LIVRE IV
ment arrêter tous les actes extérieurs des autres. La religion, qui est intelligence^ doit agir plus efficacement sur ceux qui, par leurs dispositions naturelles, leur éducation et leur position dans la société, ont l'intelligence ou la volonté plus dégagée des sens, plus cultivée par les connaissances, plus occupée d'objets intellectuels, c'est-à-dire sur ceux que la nature de la société destine à commander aux autres, ou par l'autorité du rang ou par celle de l'instruction et de l'exemple. Le gouvernement, qui est force, doit agir plus efficacement sur ceux dont les forces physiques sont plus nécessaires à la conservation de la société, ou plus dangereuses pour sa tranquillité, sur ceux qui doivent obéir, sur le peuple. L'harmonie de la société, qui u est que l'accord entre ceux qui doivent commander et ceux qui doivent obéir, résulte donc de l'harmonie, de l'accord, de l'action simultanée du 'pouvoir religieux et du pouvoir politique, de la religion et du gouvernement. La destruction, ou même l'affaiblissement de l'un de ces deux freins des passions humaines, doit nécessairement entraîner la destruction ou l'affaiblissement de l'autre; car si la religion périt chez ceux qui doivent commander, le gouvernement sera corrompu ou anéanti dans son principe, puisque les volontés dépravées de ceux qui commandent ne seront pas réprimées; et si le gouvernement est détruit par ceux qui doivent obéir, la religion sera corrompue ou anéantie dans ses effets, puisque les actes extérieurs des volontés dépravées ne seront pas réprimées dans ceux qui obéissent.
Donc dans une société oit la religion et le gouvernement auront été détruits, il est nécessaire que la religion renaisse chez les grands, avant que le gouvernement renaisse pour le peuple, parce qu'il est dans la nature des êtres que les dispositions de celui qui doit commander précèdent les dispositions de celui qui doit obéir. J'ai prouvé avec la dernière évidence qu'il n'existait pas (ÏQ pouvoir général ou social dans une société républicaine (existant par elle-même) ; il n'y existera donc pas de religion sociale ou publique, elle tombera donc dans l'a-
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théisme, et ce n'est que par instinct de cette vérité politique que Bajle a supposé sa république d'athées.
Le projet de républicaniser l'Europe est donc le projet d'y introduire l'athéisme, ou le projet d'y introduire l'athéisme celui de la républicaniser. C'est ici qu'il faut admirer la profondeur des vues et des moyens qu'employait, pour parvenir à ce double but, cette secte infernale dont l'origine est plus ancienne, et les métamorphoses plus nombreuses qu'on ne pense.
Les philosophes prêchaient l'athéisme aux grands, et le républicanisme aux peuples : ils délivraient du joug de la religion ceux qui doivent commander, et du frein du gouvernement ceux qui doivent obéir. Ils disaient aux premiers, que la religion n'était faite que pour le peuple; et aux seconds, que le gouvernement n'était utile qu'aux grands : il résultait de cette double instruction, nécessairement commune aux grands et au peuple, que les grands, en concevant du mépris pour la religion, concevaient aussi des doutes sur la légitimité du pouvoir même qu'ils exerçaient; et que le peuple, en prenant en haine ou en jalousie l'autorité politique, concevait aussi des doutes sur l'utilité de la religion qu'il pratiquait, et qui lui prescrivait l'obéissance au gouvernement. Cependant la philosophie ne proposait pas une destruction sans remplacement; elle remplaçait les réalités par des abstractions : chez les grands, elle mettait la raison à la place de la religion; chez le peuple, elle mettait la loi à la place du pouvoir; chez tous^ elle mettait je ne sais quelle philanthropie à la place de la charité et de l'amour du prochain : car la religion, qui est intelligence pour quelques-uns, est amour pour tous; parce que tous les hommes n'ont pas l'esprit éclairé, mais tous ont le cœur sensible.
Les philosophes travaillaient à leur but avec une ardeur infatigable, et y employaient tous les agents et surtout tous les moyens. C'était une mine qu'ils creusaient sous l'Europe; heureusement la mine a été éventée par l'empressement des mineurs à la faire jouer. Ils ont cru leur triomphe prochain et