LIVRE VI. lil
moyens que l'homme emploie, à rinlérèt, à la volupté, à la terreur, je reconnais l'homme qui veut m'imposer les lois qu'il a faites, c'est-à-dire m'assujétir à ses opinions particulières, rapports absurdes et contraires à la nature des êtres.
La religion constituée ou véritable, règle à la fois l'homme moral et l'homme physique, l'homme tout entier. Elle règle rhommc moral en réglant toutes ses facultés; elle règle l'homme physique en réglant tous ses actes extérieurs.
L'homme exprime son amour par l'action de ses sens, et il acquiert des idées par ses sensations; il faut donc que l'amour ne se manifeste que par des actes graves et religieux, pour que les sens ne transmettent à l'âme que des impressions pures, et capables de porter Thomme à la vertu : motif de la sainteté du culte et de la majesté des cérémonies. L'homme a un cœur qui aime et qui craint : il faut donc proposer un grand objet à ses espérances et à ses craintes. Elle propose les récompenses et les châtiments éternels, la jouissance éternelle do Dieu même ou sa privation.
L'homme a un esprit qui examine, qui admet et qui rejette; et cet esprit doit être dans tous également soumis, parce que, dans tous, il ne peut être également éclairé, et que dans aucun il ne peut jamais être parfaitement éclairé. Je m'explique; la reb^ion est la société de Dieu et de l'homme : or, une société est une réunion d'êtres semblables, réunion dont la fin est leur conservation mutuelle.
Toute société a des lois. Les lois sont des rapports nécessaires qui dérivent de la nature des êtres qui composent la société.
Les lois de la société de Dieu avec l'homme seront donc des rapports nécessaires dérivés de la nature de Dieu et de celle de l'homme.
Dieu n'a pu donner une religion à l'homme ou former société avec lui, sans l'instruire des lois de cette société.
Si ces lois sont dans sa nature, il ne peut apprendre aux hommes la raison et le motif de ses lois, sans lui faire connaître sa nature divine.
THEORIE DC POrSOlR.
3Iais l'homme n"a pas la capacité de connaître la nature de Dieu, et Dieu lui-même ne peut pas lui donner cette capacité; car si l'esprit de l'homme pouvait comprendre la nature de Dieu, l'homme intelligent serait égal à Dieu : car deux intelligences qui peuvent se comprendre mutuellement et également sont égales. Les mystères, ou les choses que l'homme ne peut pas comprendre dans la religion, sont donc nécessaires dans une religion divine: ils sont un rapport nécessaire qui dérive de la nature des êtres; et une religion divine, ou constituée, a ses mystères pour tous les hommes, par la même raison que les hautes sciences ont leurs obscurités pour les gens bornés. Si l'on essaie de persuader à un homme ignorant et borné qu'on a mesuré la distance qu'il y a de la lune au soleil, ou la quantité d'eau qui passe sous un pont dans un temps donné, il le croira, s'il ne peut élever aucun doute sur la véracité et les lumières de celui qui lui parle; mais il n'aura jamais de cette vérité une conviction d'intelligence semblable à celle qu'en a le géomètre.
Si la raison de l'homme n'était jamais préoccupée par les passions, elle obéirait toujours aux lois de la religion, dont elle n'aurait aucun intérêt à révoquer en doute la sagesse; mais la raison de Ihomme n'est jamais sans incertitudes, parce que l'homme nest jamais sans passions. De là suit la nécessité d'une autorité qui puisse la fixer. Elle peut être fixée de deux manières, ou en éclairant ses incertitudes, ou en réprimant sa curiosité; mais l'esprit de tous les hommes ne peut pas être également éclairé, et l'esprit d'aucun homme ne peut être entièrement éclairé; au lieu que la curiosité de tous les hommes peut être parfaitement et également réprimée. Donc la répression de la curiosité, et la soumission de la raison par la foi, est un moyen plus efficace et plus général de fixer l'esprit des hommes et de tous les hommes; donc il convient mieux à la société; donc il est nécessaire. C'est ici le champ de bataille de la philosophie et de la religion. La religion, pour rendre l'homme vertueux, veut soumettre la raison de l'homme par la foi; la philosophie veutTéclairer par l'intérêt.