‹ Œuvres de M. de BonaldChapitre 127 sur 300 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

l'excès commençait à contrarier l'effet; mais l'impression est faite, et sur le peuple disposé par la terreur à tout souffrir, et sur l'Europe préparée, par des succès inouïs, à tout admirer; mais le sj'stème paraît s'affermir sur des combinaisons politiques qu'on n'ose pas même juger : car dans ce malheureux temps, l'homme réfléchi ne sait oii placer ses affections ni ses haines, et craint également d'être injuste envers une amitié déguisée, ou d'être dupe d'une amitié apparente. On décrète la liberté des cultes ; mais la religion n'a pas de temples : on rouvre les portes de la France aux ministres de la religion; mais ils périssent encore dans les prisons et sur les vaisseaux où on les tient renfermés; mais, et ccst là la voie la plus sûre, la plus prompte d'abolir le culte publicy on propose de dépouiller la religion de ses propriétés, au lieu d'en régler l'emploi, d'acquitter, par une contribution exigée ou volontaire, les frais du culte et les honoraires des ministres; et l'on parvient ainsi à renverser tous les principes, à dénaturer toutes les idées, et à faire regarder la religion comme un moyen du gouvernement, et le culte public comme une dépense de l'État, au lieu de regarder lé gouvernement comme un motjen de la religion, et la société politique comme la matière du culte public. L'Europe semble donc être, la première, réservée à une révolution dont toutes les promesses des charlatans qui l'endorment, ou des imbéciles qui la trompent, après s'être trompés eux-mêmes, ne détourneraient pas les suites épouvantables. La destruction du pouvoir dans toutes les sociétés, destruction opérée en France, et essayée à Naples, à Turin et partout; l'abolition de toutes les institutions politiques et religieuses, qui, sans violence et sans crime, empêchent l'excès de la population en Europe, qui seules ont fait cesser ces nombreuses émigrations de Barbares qui nous étonnent : institutions que la nature de la société a multipliées là où la population pouvait être plus nombreuse par l'abondance des subsistances, et son excès plus dangereux par le tempérament des hommes; l'extrême division des terres et leur défrichement bien plus étendu qu'au-

trefois, des passions plus exaltées : toutes ces causes, mille autres encore, y accroîtraient la population dans une progression incalculable, tandis que les institutions républicaines ne pourraient opposer aux passions de tant d'bommes qu'une barrière impuissante. Tous les désordres des temps anciens, de plus grands encore, résulteraient infailliblement et de la multiplicité des passions et de la destruction du pouvoir. Les mœurs, nous en verrons bientôt la preuve, périraient avec la religion; les arts périraient avec les mœurs; les sciences, qu'on a vues en France prêtes à s'éteindre, les sciences, et par conséquent l'art militaire, se perdraient dans cette confusion générale; et l'Europe affaiblie, épuisée, comme elle le fut à la chute de l'empire Romain, offrirait une proie facile à ces peuples que la nature recèle dans les vastes plaines de l'Asie septentrionale, et qu'elle réserve à de grands desseins.

A juger de l'avenir par le passé, les déchirements effroyables qu'éprouva l'empire Romain par les inondations successives des Barbares, et sa dépopulation presque universelle, se répéteraient sur la malheureuse Europe : les mêmes peuples qui se faisaient appeler les fléaux de Dieu, viendraient la punir d'avoir oublié la Divinité, comme ils la punirent alors d'eu avoir défiguré l'idée. Que le philosophe, qui serait tenté de m'accuser de faiblesse, et mes idées d'exaltation, écoule Rousseau, et qu'il admire comment il est ramené à la même conséquence par la force des principes. « Les Tartares, dit-il, » deviendront nos maîtres; celle révolution me paraît infail- » lible, tous les rois de l'Europe travaillent de concert à }) l'accélérer. »

Je n'ai considéré les effets de cette révolution que dans une partie de l'univers : mais si l'on suppose les ténèbres de l'athéisme répandues sur toute la surface de la terre, on sera conduit forcément à des conséquences bien importantes, et j'ose dire, bien nouvelles. Je ne sais si un homme peut passer du polythéisme h l'athéisme; mais il n'est pas dans l'ordre des choses ni dans la nature des idées humaines, qu'un peuple qui

croît plusieurs dieux, en vienne tout à coup à abolir tout culte public de la Divinité. Il semble nécessaire qu'il passe auparavant par l'intermédiaire de la religion de l'unité de Dieu. L'histoire s'accorde avec cette observation; et l'on n'a pas encore vu chez un peuple idolâtre naître l'athéisme extérieur, c'est-àdire, cesser tout culte public de la divinité. Il faut donc que la religion d'un Dieu, ou le christianisme, soit connu de tous les peuples idolâtres, avant que la révolution générale, qui peut conduire l'univers à l'athéisme, soit consommée. Je rapproche ces observations politiques, des croyances religieuses sur la dernière catastrophe de l'univers, sur l'extincton de la foi qui doit la précéder, sur les désordres effroyables qui doivent l'accompagner, et qui seraient la suite nécessaire de la conversion de toutes les monarchies de l'Europe en républiques; et j'admire comment une saine et vaste politique me ramène à la religion. On sait qu'il y avait dans la religion chrétienne des corps et des individus qui se vouaient à la fonction périlleuse d'annoncer aux peuples idolâtres l'unité de Dieu. Ainsi tandis que ces missionnaires appelaient, au péril de leur vie, des païens à la connaissance du vrai Dieu, et par conséquent des barbares à la société civile, et travaillaient ainsi à consommer le changement de l'idolâtrie au christianisme; des missionnaires d'athéisme travaillaient avec autant de persévérance, mais avec moins de dangers, à avancer la grande révolution du christianisme à l'athéisme, et de l'état civil à l'état sauvage. Il était aisé de prévoir une rivalité éclatante entre les ouvriers dont les uns travaillaient à détruire ce que les autres s'efforçaient d'édifier; elle produisit la destruction de cet ordre célèbre qui a allumé tant de haines et excité tant de regrets. La vraie cause de sa chute ne fut connue dans le temps que d'un très-petit nombre de personnes, qui fascinèrent les yeux les plus clairvoyants, et égarèrent les intentions les plus pures. Les philosophes eux-mêmes ne s'en cachèrent pas; et le plus rusé d'entre eux, oubliant, dans l'ivresse du succès, sa prudeoce ordinaire, osa écrire ces lignes remarquables : « Les

» sots et les ignorants attribueront la destruction des Jésuites » aux magistrats; les sages l'attribueront aux philosophes. » Jamais il ne s'offrit un sujet plus important à l'attention des hommes d'État et aux méditations des rois. Tandis qu'une politique sans élévation et sans vues s'applaudit du succès de ses intrigues, qu'elle jouit des troubles qu'elle a causés, et combine les moyens d'en causer de nouveaux; l'insensée ne voit pas l'athéisme s'avançant à pas lents, se glissant dans le désordre, et étendant sur l'Europe son crêpe funèbre. Il me semble voir, dans un vaste salon, une troupe de joueurs avides. La présence du maître contient les passions violentes qui les agitent; mais uniquement occupés de leur objet, ils n'aperçoivent pas les lumières prêtes à s'éteindre : ils se trouvent tout à coup dans une obscurité profonde; le maître a disparu à leurs regards. La cupidité qui les anime, délivrée d'un frein importun, sans recourir à des chances incertaines, veut se satisfaire par la force ou par la ruse; et ce lieu, oii régnaient naguère l'ordre et la décence, devient un théâtre de confusion, de discorde et d'horreur. On a trop séparé, jusqu'à présent, la politique de la religion. Quelques écrivains, qui n'étaient que théologiens, n'ont pas assez considéré la société religieuse dans ses rapports avec la société politique; d'autres écrivains, qui n'étaient pas même politiques, ont considéré la société politique sans aucun rapport avec la société religieuse. Quand on traite de la société civile, qui est la réunion de la société politique et de la société religieuse, il faut, sous peine de s'égarer, considérer la société politique sous le point de vue de la religion, et la société religieuse sous le point de vue du gouvernement politique; traiter, pour ainsi dire, la politique en théologien, et la religion en politique. C est un grand ouvrage que je n'ai fait qu'ébaucher : d'autres achèveront et le trait lancé ne reviendra pas en arrière.

Une société constituée peut essuyer des crises qui ne détruiront pas le corps social : ce sont des maladies passagères dans un corps robuste. Ces crises ne sont quelquefois que des

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