LIVRE VI
L'intérêt dans l'honimc est l'amour de soi, ou la passion de dominer, et cette passion dans l'homme déprave est essentiellement injuste. La raison dans l'homme est une lumière qui lui sert à distinguer le bien du mal; et cette lumière, dans l'homme passionné ou intéressé, est essentiellement bornée. C'est donc un aveugle mené par un guide corrompu. Donc la religion qui réprime l'intérêt et soumet la raison, convient mieux à l'homme que la philosophie, qui donne la raison à conduire à l'intérêt.
La philosophie, qui suppose la passion calme et la raison éclairée, ne peut conserver la société, puisqu'elle commence par méconnaître la source des désordres qui la détruisent. La religion, qui suppose la raison bornée et la passion violente, connaît la véritable source des désordres de la société, et pourvoit à sa conservation.
On peut dire de la philosophie, ou des sectes, ce que Montesquieu dit des républiques : « Dans une république, l'abus du » pouvoir est plus grand, parce que les lois qui ne l'ont pas » prévu n'ont rien fait pour l'arrêter. »
Entîn, et je prie le lecteur de peser cette observation, la philosophie veut contenir la passion par l'intérêt, c'est-à-dire, régler l'homme intérieur par l'homme intérieur, et elle cherche un équilibre impossible entre l'intérêt et la passion; au lieu que la religion prend hors de l'homme, et dans Dieu même, le moyen de contenir l'homme.
Ainsi la philosophie constitue la religion de l'homme, comme elle veut constituer son gouvernement politique, par Véquilibre des pouvoirs intérieurs, c'est-à-dire, des amours-propres, des passions; au lieu que la nature constitue la religion, comme elle constitue le gouvernement, par le pouvoir général et la force générale.