est épiscopale, et dont le gouvernement a été une monarchie très-prononcée, mêlée de quelques intervalles d'aristocratie, a, selon Coxe, des habitudes bien supérieures à celles de quelques autres peuples du Nord. Ce caractère national s'était détérioré en France : il commença à s'altérer dans la révolution des propriétés, que le Duc d'Orléans régent fit avec le secours d'un étranger; il avait toujours été en s'altérant depuis cette époque jusqu'à la révolution des hommes et des propriétés, qu'a faite le Duc d'Orléans, arrière petit-fils du régent; mais il peut se rétablir par cette révolution même. « Le » svstème de Law, dit Duclos, a été et a dû être encore perni- » cieux pour la France;... cependant le bouleversement des » fortunes n'a pas été le plus malheureux effet du système et » de la régence. Une administration sage aurait pu rétablir les » affaires; mais les mœurs une fois dépravées ne se rétablissent » plus que par la révolution d'un État, et je les ai vues s'altérer )) sensiblement. Dans le siècle précédent, la noblesse et le mi- » litaire n'étaient animés que par l'honneur; le magistrat cher- » chait la considération; l'homme de lettres, l'homme à talent » ambitionnaient la réputation; le commerçant se glorifiait de » sa fortune, parce qu'elle était une preuve d'intelligence, de » vigilance, de travail et d'ordre. Les ecclésiastiques qui n'é- » taient pas vertueux, étaient du moins forcés de le paraître. » Toutes les classes de l'État n'ont aujourd'hui qu'un objet, » c'est d'être riches, sans que qui que ce soit fixe les bornes de )i la fortune où il prétend. Cette noblesse, qui sacrifie si )) gaîment sa vie à son honneur, immolait, sans scrupule, son

cel le qu'ils menaient en France; parce qu'aux privations que leur position nécessite, ils joignent les retranchements que demande la charité pour les malheureux.

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