LIVRE m
de leur consécration, ou à des nobles le caractère qu'ils tiennent de leur naissance?
Je ne puis mieux terminer cette partie de mon ouvrage, que par un passage intéressant qui en est comme l'analyse. Je le titre de V Esprit des lois :
« Voici comment se forma le premier plan des monarchies » que nous connaissons. Les nations Germaniques, qui con- » quirent l'empire Romain, étaient, comme l'on sait, très- » libres; on n'a qu'à voir là-dessus Tacite sur les Mœurs des » Germains. Les conquérants se répandirent dans le pays; ils » habitaient les campagnes et peu les villes. Quand ils étaient » en Germanie, toute la nation pouvait s'assembler; lorsqu'ils » furent dispersés dans la conquête, ils ne le purent plus. Il » fallait pourtant que la nation délibérât sur ses affaires, » comme elle avait fait avant la conquête : elle le fit par des » représentants. Voilà l'origine du gouvernement Gothique » parmi nous. Il fut d'abord mêlé de l'aristocratie et de la mo- » narchie. Il avait cet inconvénient, que le bas peuple y était » esclave (serf, et non esclave); c'était un bon gouvernement » qui avait en soi la capacité de devenir meilleur. La coutume » vint d'accorder des lettres d'affranchissement, et bientôt la » liberté civile du peuple, les prérogatives de la noblesse et du » clergé, la puissance des rois, se trouvèrent dans un tel con- » cert, que je ne crois pas quil y ait eu sur la terre de gouver- )) nement si bien tempéré que le fut celui de chaque partie de » l'Europe, dans le temps qu'il y subsista. Et il est admirable » que la corruption du gouvernement d'un peuple conquérant » ait formé la meilleure espèce de gouvernement que les hommes ï) aient pu imaginer. » '
Ce passage décisif éprouve évidemment que Montesquieu entrevoyait des vérités qu'il sacrifie à des préventions
Il esquisse rapidement le tableau du gouvernement des nations Germaines, de ces nations très-libres, dit-il lui-même, ee
' Esprit des Zoû, l.xi, 8.
gouvernement, où la nation s'assemblait par ses représentants , ce gouvernement mêlé d'aristocratie et de monarchie^ et l'origine de celui qui existe parmi nous. C était un bon gouvernement qui avait en soi la capacité de devenir meilleur. En effet il s'améliore : bientôt la coutume vient d'accorder des lettres d'affranchissement, c'est-à-dire, qu'à l'aristocratie et à la monarchie se mêle une représentation populaire; voilà nos États généraux : et alors la liberté civile du peuple, les prérogatives du clergé et de la noblesse, la puissance des rois se trouvent dans un concert parfait, et forment le gouvernement le mieux tempéré qui ait existé sur la terre. Ce bon gouvernement est évidemment devenu meilleur, et cela n'est pas étonnant, puisqu'il en avait en soi la capacité. C'est la nature qui ayant formé les nations comme les hommes pour être libres et très-libres, leur donne des lois, telles * qu'elles puissent convenir à leur enfance, et qu'elles aient en elles-mêmes la capacité de devenir meilleures, c'est-à-dire, de convenir à leurs progrès. Ce sont des germes qui mûrissent et se développent; ce sont les mêmes lois, mais leur application est plus étendue. Ces vérités si grandes, si simples, si naturelles, échappent à l'esprit subtil du philosophe, et il met à leur place une absurdité qui l'étonné lui-même. H est admirable, dit-il, que la corruption du gouvernement d'un peuple conquérant ait formé la meilleure espèce de gouvernement que les hommes aient pu imaginer. Mais le gouvernement d'un peuple conquérant est un mauvais gouvernement, car la conquête n'est pas dans la nature. Ainsi c'est la corruption d'un mauvais gouvernement qui a produit le meilleur gouvernement possible. Cela serait admirable assurément. Mais comment l'auteur est-il tombé en contradiction avec lui-même pour outrager la raison? Si c'était un bon gouvernement, ce n'était pas le gouvernement d'un peuple conquéranl, et s'il avait on soi la capacité de devenir meilleur, il ne s'est pi\s corrompu, il s'est amélioré. Les Germains n'étaient pas un peuple conquérant, et l'auteur le remarque lui-même ailleurs. Ce furent, dit-il, les nations les plus faibles qui firent les plus grands établissements.