LIVRE IV
moral et au physique ; comme lui, elle décline, elle vieillit, elle meurt.
L'homme meurt par la séparation ou l'absence de sa partie intelligente, et la décomposition de sa partie matérielle : une société peut finir par la destruction de sa partie intérieure qui est la religion, et le démembrement des parties extérieures dont elle est composée. Ainsi a fini l'empire Romain, ou la société de l'univers idolâtre. La société religieuse, la société politique périrent à la fois : la religion de l'Empire fut détruite et ses provinces envahies et démembrées. Ce fut une grande révolution dans l'univers. J'enapprofondis la cause, j'en observé les effets, je la rapproche de cette révolution dont l'Europe est le témoin ou la victime ; il me semble que le grand rideau se tire, et que le présent et le passé me dévoilent l'avenir.
Si la religion est le culte de la Divinité, il est évident qu'il lie peut exister que deux religions dans l'univers, la religion d'un Dieu et la religion de plusieurs dieux; le judaïsme ou christianisme, et le polythéisme : chacune de ces religions peut se diviser en plusieurs sectes, et le mahométisme luimême n'est qu'un grossier mélange de judaïsme et de christianisme.
Dès que la raison de l'homme fut éclairée par la vérité, et, ce qui est bien plus difficile, ses passions subjugées par l'admiration, la première révolution se fit, celle du polythéisme au christianisme; et elle était nécessaire, c'est-à-dire conforme à la nature perfectionnée de l'homme, ou à sa raison éclairée, à la vertu; et par conséquent à la nature perfectionnée de la société, ou à sa constitution. Par le même principe, la révolution contraire, ou le retour au moins immédiat, du christianisme au polythéisme paraît impossible dans l'univers, et aussi contraire à la raison de l'homme, qu'à la constitution de la société. Mais si la révolution générale est impossible par le retour immédiat du christianisme au polythéisme, la révolution au moins partielle du christianisme à l'athéisme extérieur et social, ou à l'abolition de tout culte public, est malheureu-
sèment possible, parce qu'elle est conforme à la nature dépravée de l'homme, ou à ses passions, et à la nature dépravée de la société, ou à sa déconslitulion. Cette révolution doit arriver lorsque la raison de l'homme sera égarée par les passions, et la société dissoute par l'extinction à\i pouvoir social ou général. Le projet de cette révolution existe, et n'est pas un secret; l'exécution en est commencée depuis longtemps, et son succès n'est pas une chimère.
Il y a cette différence entre le changement qui se fit du polythéisme au christianisme, et celui qui se ferait du christianisme à l'athéisme, que le premier fut moins une destruction qu'un perfectionnement, parce que l'idolâtrie ou le culte public du polythéisme ne détruisait pas la Divinité, et ne faisait qu'en défigurer l'idée; au lieu que le second serait la mort de la société civile, puisqu'il serait la destruction totale de sa partie intérieure, de son âme.
Le premier changement, celui de l'idolâtrie au christianisme, fut d'autant plus facile, que l'univers idolâtre se trouva réuni en une seule société sous la domination Romaine; cette remarque, faite par Bossuet et par d'autres, est parfaitement juste et sous tous les rapports. La révolution du christianisme à l'athéisme paraît donc d'autant plus éloignée, que l'univers chrétien est divisé en un plus grand nombre de sociétés indépendantes les unes des autres, ou monarchiques. Ceci mérite une attention particulière. Je l'ai déjà dit, mais je ne saurais assez le répéter et le développer : la passion de dominer, naturelle à l'homme, irritée, exaltée dans la société par la présence des objets et la fréquence des occasions, ne peut être contenue que par le double frein du pouvoir religieux et du pouvoir politique, de la religion et du gouvernement. Dans les uns, la religion réprime les volontés, et par elles, réprime les actes extérieurs; dans les autres, le gouvernement réprime les actes extérieurs, et par eux, réprime les volontés; ces deux freins se prêtent un secours mutuel, parce que la religion ne peut réprimer toutes les volontés dépravées des uns, ni le gouverne-