ÉDUCATION DOMESTIQUE OU PARTICULIÈRE
Trois sortes de personnes sont dans la société plutôt que de
la société; la société doit les protéger, mais elles ne sont pas faites pour la défendre; elles appartiennent à la société naturelle plutôt qu'à la société politique, à leur famille plutôt qu'à l'Etat. Ce sont les enfants, les femmes, et le peuple, ou ceux qui exercent une profession purement mécanique. C'est la faiblesse de l'âge, du sexe et de la condition.
Je traiterai séparément de l'éducation des femmes.
L'homme, ai-je dit, est esprit, cœur et sens. Il faut en revenir sans cesse à ce principe, toutes les fois qu'on veut traiter de l'homme ou naturel ou social.
Ces trois facultés se développent successivement. Dans l'enfant très-jeune, on n'aperçoit et l'on ne doit apercevoir que des sens. Aussi les enfants qui, dans un âge très-tendre, montrent
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un cœur ou un esprit, ne parvicniienl-ils presque jamais à Tâ^c d'homme.
L'enfant doit manger, digérer, dormir, marcher. Je ne traiterai pas de la partie physique de l'éducalion privée ou domestique. Un sujet aussi important mériterait que le gouvernement répandît une instruction oii il exposerait de la manière la plus simple, et la plus à portée de l'intelligence des mères de famille et de toutes les mères de famille, les vrais principes sur cette matière. Ce petit ouvrage aurait deux parties, l'une relative au phj'sique de l'enfant, l'autre à son moral. Ce serait rendre sociale et publique l'éducation même domestique, que de la rendre uniforme. Or, dans la société, il faut, s'il est possible, tout socialiser ou généraliser.
Dans la partie de cet ouvrage relative au physique ou aux sens, je proscrirais toutes les nouveautés Anglaises, Américaines, philosophiques, philantropiques, toutes les nouveautés qui n'auraient que le mérite de la nouveauté; point de pratiques impraticables, ou qui ne sont praticables que pour la classe oisive et opulente; point de ces immersions perpétuelles, point de ces lavages de tête à l'eau froide, comme si l'homme était un poisson ou une plante qu'il fallût arroser. L'air, au sein duquel l'homme est né et doit vivre, endurcit autant que l'eau, et avec moins d'embarras pour les mères et de danger pour les enfants; des vêtements légers, la léte et le cou découverts, les cheveux coupés, une nourriture saine et réglée, un lit fort dur, voilà pour le physique.
Le cœur se développe après les sens, l'esprit se développera après le cœur. L'homme existe avant à'aimer, mais il aime avant de raisonner.
La seconde partie de l'ouvrage élémentaire sur l'éducation domestique, aurait donc trait à la partie morale de l'éducation; puisque l'enfant a un cœur, il faut en diriger les affections. Des sentiments plutôt que des instructions, des habitudes plutôt que des raisonnements, de bons exemples plutôt que des leçons, un grand respect pour les yeux et les oreilles de»
cnfanls : maxima dcbdur pucro reverentia, dit un poète qui oublie souvent cette maxime.
Loin des pères et des mères, loin des enfants, loin de la société, loin de l'espèce humaine, les funestes principes de l'auteur à^Ëmile. Si vous ne parlez aux hommes de la Divinité que lorsqu'ils pourront la comprendre, vous ne leur en parlerez jamais; si vous ne leur parlez de leurs devoirs que lorsque les passions leur auront parlé de leurs plaisirs, vos leçons seront perdues.
L'éducation d'Emile, d'un homme faible d'esprit et de corps, fait un être froid, sot et pédant; d'un homme fort d'esprit et de corps, fait un monstre, et nous lui devons tous les coryphées de notre révolution.
Le peuple, ou ceux que leurs occupation* purement mécaniques et continuelles retiennent 3ans un état habituel d'enfance, ne sont aussi que cœur et sens. Lear esprit ne peut pas s'exercer assez sur les objets des connaissances humaines, pour qu'il soit possible et utile de les leur donner. Car les demiconnaissances bien plus communes qu'on ne pense, les lueurs fausses et obscures en tout genre, font la honte de l'homme et le malheur de la société. La raison du peuple doit être ses sen^ timents; il faut donc les diriger, et former son cœur et non son esprit: Cependant comme il se trouve, même dans cette classe, des esprits que la nature élève au-dessus de leur sphère, et qu'elle destine à exercer quelque profession utile à la société, il faut, pour quils puissent remplir celte destination, qpe la société leur donne les premiers éléments des connaissances, auxquelles la nature ni la raison ne peuvent suppléer : c'est l'objet des petites écoles établies dans les villes et villages, où l'on enseigne à lire, à écrire, les principes de la religion et ceux de l'arithmétique. Je dois faire observer ici, qu'une erreur très-commune dans les personnes qui ont beaucoup lu, peu médité, et encore moins observé, est de croire au grand nombre de talents enfouis. Les philosophes croient aussi à l'existence des esprits qu'ils ne voient pas. Beaucoup d'auteurs
qui ont écrit sur réducalion publique ont eu colle chimère dans la lêle; et pour vouloir dévolupper les talents cachés, ils n'ont pas cultivé ou formé les dispositions connues et ordinaires de tous les honnues. Ils onl fait comme un propriétaire qui néglige la culture de ses champs, pour y chercher des mines.
Au reste, qu'on ne pense pas qu'il soit nécessaire au bonheur physique ou moral du peuple qu'il sache lire et écrire; cela n'est pas môme nécessaire à ses intérêts, et la société lui doit une garantie plus efficace contre la friponnerie et la mauvaise foi.
Il faut laisser ces absurdités à ceux qui n'ont observé le peuple que de leurs fenèlres, et qui ne l'ont étudié que dans leurs livres. De la religion, des mœurs et une aisance honnête, voilà ce qu'il faut à tous les hommes : des sentiments pour maintenir la religion, de bons exemples et des lois exécutées pour maintenir les mœurs, du travail pour maintenir l'aisance; voilà ce qu'il faut au peuple.
Les enfants destinés à recevoir l'éducation sociale, et le peuple qui peut se borner à l'éducation domestique, doivent également apprendre les principes de la religion et de leurs devoirs dans un livre élémentaire que j'appelle savamment du nom grec de Catéchisme; et à propos de Catéchisme, je ne puis m'empècher d'exprimer le vœu qu'on en adopte un, et un seul pour tout le royaume. Unilé, unité, unité.
Les livres élémenlaires, destinés à l'éducation domestique ou sociale, devraient être le sujet des prix que donnerait le gouvernement; prix honorable au citoyen, parce qu'il faut, dans une société constituée, que celui qui a fait un travail utile à la société soit honoré de la société; prix utile à l'homme, parce qu'il faut que celui qui a fait un travail utile aux hommes, jouisse des avantages de l'homme, cest-à-dire de la propriété. On donnait en France, pour sujet de prix, dans quelques académies, ou des éloges bien philosophiques, ou des questions bien oiseuses : à la vérité, le prix clail modique, et
la gloire encore plus; mais l'eflet en était ou dangereux ou inutile. C'était avec la mémo réflexion que l'on fondait, sous le nom de Rosières^ des prix pour les filles qui ne s'étaient pas déshonorées, et que l'on aurait fini par en donner aux enfants qui n'auraient pas laissé mourir de faim leurs parents.
Les enfants auront donc appris, dans l'éducation domestique, à lire, à écrire, les principes de leur religion. Je sais qu'il y a de pelils prodiges qui à neuf ans savent bien davantage, mais à trente ans ils ne savent rien : et je veux qu'ils ne sachent rien à neuf ans, pour savoir quelque chose à trente.
L'éducation domestique doit donc finir, et l'éducation sociale ou publique commencer entre huit et onze ans. Je ne dispute pas sur les nombres.