LIVRE
» la nature humaine, dit Montesquieu, lorsque la religion est » donnée par un conquérant : la religion mahométane qui ne » parle que de glaive, agit encore sur les hommes avec cet » esprit destructeur qui l'a fondée. » Les peuples du nord de l'Europe avaient cessé d être conquérants en devenant chrétiens, les Arabes devinrent conquérants en devenant musulmans. « Mahomet, continue Montesquieu, trouva les Arabes » guerriers; il leur donna de l'enthousiasme, (c'est-à-dire, des » opinions) et les voilà conquérants. » La religion chrétienne trouve les peuples du Nord conquérants, elle leur inspire des sentiments et les voilà paisibles. « Harald, roi de Norwège, dit » Mallet, dans son Voyage de Norwège, y forma dans le IX® siècle une monarchie presque absolue, et transmit à ses successeurs une assez grande puissance, dont ils augmentèrent même l'éclat. Mais dans les XIP et XIIP siècles, cet éclat commença à diminuer. (La Norwège devenait cbrétienne.) Insensiblement la cour de Rome et le clergé acquirent un ascendant sans bornes parmi les grands et le peuple. (Voilà les hommes et leurs abus.) Il semble aussi que dès-lors l'énergie (c'est-à-dire, la fureur guerrière) de la nation ne fut plus la même, elle cessa d'être redoutée; (c'est-à-dire, conquérante.) » Voilà la religion et ses bienfaits. Je reviens à Mahomet.
Après diverses révolutions qui ne sont pas de mon sujet, les Turcs, peuples d'origine Tartare, sectateurs de Mahomet, envahirent l'empire d'Orient mal défendu par les Grecs, qui savaient mieux disputer de la religion que combattre pour l'empire. Leur schisme avait aliéné le cœur des Latins, et leurs malheurs n'inspirèrent pas l'intérêt que les chrétiens opprimés par les Sarrasins avaient, quelques siècles auparavant, trouvé en Europe. L'Occident que les Grecs eux-mêmes avaient dégoûté, par leurs perfidies, de ces expéditions lointaines, ne s'ébranla pas pour les secourir; l'Europe vit, avec indifférence, s'établir, dans son sein, cette puissance alors si formidable; et la Grèce, où la religion chrétienne n'avait pu fonder la consti-
tulion monarchique, fut soumise, pour plusieurs siècles, à la religion la plus oppressive et au gouvernement le plus destructeur.
On a voulu comparer Moïse et Mahomet comme législateurs; la comparaison était impossible, puisque c'était comparer, à plusieurs égards, l'original à sa copie. D'ailleurs, pour comparer les législateurs, il faut comparer les lois; pour comparer les lois, il faut comparer leurs effets. Je vois dans le peuple Juif, existant depuis 5000 ans, dispersé, opprimé depuis dix-huit siècles, l'effet indestructible d'une législation durable, à l'épreuve du temps, de la fortune et des conquérants. Le raahométisme, qui compte à peine onze siècles d'existence, fondé sur la conquête, ne subsiste qu'à l'aide de l'empire, comme le remarque très-bien le judicieux abbé Fleury. Conquérante ou dominatrice, la nation musulmane n'a pas encore gémi sous l'oppression étrangère. Partout où le Musulman est soumis à des maîtres chrétiens, il renonce aisément à sa religion; tandis que le Grec, sous la domination mahométane, reste inébranlable dans la sienne. On dit que la persécution accroît l'obstination d'une société religieuse; il faut distinguer la persécution religieuse de la persécution politique, et une religion de sentiment d'une religion d'opinion. Une religion d'opinion résiste à la persécution religieuse, par la répugnance secrète que Ihomme éprouve à soumettre ses opinions à celles d'autrui, répugnance qui prend sa source dans la passion de dominer naturelle à l'homme; mais elle cède à la persécution politique, c'est-à-dire, à la privation de certains avantages politiques, parce que, fondée par linlérêt, elle ne peut résister à un intérêt plus grand.
Une religion de sentiment ou d'amour ne cède ni à la persécution politique, ni à la persécution religieuse ', parce que l'amour, dans l'homme, est principe de conservation, et que
' La persécution politique la plus rigoureuse ne diminue pas le nombre des catholiques d'Irlande.