‹ Œuvres de M. de BonaldChapitre 101 sur 300 · RÉFLEXIONS SUR LES LOIS POLITIQUES DES SOCIÉTÉS. MODERNES · texte numérisé non relu

RÉFLEXIONS SUR LES LOIS POLITIQUES DES SOCIÉTÉS. MODERNES

Il est sensible que les institutions anciennes se sont développées et perfectionnées dans notre législation moderne; et ce qu'il est surtout important de remarquer est la liberté que l'homme a acquise, sans que la conservation de la société ait été moins assurée.

Ainsi la profession naturelle de la noblesse est la profession des armes; mais le noble peut exercer une autre fonction également utile à l'État, et plus analogue à ses connaissances et à ses habitudes, la profession sénatoriale ou judiciaire.

Le propriétaire non noble, tenu par la condition de sa propriété au service militaire personnel, a acquis par l'impôt la liberté de s'y soustraire; il a pu se décharger sur un autre de cette fonction honorable et périlleuse, comme il a pu remplacer aussi par un léger sacrifice les fonctions pénibles de la corvée : et cependant, loin de rien perdre à ce changement, l'État y a gagné, soit du côté de sa défense qui a été plus assurée, soit du côté des travaux publics qui ont été exécutés avec plus de promptitude et d'intelligence.

(( Mais dans un long gouvernement on va au mal par une » pente insensible. » [Esprit des lois.)

L'extrême facilité de déplacer le signe de la propriété, a rendu excessivement fréquent le déplacement de la propriété même, et lui a ôté cette fixité nécessaire pour empêcher l'oppression. Les impôts dans quelques États n'ont plus été proportionnés ni aux vrais besoins de la société, ni aux facultés de ses membres; des systèmes faux ou exagérés sur les effets d'une circulation rapide d'espèces ont obscurci les idées simples et distinctes de l'ordre et de l'économie, et égaré les gouvernements. Ils se sont aveuglés sur la nécessité de régler ou de justifier l'emploi des contributions publiques. Le luxe et quelquefois les intérêts particuliers ont multiplié sans mesure les travaux publics, ou en ont diverti les fonds à d'autres emplois. Alors l'impôt forcé ou détourné de son véritable objet a pu faire regretter la corvée et ses abus; alors seulement on a pu dire avec Rousseau : « Je crois les corvées moins contraires » à la liberté que les taxes, et je voudrais qu'on imposât tou- » jours les bras des hommes et jamais leur bourse. »

Ainsi, dans les sociétés anciennes, on déplaçait beaucoup plus les hommes que les propriétés; et dans les sociétés modernes, on déplace ou l'on emploie beaucoup plus les propriétés que les hommes; et il était réservé à un État devenu populaire de donner à l'Europe chrétienne et civilisée l'affreux exemple de déplacer à la fois tous les hommes et toutes les propriétés, et de disposer par des réquisitions inouïes, des enfants de la veuve et du pain de l'orphelin.

L'humanité aurait donc infiniment gagné aux nouvelles lois qui se sont établies dans les gouvernements modernes, si un emploi immodéré des propriétés ne pouvait devenir funeste à la société, et par conséquent nuisible à l'espèce humaine.

Si le développement insensible des institutions monarchiques, tel que je l'ai présenté, ne s'accorde pas avec les systèmes de quelques écrivains célèbres sur les premiers temps de notre histoire et l'origine de nos établissements politiques,

c'est que leurs auteurs ont voulu trouver un législateur là où ils ne devaient chercher que la nature, et assigner des époques fixes à la législation, lorsqu'il ne fallait qu'en étudier la marche et en observer les progrès. L'art met à découvert ses procédés; la nature dérobe ses opérations à nos regards, et ne nous laisse apercevoir que des résultats. Si un peintre veut représenter un arbre, je vois les princeaux, la toile et les couleurs : je vois le tronc se dessiner, les branches s'étendre, le feuillage naître; c'est l'ouvrage de l'homme, copie imparfaite et périssable des productions de la nature. La terre reçoit le fruit qui doit produire le chêne; elle referme son sein et travaille en secret. L'arbre se développe de son germe; mais qui racontera les merveilles de cette génération? Il croît, il s'élève; mais qui le voit s'élever et croître? Battu par les orages, il n'en est que plus robuste; retranché par le fer, il en devient plus vigoureux : il verra passer les générations et les siècles; et le vieillard qui dans son enfance se courbait pour redresser sa tige, en contemple la hauteur, et assis à son ombre, réfléchit avec douleur à la rapidité du temps. Voilà l'ouvrage de la nature; voilà la société.

Nous connaissons la législation politique de la Grèce et de Rome; nous distinguons ce qui est de Romulus ou de Solon, de Numa ou de Lycurgue; les motifs du législateur, l'époque précise de ses institutions, leur objet, leurs dispositions, leurs effets, rien ne nous échappe; et nos propres institutions, ces institutions qui subsistent encore, et sous lesquelles nous vivons, ces institutions récentes, si nous les comparons à celles des Grecs et des Romains, et sur lesquelles nous avons des monuments contemporains de tous les âges de la monarchie, elles ne sont pour nous qu'une matière à systèmes et un sujet de disputes. Qui est-ce qui a réglé l'ordre de la succession, établi l'indivisibililé de la couronne, l'inaliénabililé des domaines? y avait-il plusieurs ordres de citoyens sous la première et la seconde race? Quelles étaient les fonctions des assemblées générales, ou l'origine de la pairie? Quelle

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