‹ Œuvres de M. de BonaldChapitre 137 sur 300 · LIVRE V · texte numérisé non relu

LIVRE V

élective! En vain la Pologne a voulu faire une révolution; les premiers pas, manques par des attentats contre Vhomme et contre la propriété, ont manifesté à l'Europe que c'étaient les hommes qui voulaient établir leur pouvoir particulier, et non la nature qui voulait constituer le pouvoir général de la société. Nation infortunée et digne d'un meilleur sort, dont les efforts inconsidérés n'ont servi qu'à serrer les chaînes et aggraver les malheurs!

Le despotisme, avec ses convulsions, ses révolutions et ses cruautés, existait en Russie; il y était même constitué par une loi de 1722, par laquelle Pierre I" attribuait à l'empereur régnant le droit de changer la succession aussi souvent qu'il le jugerait à propos. « Ces troubles, ces violentes convulsions, » qui ont si longtemps ébranlé l'empire, dit le traducteur de » M. Coxe, ont été apaisés par l'attente bien fondée de voir » un ordre régulier de succession héréditaire établi dans la )) famille impériale actuelle. » Cet immense empire ne pourrait, sans danger pour ses voisins et plus encore pour luimême, subsister longtemps sans constituer son pouvoir, Pierre P*" a fondé un empire : le plus grand de ses successeurs, Catherine II, peut faire davantage, elle peut constituer une société. C'est à son génie que la nature commet le soin de fixer le destin de la Russie, et peut-être celui de l'Europe. Une société, telle que la Russie, non constituée, c'est-à-dire travaillée d'un principe intérieur d'agression et du besoin de s'étendre, menace d'un trop grand danger la tranquillité générale; et c'est bien assez pour l'Europe d'avoir à redouter un gouvernement neuf, dans la crise de son développement, où l'administration est très-éclairée, et le peuple très-barbare, et qui réunit ainsi l'extrême perfection du moteur à l'extrême docilité des agents.

Ce n'est donc que l'empire Ottoman qu'on peut considérer comme un État despotique. Mais il ne faut pas croire, sur la foi de Montesquieu, que, dans un État despotique, « un seul » gouverne sans loi et sans règle, et qu'il entraîne tout par sa

» volonté et ses caprices. » Un pareil gouvernement ne subsisterait pas deux jours : et bien loin que ces gouvernements soient dans une mobilité continuelle, comme l'on pourrait le conclure de cette définition, il n'en est aucun qui tienne plus opiniâtrement à ses habitudes religieuses, politiques et militaires; et c'est même la cause de la grande supériorité qu'ont sur les Etats despotiques les sociétés constituées qui perfectionnent sans cesse leurs institutions : et bien loin encore que le despote entraîne tout par sa volonté et ses caprices, il est lui-même souvent entraîné par la volonté de la soldatesque et les caprices delà multitude.

Ces États n'ont pas de constitution, parce qu'ils n*ont pas toutes les lois fondamentales; à proprement parier, ils n'en ont qu'une, mais qui, pour assurer leur durée, a la force de toutes les autres, tant qu'elle conserve son énergie, je veux dire la religion ; en sorte qu'il est vrai de dire que la société Musulmane est, comme celle des Juifs, une société religieuse plutôt qu'une société politique. « Dans les Etals despotiques, » dit 3Iontesquicu, il n'j a point de lois fondamentales, il n'y » a pas non plus de dépôt des lois : de là vient que, dans ces » pays-là, la religion a ordinairement tant de force... La reli- » gion a plus de force dans ces Etats que dans aucun autre ; » c'est d'elle que les peuples Musulmans tirent le respect éton- » nant qu'ils ont pour leur prince. »

Il est vrai qu'en Turquie la succession est fixée dans une famille particulière; mais il faut observer que, dans ces pays, une famille ne peut être une propriété pour la nation, comme elle l'est dans les nôtres; puisqu'à cause de la polygamie, elle n'en est pas une pour le père lui-même, qui, loin d'aimer sa famille, peut à peine la connaître. « Ces princes ont tant d'en- » fants qu'ils ne peuvent jamais avoir d'affection pour eux. » [Espril des lois.) Ces États n'admettent pas non plus de distinctions héréditaires, parce que les révoltes qui y sont plus fréquentes, à cause de la grandeur démesurée de l'Empire, y deviendraient aussi plus dangereuses, si elles trouvaient des

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