LIVRE IV
moyens violents, que la nature, lasse de parler à un gouvernement qui ne veut pas entendre, emploie pour amener quelque développement nécessaire de la constitution, quelque loi politique dont la société a besoin. Ainsi, dans un homme bien constitué, la nature se débarrasse quelquefois, par des maladies violentes, des obstacles qui s'opposent au développement du corps, ou au progrès du tempérament. 11 pourrait arriver, par exemple, que la France, échappée à sa révolution, établît l'éducation publique et perfectionnât ses lois sur l'impôt, lois politiques dont le développement nécessaire^ sollicité en vain par la nature, a produit la commotion terrible qui a ébranlé l'univers.
Le politique profond, comme le médecin habile, peuvent, à des signes certains, connaître l'approche des crises violentes du corps social ou du corps humain. Le symptôme le moins équivoque de celles dont le corps politique est menacé, est la décadence des arts et des mœurs.
Plus, dans sa législation politique et religieuse, une société policée, ou qui connaît les arts, se rapproche de la constitution ou de la nature perfectionnée des sociétés; plus, dans leurs productions, les arts se rapprochent de l'imitation de la nature embellie ou perfectionnée des objets qu'ils ont à peindre. La France était plus près qu'aucune autre nation de la constitution naturelle des sociétés civiles : remarquez aussi la supériorité que les arts avaient acquis, en France, dans l'imitation de la belle nature; et voyez dans les sociétés policées, anciennes et modernes, les arts s'éloigner de l'imitation de cette nature perfectionnée, dans la même proportion que leurs institutions s'éloignent de la nature de la société constituée. Je n'en excepte aucun peuple, pas même les Grecs, qui, l'imagination encore pleine de leurs rois et de leurs héros, immortalisaient, dans leurs chefs-d'œuvre, des temps et des hommes qui n'étaient plus; mais qui descendent souvent, dans les sujets même les plus relevés, à des imitations d'une nature excessivement familière; basse, et quelquefois ignoble, parce que leurs sociétés
sans constitution n'étaient, au fond, que des rassemblements fortuits et turbulents de sociétés domestiques souvent dans l'état sauvage.
Le goût ou l'imitation de la belle nature ne se perfectionne chez les Romains, que lorsque les institutions monarchiques prennent la place des institutions démocratiques. Les temps d'Ennius et de Lucile sont ceux des Gracques et des Saturnins; le siècle d'Auguste est celui de Virgile et d'Horace.
Ce serait, ce me semble, le sujet d'un ouvrage de littérature politique bien intéressant, que le rapprochement de l'état des arts chez les divers peuples avec la nature de leurs institutions, fait d'après les principes que je viens d'exposer. L'auteur trouverait peut-être, dans la mollesse des institutions politiques des États d'Italie, le motif de l'afTéterie qui domine dans leurs arts; dans la dureté militaire des institutions des peuples du Nord, le motif de la rudesse de leurs productions littéraires; dans la constitution mixte de l'Angleterre, la cause de ces inégalités bizarres, de ce mélange d'une nature sublime et d'une nature basse et abjecte qu'on remarque dans ses poètes. 11 rejeterait le principe secret de ces imitations exagérées, de cette grandeur gigantesque qu'on aperçoit dans les productions et jusque dans le caractère Espagnol, sur la constitution de cette société, oii le -pouvoir royal n'est pas assez limité par les institutions politiques; il n'oublierait pas surtout de remarquer que les arts en France s'éloignaient de la nature noble et perfectionnée, pour descendre à la nature simple, champêtre, enfantine, familière, depuis que la société politique penchait vers la révolution qui devait la ramener à l'état primitif des sociétés naturelles. Ainsi la poésie peignait les jouissances des sens, plutôt que les sentiments du cœur ou l'héroïsme des vertus publiques : elle mettait sur la scène les détails naïfs, bas, quelquefois larmoyants, souvent obscènes, de l'intérieur de la vie privée, plutôt que le tableau des grands événements qui décident du destin des rois et de la fortune des empires, plutôt que la représentation décente et vraie de mœurs nobles