LIVRE V
Vamour est plus fort que tout. La crainte est sentiment aussi, et nous avons vu des religions de crainte sans amour, ou de haine : mais, comme je l'ai fait observer, la crainte ou la haine n'est qu'un sentiment négatif ou. le néant de l'amour, au lieu que l'amour est le sentiment positif; et cette différence en établit une très-remarquable entre la force de résistance des diverses religions fondées sur les sentiments. On peut prouver à un homme qui craint, que sa crainte n'est pas fondée, et le convaincre : or, convaincre un homme qu'il a tort de craindre, c'est le rassurer, c'est lui ôter sa crainte, c'est le délivrer d'un sentiment tyrannique, c'est lui rendre son libre arbitre, et l'homme tend toujours à s'en ressaisir; maison peut prouver à quelqu'un qui aime, qu'il a tort d'aimer, sans le convaincre. La conviction est douloureuse, parce qu'au sortir de l'amour, si je puis le dire, l'âme tombe dans le néant du sentiment, ce qui est pour elle la situation la plus horrible, puisqu'elle est, par sa nature, faite pour aimer; car par sa nature elle tend à sa conservation, dont l'amour est le principe. Ainsi, dire à quelqu'un qui aime qu'il ne devrait pas aimer, c'est dire à une pierre qui tombe, qu'elle ne devrait pas tomber. Il faut opposer à l'amour un amour supérieur, comme il faut opposer à la force de la pierre qui tombe une force supérieure qui l'empêche de tomber. Le païen, asservi à une religion de crainte sans amour ou de haine, embrasse volontiers le christianisme qui est une religion d'amour; et c'est ce qui explique la facilité avec laquelle les peuples idolâtres se convertissent à la religion chrétienne; car des religions qui sont contre la nature de l'homme doivent nécessairement le céder à une religion qui est dans la nature de l'homme. Le Juif, soumis à une religion d'amour, mais imparfait ou d'attente, abandonne plus difficilement sa religion; ou s'il y renonce, ce n'est pas pour devenir idolâtre ou musulman, mais pour embrasser le christianisme, religion d'amour parfait ou jouissant; car, dans tous les genres, ce qui est imparfait tend nécessairement à devenir parfait, parce que la nature des êtres
20 THÉORIE DU pouvoir».
lend à établir des rapports nécessaires ou parfaits ; ainsi la future conversion des Juifs, qui est une vérité de foi, peut aussi être démontrée par le raisonnement.
Le chrétien, qui professe une religion d'amour parfait ou jouissant, n'y renonce jamais que pour tomber dans le néant religieux ou dans Talhéisme. Qu'on se rappelle l'effroyable quantité des chrétiens qui ont péri dans les persécutions des empereurs Romains, en Perse sous Sapor, en Afrique par les Vandales, en Asie par les sectateurs de Mahomet, de nos jours au Japon, et, puisqu'il faut le dire, sous nos yeux en France; car il ne faut pas se dissimuler que La persécution qui pèse sur une partie de l'Eglise chrétienne, et qui la menace tout entière, est la persécution la plus dangereuse et la plus profonde dans ses moyens, que la religion ait essuyée. Hélasl Quœ regio in terris nostri non pîena lahoris? peut dire cette religion sainte, objet, depuis tant de siècles, de la fureur la plus opiniâtre, et destinée à d'éternels combats ^ L'erreur a, dit-on, ses martyrs, comme la vérité; aussi ce n'est pas uniquement sur l'obstination de ceux qui meurent pour une religion, mais sur leurs motifs, qu'il faut la juger : d'ailleurs, si Vopinion fait des martyrs à la naissance d'une secte, le sentiment en fait dans tous les temps, parce que l'amour est un principe et le seul principe de conservation. J'aurai occasion de développer ces vérités : elles sont aussi importantes en morale qu'en politique. J'en fais l'application à la religion mahométane, et je ne crains pas de dire que, s'il s'élevait en Orient une puissance chrétienne, l'islamisme n'y subsisterait pas un siècle; parce que cette religion, purement d'opinion, n'a d'autre pouvoir conservateur que le pouvoir politique, et que tout y est contraire à la nature de Dieu et à la nature de l'homme. L'em-
' L'Église doit combattre jusqu'à la fln des temps pour la défense de ses dogmes. Mais tous ses dogmes ont été successivement attaqués, et enûn l'impiété a attaqué les éléments mêmes de toute religion, l'existence de Dieu et l'immortalité de l'àme. Que reste-t-il donc à attaquer, et à quels nouveaux combats l'Église est-elle réservée?